L'Hypertexte

de Sophie Marcotte

Université de Montréal (Canada)

 

L'hypertexte est défini par George Landow (1) - comme «une technologie de l'information, qui consiste en des blocs de textes - ou lexies - et les liens électroniques qui les relient (2)». Comme l'explique Ilana Snyder (3), c'est «un réseau de liens entre des mots, des idées et des sources qui n'a pas de noyau central ni de fin (4)». L'hypertexte, qui n'existe qu'à l'état virtuel, contient un ensemble de données qui sont rassemblées dans l'environnement informatique et qui peuvent être lues de plusieurs façons différentes. Ces «données sont réparties en éléments ou noeuds d'informations» qui, écrivent Laufer et Scavetta, «[...] sont marqués par des liens sémantiques qui permettent de passer de l'un à l'autre lorsque l'utilisateur les active (5)». Dans l'environnement hypertextuel, les liens sont les unités d'information; de façon générale, leur contenu est concentré sur un seul concept, sur une idée en particulier.

Le terme hypertexte a été employé pour la première fois en 1965 par Theodor Nelson (6): en travaillant sur des mainframe computers (ordinateurs centraux), Nelson a découvert la capacité qu'avait l'ordinateur de créer et de gérer des réseaux textuels «pour tous les types de textes (7)». Son projet, baptisé Xanadu et présenté pour la première fois une vingtaine d'années plus tard, visait à créer une banque de données à laquelle tous les textes existants auraient été ajoutés et où ils auraient été interreliés.

Mais la paternité du concept d'hypertexte est le plus souvent attribuée au mathématicien Vannevar Bush - alors directeur du Bureau de recherche et de développement scientifique - qui, dans un article intitulé «As We May Think (8)», paru en juillet 1945 dans The Atlantic Monthly, proposait une solution au problème grandissant de l'entreposage de l'information scientifique: une machine, le Memex - Memory Extender -, aurait permis d'entreposer, de consulter, d'annoter et de lier entre elles les informations, au moyen d'un système d'écrans translucides et de microfilms installés sur une étagère et activés par une série de boutons et de leviers. C'est précisément cette association possible entre les différentes sources d'informations, de façon quasi instantanée, qui confère au Memex une structure hypertextuelle.

L'ambitieux projet de Vannevar Bush ne verra jamais le jour: la technologie de l'époque était trop limitée pour en permettre la réalisation. Mais l'idée du Memex a vraisemblablement influencé ses successeurs, puisque depuis le milieu des années 1970, ce qu'on connaît aujourd'hui sous le nom d'hypertexte a été notamment expérimenté pour des guides d'utilisation (9), des répertoires, des catalogues de produits et, plus récemment, pour l'édition et la publication de textes littéraires.

C'est surtout à partir de la fin des années 1980 que s'est développée la technologie de l'hypertexte: un logiciel nommé Hypercard - développé par Bill Atkinson -, qui était alors commercialisé avec les nouveaux ordinateurs Apple, permettait à son utilisateur de créer et de lire des textes par couches superposées. Le logiciel était conçu pour les ordinateurs stand-alone, c'est-à-dire les ordinateurs indépendants des réseaux.

À la suite de l'avènement d'Hypercard s'est développé le réseau World Wide Web, mieux connu sous le nom d'Internet (Interconnected Network) ou d'autoroute de l'information, qui permet à plusieurs utilisateurs, simultanément et quel que soit l'endroit où ils se trouvent dans le monde, d'accéder à des textes - ou hypertextes - non seulement pour en faire la lecture, mais également pour y intervenir en y ajoutant des portions de texte ou en créant de nouveaux liens entre les unités textuelles déjà présentes dans le système.

