La Clé: Répertoire de figures de style et de genres littéraires
de Sylvain Rheault
Université de Regina (Canada)
1. Des procédés littéraires
Comment trouver le nom d'un procédé littéraire qu'on ne connaît pas, sans pouvoir compter sur un expert et sans lire tout un dictionnaire? C'est l'un des défis qu'a voulu relever la Clé des procédés littéraires. À l'usage, force est de constater que les hyperliens constituent un environnement idéal pour un créer un outil d'identification (une clé) fort utile pour la recherche. Sans les nouvelles technologies de l'information et des communications, une telle entreprise n'aurait pu voir le jour.
La solution de la Clé est de proposer un classement logique basé sur des concepts élémentaires limités en nombre. Ces concepts définissent, à la manière d'un tableau périodique, des cases où sont regroupés les procédés apparentés. Ce sont ces cases que l'on explore.
Les botanistes amateurs, mais aussi les botanistes plus expérimentés, ont recours à des clés dichotomiques pour identifier des végétaux dont ils ne savent pas le nom. Des questions avec deux réponses possibles (feuille dentelée ou non, écorce lisse ou rugueuse, etc.) leur suffisent pour aboutir au choix final: un nom d'arbre. La Clé des procédés littéraires, au lieu de proposer un cheminement au moyen d'embranchements binaires, a pour base des concepts rhétoriques élémentaires, comme les définissent le Groupe Mu dans Rhétorique générale (1970) et B. Dupriez, dans "Taxinomie(s)", Texte - La Rhétorique du texte (1989). Ces éléments rhétoriques se divisent simplement en matériaux et opérations. Les matériaux littéraires, ce sont les mots, les lettres, le destinataire, etc., soit tous les "objets" qu'on peut utiliser à des fins esthétiques. On entend par opération tout ce qu'on peut "faire" avec les "objets", ou matériaux littéraires, pour obtenir un effet désiré. Pensons à l'ajout, la suppression, la permutation, la rupture, la prépondérance, etc. Par exemple, pour le procédé d'allitération dans "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?" (Racine, Andromaque, V, 5), l'opération de répétition agit ici cinq fois sur le même matériau (le son "s").
Figure 1. Il existe six voies d'accès pour effectuer des fouilles dans les cases de classement de procédés, représentés ici par les fleurs de rhétorique.
1.1. - Identifier un matériau (encrier) et une opération (plume).
L'utilisateur de la Clé peut identifier un phénomène littéraire au moyen de questions qu'il se pose sur l'objet même du procédé (choix de 25 matériaux littéraires) et sur le travail qu'on y a effectué (choix de 39 opérations). Les hyperliens permettent d'effectuer les fouilles à partir de tableaux où sont regroupés les choix possibles de matériaux et d'opérations jusqu'à l'une des 1875 cases où apparaissent les figures. Dans les cases mêmes, des liens vers les cases voisines permettent d'aller vérifier, au besoin, si le phénomène littéraire à identifier n'y serait pas mieux défini.1.2. - Les circonstances (temple).
L'utilisateur qui navigue dans la Clé pour la première fois aura intérêt à commencer par effectuer des fouilles au moyen des circonstances de production de texte (publicité, institution judiciaire, religieuse, gouvernementale, etc.) Cette voie de recherche offre 83 listes de procédés liés à des contextes bien précis. D'autres listes pourront s'ajouter, au fur et à mesure des besoins.1.3. - Genres littéraires (bibliothèque).
Connaître le genre du texte où figure le phénomène littéraire à identifier peut constituer une voie d'accès aux cases. À chacun des 41 genres répertoriés dans la Clé correspond une liste de procédés typiques. On a donc de bonnes chances d'y trouver le nom de la figure de style recherchée.1.4. - Les exemples (parchemin).
Il existe un liste complète de tous les exemples, ordonnés alphabétiquement au moyen des incipits. Il y en a plus de 4500. L'utilisateur, avec un peu de patience, pourra y trouver un segment de texte qui ressemble au phénomène littéraire à identifier.1.5. - L'index (filière).
Enfin, un index alphabétique organisé en trois niveaux successifs de recherche donne accès à tous les procédés (plus de 8000 définitions). L'utilisateur qui connaît le nom d'un procédé ressemblant au phénomène littéraire à identifier pourra explorer la case où figure le procédé connu. Comme il y a parfois un dizaine de figures de style par case, les chances d'y trouver celui qu'on cherche sont bonnes. L'index offre aussi la possibilité de faire des fouilles à partir de certains mots significatifs des définitions. Chercher dans les trois niveaux successifs de l'index n'est pas souple. Par contre, c'est le chemin idéal pour trouver rapidement de l'information ou des exemples à propos d'une figure de style dont on connaît déjà le nom.
2. Des genres littéraires
Jusqu'à présent, 41 genres ont été répertoriés. Une courte liste alphabétique suffit à les regrouper. Pour faire un genre, il faut des ingrédients: ce sont les figures de style. Les pages des genres tissent de multiples liens avec les cases des procédés littéraires, et vice-versa. Pour chacun des genres on a trois types de renseignement.
2.1. - Informations sur le genre.