L'hypertexte peut être diffusé sur cédérom - en «circuit fermé» - ou en réseau - en «circuit ouvert» -, comme sur le réseau Internet. Comme le précise George P. Landow, cette technologie de l'information existe sous deux formes: d'abord, le read-only hypertext, qui permet au lecteur de choisir son parcours de lecture, mais qui ne l'autorise pas à ajouter des liens ou des portions de texte ni à modifier le texte qui lui est présenté; puis l'hypertext lui-même, dans lequel le lecteur peut non seulement choisir l'itinéraire qu'il souhaite emprunter, mais où il peut également ajouter du texte et/ou créer de nouveaux liens. Notons que lorsqu'on trouve, avec le texte, des enregistrements audio, des photos et des animations vidéo, certains préféreront désigner l'hypertexte par le terme hypermédia.

Qu'il soit dans un hypertexte ou dans un hypermédia, le lecteur, en activant un lien à l'aide d'un pointeur - le lien peut être constitué d'une portion de texte ou d'une illustration, par exemple -, est transporté vers un autre écran ou une fenêtre qui contient une information liée à ce qui précède. Pour illustrer le phénomène de façon plus concrète, on peut imaginer quelqu'un qui découperait un livre en plusieurs tranches de papier pour constituer des «blocs» de texte (ou unités) qui seraient ensuite réorganisés de façon à créer de nouveaux liens logiques entre les différentes parties du texte. Dans l'environnement électronique, il s'agit de programmer les liens pour indiquer une relation particulière entre deux unités textuelles. Ce processus n'a pas de limites, c'est-à-dire qu'il peut se répéter indéfiniment. En fait, les seules limites de l'hypertexte sont les limites imposées par l'ordinateur lui-même, par la technologie.

Il y a deux façons de «construire» un hypertexte. On peut le concevoir à partir de documents qui existent déjà sous la forme imprimée: il s'agit alors de transformer le texte, ou plutôt de le réorganiser, de déterminer quelles unités font sens et où insérer les liens. On peut aussi construire l'hypertexte de toutes pièces, c'est-à-dire concevoir, tout en écrivant le texte, un environnement hypertextuel, penser le texte, dès le début du processus d'écriture, comme un réseau, et programmer les liens au fur et à mesure que progresse le travail de création. Mais qu'on crée l'hypertexte à partir d'un texte qui existe déjà ou qu'on l'écrive soi-même, on anticipe, d'une manière ou d'une autre, les parcours que le lecteur est susceptible d'emprunter (10).

Dans le domaine littéraire, l'existence de cette nouvelle technologie que représente l'hypertexte entraîne une remise en question des rôles de l'auteur et du lecteur, en plus de modifier considérablement la conception traditionnelle du texte. En effet, alors que l'imprimé implique d'emblée une certaine linéarité, ne serait-ce que par les contraintes matérielles qui entrent en ligne de compte dans la publication d'un livre, l'écriture hypertextuelle se caractérise plutôt par sa «non-séquentialité» (11): dans l'hypertexte, l'écriture, comme la lecture, s'effectuent par couches successives, puisque les informations sont organisées en séquences non-linéaires. Puisque l'hypertexte n'a pas de début, pas d'ordre pré-défini, pas de fin, le lecteur, qui n'est plus contraint d'emprunter le parcours traditionnel - linéaire - de l'imprimé, peut choisir son propre parcours de lecture. Dès lors, il entretient une relation d'interaction avec l'auteur: le lecteur collabore avec l'auteur en produisant un texte par les choix qu'il effectue. Chaque parcours de lecture donne lieu à un nouveau texte et il en résulte, par conséquent, de nouvelles interprétations. Ainsi, l'hypertexte est à la fois construit selon la logique de l'auteur et selon celle du lecteur. Chaque unité textuelle peut être incluse dans plusieurs itinéraires de lecture et sa signification dépendra du chemin parcouru pour arriver jusqu'à elle. Le texte n'est donc plus une simple suite de pages imprimées, dont les composantes sont présentées dans un ordre a priori immuable et dont le format suggère que les lignes soient lues les unes à la suite des autres, du premier au dernier paragraphe.

Certains commentateurs de l'hypertexte, comme George P. Landow et Ilana Snyder, ont insisté sur le fait que cette remise en question des notions d'auteur, de lecteur et de texte s'inscrit dans la même ligne d'idées que les travaux des structuralistes et des post-structuralistes comme ceux de Roland Barthes, de Michel Foucault et de Jacques Derrida.