Les connaissances sont organisées en fonction d'un plan standard: temps et lieux, auteurs et oeuvres, définition et fonction dans la société, origine et postérité, bibliographie. Des auteurs de la littérature mondiale y figurent. Les hyperliens permettent de passer directement aux extraits et aux listes de procédés typiques.2.2. - Extraits.
103 pages choisies illustrent les genres. La Clé innove en présentant les procédés en contexte. Au bas de chacun des extraits apparaît une liste de figures de style précédées d'icônes pointant vers le texte. En cliquant sur le nom du procédé, on obtient sa définition. En cliquant sur l'icône, un segment du texte apparaît encadré de deux petites mains. Ce type d'interaction permet de mieux apprécier l'effet d'une figure dans la globalité du texte.2.3. - Procédés typiques.
La présence ou l'absence de certaines figures de style peut être typique à un genre et en constituer une caractéristique notable. Par exemple, on ne trouvera pas d'abstraction dans la comédie. Ces listes d'"ingrédients", qu'ils soient typiques ou absents typiques, sont reliés à la fois aux cases de procédés et aux textes choisis, ce qui en multiplie les illustrations.
3. Utilité de la Clé
3.1. - Trouver le nom de la figure de style.
La Clé est efficace pour trouver le nom d'un phénomène littéraire. Une fois le procédé identifié, l'utilisateur peut ensuite poursuivre la recherche en examinant les exemples ou en se référant à des études spécialisées.3.2. Trouver de l'information sur les genres.
Les nombreuses connaissances utiles rassemblées dans les pages des genres peuvent être appliquées à la lecture d'un texte. L'utilisateur pourra ainsi apprécier, entre les contraintes imposées et les libertés permises par le genre, la part d'invention dont a su faire preuve un auteur.3.3. - Analyser un texte.
Connaître le genre et le nom des figures permet au chercheur d'approfondir le texte, mais les concepts élémentaires eux-mêmes (matériaux et opérations) jettent un éclairage nouveau sur l'oeuvre. Savoir que la plupart des figures qu'il devrait utiliser doivent se rapporter au destinataire aidera le publiciste. Découvrir que l'opération de rapprochement est utilisée d'une façon notable dans l'oeuvre d'un auteur permettra de mieux apprécier son style.3.4. - Écrire.
L'écriture a un but esthétique et l'exploration figure au programme. Les possibilités combinatoires des concepts élémentaires de la Clé offrent une foule de nouvelles alternatives. L'écrivain peut s'en inspirer pour inventer de nouveaux procédés ou pour créer un genre nouveau.
4. Limites de la Clé
4.1. - Fouiller dans les cases où sont classés les procédés littéraires n'est pas un processus intuitif. L'utilisateur qui voudra exploiter le plein potentiel de la Clé aura intérêt à prendre quelques minutes pour comprendre l'organisation du classement au moyen des matériaux et des opérations.
4.2. - La présentation graphique de la Clé, si on la compare avec les produits commerciaux, pourra sembler de facture inférieure et même passer pour un travail d'amateur. L'aspect visuel pourrait être amélioré, même s'il n'a aucun effet sur l'efficacité de la recherche.
4.3. - L'ajout d'un index plus puissant, avec recherche sur tous les mots, serait d'une grande utilité. Une fouille dans les définitions mêmes des figures de style et des explications des genres et donnerait un bon coup de main aux chercheurs de passage qui ne maîtrisent encore pas les rudiments de la Clé.
5. Réalisation de la Clé
La Clé est l'oeuvre de Bernard Dupriez et de Sylvain Rheault, ainsi que de Martine Noël et de plusieurs autres étudiants et étudiantes de l'Université de Montréal pour les exemples. Les "Pages choisies" des genres littéraires sont surtout l'oeuvre de Carl Diotte et de Stéphanie Traver.
Les fichiers de la Clé des procédés littéraires sont stockés sur le serveur du CAFÉ (Cours autodidactique de français écrit), à l'Université de Montréal, et tout internaute peut y accéder gratuitement. L'adresse est la suivante: http://www.cafe.umontreal.ca/cle/index.html . Pour des consultations plus rapides, on peut se procurer le cédérom Genres littéraires et figures de style ( http://www.cafe.edu/cdr-cmd.html ).
6. Bibliographie
DUPRIEZ, Bernard, Gradus, Paris, UGÉ, 1980. - On trouvera dans le Gradus une bibliographie plus complète des ouvrages consultés pour réaliser l'inventaire des figures de style.
DUPRIEZ, Bernard, "Taxinomie(s)" in Texte - La Rhétorique du texte, no 8/9, 1989. - L'article explique la mise au point des catégories de matériaux et d'opérations qui ont servies au classement des procédés.
GROUPE µ: DUBOIS, Jacques, EDELINE, Francis, KLINKENBERG, Jean-Marie, MINGUET, Philippe, PIRE, François, TRINON, Hadelin, Rhétorique générale, Paris, Le Seuil, 1982 (c1970). - L'ouvrage du Groupe µ innove en découpant les phénomènes du discours en domaines (matériaux) et métalogismes (opérations).
RHEAULT, Sylvain, "Des opérandes rhétoriques comme classèmes des tropes visuels" in Protée, volume 24, no1, printemps 1996, p.63-69. - Pour un exemple d'application des concepts de la Clé à l'analyse des images.
2000