La notion de texte comme réseau, qui se situe au fondement même de la théorie de l'hypertexte, rejoindrait ainsi, à certains égards, le courant de pensée structuraliste, dans lequel l'idée d'interrelation, d'échanges, se pose en prémisse absolue. Les structuralistes perçoivent en effet la pensée comme un système d'échanges, un «réseau», dans lequel il n'y a pas de noyau central, mais bien plusieurs ensembles qui interagissent les uns avec les autres. L'idée de réseau qui est au fondement de l'hypertexte renverrait notamment à la réflexion que Roland Barthes a développée dans S/Z (12): Barthes y définit en effet le texte comme un système sans fin ni centre - ce qui rejoint les fondements mêmes de la théorie hypertextuelle.

Le concept d'hypertexte rejoindrait aussi, d'une certaine façon, la réflexion théorique de Jacques Derrida. D'abord parce que, fait remarquer George P. Landow dans Hypertext 2.0, Derrida utilise à profusion dans ses textes - surtout dans La Dissémination (13) -, les termes réseau, liaison, lien et toile, qui rappellent les fondements du concept d'hypertexte. Alors que les réflexions de Barthes mettaient surtout l'accent sur la notion de non-linéarité, Derrida insiste davantage sur les questions d'ouverture du texte et d'intertextualité. Sa conception du texte est celle de la «décomposition» et du «décentrement»; le texte, un peu comme les «lexies» de Barthes, serait constitué d'un assemblage de morceaux de sens, ce qui rejoint la définition de l'hypertexte, qui se définit comme un réseau d'unités textuelles.

Comme Roland Barthes et Jacques Derrida, Michel Foucault, dans Les Mots et les choses et dans L'Archéologie du savoir, conçoit aussi le texte en termes de liens et de réseaux. Foucault, l'un des tenants de ce qu'on pourrait appeler le structuralisme culturel, estime en effet que la frontière du livre n'est jamais clairement déterminée (14). Dans la perspective foucaldienne, le livre n'est pas simplement un objet que l'on tient dans ses mains: cette unité est relative. Enfin, un réseau, pour Foucault, est en mesure de lier entre elles un vaste éventail d'«observations», d'«interprétations», de «catégories», de «règles» et de «taxinomies contradictoires». Cette réflexion renverrait aussi à la définition de l'hypertexte comme réseau.

En somme, la technologie de l'hypertexte, dont les origines remontent aux années 1940, est expérimentée aujourd'hui non seulement pour les textes littéraires, mais aussi pour des textes de tout autre nature, qui peuvent être consultés avec profit dans un environnement informatique. L'hypertexte transforme les notions d'auteur et de lecteur et remet en question le concept de texte. Certains critiques voient dans la réflexion contemporaine sur l'hypertexte un mouvement de continuité avec les théories littéraires existantes, dont le structuralisme et le post-structuralisme. Comme le résume bien Jean-Louis Lebrave, l'hypertexte offre «un autre modèle intellectuel, une autre conception de la textualité (15)», qui contribuera à modifier considérablement la façon d'aborder l'étude du texte dans le champ des études littéraires , mais aussi, plus largement, à modifier le rapport du lecteur à l'objet «texte» - tous types de textes confondus.

 

Notes

1.  http://landow.stg.brown.edu/cv/landow_ov.html 

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2.  George P. Landow, «What's a Critic to Do? Critical Theory in the Age of Hypertext», dans George P. Landow (éd.), Hyper/Text/Theory, Baltimore & London, The Johns Hopkins University Press, 1994, p. 1 (nous traduisons). Landow emprunte le terme lexie à Roland Barthes (voir S/Z, Paris, Éditions du Seuil, 1970).

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3.  http://www.education.monash.edu.au/vate/idiom/isbio.htm 

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4.  Ilana Snyder, Hypertext: The Electronic Labyrinth, New York, New York University Press, 1996, p. 18 (nous traduisons).

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5.  Roger Laufer, Domenico Scavetta, Texte, hypertexte, hypermédia, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je?», no 2629, 1992, p. 3.

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6.  http://jefferson.village.virginia.edu/elab/hfl0155.html 

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7.  J. D. Bolter, Writing Space: The Computer, Hypertext and the History of Writing, Hillsdale, New Jersey, Laurence Erlbaum Associates, 1991, p. 23.

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8.  http://www.theatlantic.com/unbound/flashbks/computer/bushf.htm 

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9.  Dans Hypertext 2.0 (Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997), George P. Landow donne l'exemple des manuels d'utilisation destinés aux mécaniciens des compagnies d'aviation américaines, qui pouvaient compter, dans leur version imprimée, plus de 25 000 pages, et auxquels on ne pouvait pratiquement pas apporter de modifications sans réimprimer le livre en entier. Dans les années 1980, ces guides ont été transférés sur support informatique: ils sont ainsi plus faciles à consulter et l'information peut être mise à jour sur une base régulière.

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10.  Michael Joyce, qui a signé l'un des premiers romans hypertextuels, intitulé Afternoon, résume ainsi le processus de lecture mis en cause par l'hypertexte: «Ce n'est pas simplement que le lecteur peut déterminer l'ordre de ce qu'il lit, mais ses choix créent ce qui est lu. Disons simplement que l'hypertexte est lire et écrire électroniquement dans l'ordre qui vous convient, que ce soit en fonction des choix qui vous sont offerts par l'auteur ou par votre propre découverte sensorielle de l'organisation topographique du texte. Vos choix, et non pas la représentation que s'en fait préalablement l'auteur selon la topographie initiale, constituent l'état présent du texte. Vous devenez reader-as-author» (cité dans «Notes Toward an Unwritten Non-Linear Electronic Text», Post-Modern Culture, vol. 2, no 1, 1991, paragraphes 14-15). On trouve le roman Afternoon à l'adresse suivante: http://iberia.vassar.edu/~mijoyce/begin.html 

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11.  Roger Laufer et Domenico Scavetta (op. cit., p. 5) résument ainsi la différence entre la structure de l'imprimé et celle de l'hypertexte: «Un texte est une structure linéaire plus ou moins fortement hiérarchisée: les éléments textuels, plus ou moins autonomes, sont reliés par des relations d'ordre. Un hypertexte est une structure de réseau: les éléments textuels sont des noeuds reliés par des relations non linéaires et faiblement hiérarchisées.»

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12.  Roland Barthes, S/Z, Paris, Éditions du Seuil, 1970. «L'enjeu du texte littéraire, écrit Barthes (p. 10), [...] c'est de faire du lecteur, non plus un consommateur, mais un producteur du texte». Mais surtout, Barthes insiste sur le fait que la lecture implique que l'on étoile «le texte, écartant, à la façon d'un menu séisme, les blocs de signification dont la lecture ne saisit que la surface lisse, imperceptiblement soudée par le débit des phrases, le discours coulé de la narration, le grand naturel du langage courant. Le signifiant tuteur sera découpé en une suite de courts fragments contigus, qu'on appellera ici des lexies, puisque ce sont des unités de lecture. […] La lexie comprendra tantôt peu de mots, tantôt quelques phrases; ce sera affaire de commodité: il suffira qu'elle soit le meilleur espace possible où l'on puisse observer les sens […]» (p. 20).

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13.  Jacques Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, 1972, coll. «Tel Quel».

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14.  «Par-delà le titre, les premières lignes et le point final, écrit Foucault, par-delà sa configuration interne et la forme qui l'autonomise, il [le livre] est pris dans un système de renvois à d'autres livres, d'autres textes, d'autres phrases: [il est] noeud dans un réseau» (L'Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 34).

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15.  Jean-Louis Lebrave, «Introduction», Genesis, no 5, Paris, Jean-Michel Place - Archivos, 1994, p. 7.

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1999

Voir dans l'encyclopédie de l'Astrolabe:

George Landow et la théorie de l'hypertexte

L’Hypertexte: une lecture sans fin

La Lecture de l'hypertexte

Variétés de l'hypertexte