La Littérature symboliste sur l'Internet de Michel Lemaire
Université d'Ottawa (Canada)
Symbole et symbolisme sont des termes aux acceptions multiples. Le symbolisme dans la littérature française, lui-même, est une entité difficile à cerner. Comme on le sait, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine et Rimbaud n'ont pas - ou à peu près pas pour certains - participé à une école ou à un mouvement symboliste. Quand un groupe de jeunes écrivains a adopté cette étiquette dans les années 1880, Baudelaire était mort depuis longtemps et Rimbaud vagabondait aussi loin que possible des cercles parisiens; Mallarmé et Verlaine avaient déjà écrit la partie la plus intéressante de leurs oeuvres respectives. Le propos de cet article n'est pas de discuter la définition ou les limites du symbolisme mais de faire le point sur les ressources qu'offre l'Internet à ceux qui désirent étudier le symbolisme dans la littérature française. Je reprendrai donc le cadre habituel des manuels de littérature pour rassembler sous l'étiquette symboliste d'une part les «grands symbolistes» (Baudelaire, Mallarmé, Verlaine et Rimbaud) et d'autre part les «petits symbolistes», écrivains qui, dans les années 1880 et 1890, ont plus ou moins participé au mouvement symboliste ou accepté le symbole comme emblème. Je n'entrerai pas dans le débat de savoir si Lautréamont, Proust, Claudel et Valéry, devraient être inclus: ils ne seront pas mentionnés ici.
Lorsqu'on fait une recherche sur la littérature symboliste dans l'Internet, l'impression n'est pas très différente de celle qu'on ressent dans d'autres domaines de recherche: on se sent d'abord émerveillé puis écrasé par la multitude de références; ensuite, à y regarder de plus près, on est déçu; enfin, on réalise que parmi les ressources de l'Internet dans le domaine en question, il est possible de discerner un certain nombre d'éléments utiles pour le chercheur littéraire. Tel est l'objectif de ce travail. Mais l'Internet est un univers en croissance et en évolution extrêmement rapides, je prie donc mon lecteur de considérer la date de rédaction de ce texte pour mieux juger des propos que j'y tiens: la recherche d'informations pour cet article a été réalisée en avril 2001 avec le logiciel Copernic.
Les informations sur la littérature symboliste ou les réflexions critiques originales sur le sujet sont, actuellement, extrêmement limitées sur l'Internet. Tout au plus peut-on y lire de brefs résumés biographiques sur les principaux auteurs. Ce que l'Internet offre, essentiellement, dans le champ de la littérature symboliste, ce sont les oeuvres des écrivains. Evidemment, la quantité des textes et la qualité des éditions électroniques de ces textes varient selon les auteurs et selon les sites. Il sera nécessaire, très bientôt, d'effectuer une critique de l'édition électronique des textes littéraires. Mais, pour l'instant, le fait de pouvoir disposer, dans son ordinateur, des oeuvres d'un auteur qu'on désire étudier, est une nouveauté plaisante et pratique. Cette disponibilité des textes, d'ailleurs, prend des formes diverses: il est possible de consulter certaines oeuvres au format «PDF» qui livre une image photographique d'anciennes éditions, ce qui peut représenter une aide cruciale pour certains types de recherche; il est, en d'autres cas, possible de télécharger des oeuvres au format «RTF» qui permet de disposer du texte à étudier à l'intérieur de son logiciel de traitement de texte; il est enfin possible, ailleurs, de simplement lire des oeuvres ou d'effectuer des recherches dans des oeuvres, sans disposer du texte en question.
Cependant, cette disponibilité des textes se heurte, à partir de la littérature symboliste, à la limite du droit d'auteur. En effet, l'accès à plusieurs oeuvres symbolistes est restreint en fonction de la date de mort des auteurs, date parfois assez avancée dans le XXe siècle. Le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France annonce ainsi plusieurs textes d'auteurs symbolistes, mais la quête de l'internaute aboutit fréquemment sur le message suivant: «Ce document est sous droits. Il est impossible de le consulter par Internet».
Parmi les grandes bibliothèques virtuelles, deux sont particulièrement intéressantes pour le chercheur sur le symbolisme: le site Gallica, malgré la réserve notée précédemment, et la Bibliothèque de Lisieux. Le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France est particulièrement riche en textes du XIXe siècle; on y trouvera les oeuvres principales des grands auteurs symbolistes en même temps que de nombreux autres documents pertinents. Plusieurs de ces textes sont publiés en format «PDF», ce qui présente l'inconvénient de la lenteur du téléchargement et de l'impossibilité de s'approprier un texte pour y effectuer des recherches avec un logiciel de traitement ou d'analyse de texte. Mais il peut être très pratique de consulter l'édition de 1861 des Fleurs du mal de Baudelaire ou l'édition de 1866 des Poèmes saturniens de Verlaine (1). Gallica fournit aussi des textes de présentation avec des liens vers les documents de la bibliothèque; dans la section «Thèmes», le chapitre intitulé «Décadence et symbolisme» constitue ainsi un bon point de départ pour une recherche dans les documents d'époque.
La Bibliothèque électronique de Lisieux, de son côté, donne accès à de nombreux textes rares de la seconde moitié du XIXe siècle. On y découvre par exemple Mon coeur mis à nu de Baudelaire, le Parnassiculet contemporain ou des nouvelles de Jean Lorrain. Les documents sont au format «HTML».
Avant de se lancer dans de telles recherches spécialisées, l'internaute a aussi la possibilité d'aborder la poésie symboliste dans des anthologies en ligne. Le site Toute la poésie, ainsi, permet de découvrir plusieurs poètes symbolistes; on peut d'autre part y lire des présentations des auteurs; enfin, ce site permet de télécharger plusieurs recueils complets au format «PDF» compressé («ZIP»): Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, et Charles Cros. Les sites Poésie française de Webnet et Florilège du Ministère des affaires étrangères de France sont aussi très agréables.
Disons enfin que deux répertoires très étoffés facilitent grandement la recherche des textes littéraires dans l'Internet. La section sur la littérature française du XIXe siècle de ClicNet est à la hauteur de la réputation de ce site. Et la section sur le XIXe de Globe-Gate, en plus des liens vers les oeuvres, fournit certains liens vers des pages de critique.
Abordons maintenant les sites spécialisés. Dans le domaine de la littérature symboliste, un site m'impressionne particulièrement par la qualité de sa présentation; il s'agit de Poètes.com de Jacques Lemaire, professeur à Montréal (2). Ce site offre une magnifique édition des principales oeuvres de Charles Baudelaire, de Paul Verlaine et d'Arthur Rimbaud. Les recueils sont précédés et suivis de présentations générales, de chronologies et de tests de connaissance. Les textes sont très lisibles et accompagnés de notes. Mais surtout les poèmes sont entourés de reproductions de tableaux et d'enregistrements musicaux qui renouvellent et enrichissent leur lecture. La «correspondance» entre les poèmes et leur illustration me paraît des plus satisfaisantes et c'est le résultat, sans nul doute, de beaucoup de recherches. J'ajouterai que, techniquement, et malgré quelques oublis, ce site me paraît le résultat d'un travail exceptionnel.
Rançon de la gloire, les textes de Charles Baudelaire sont disponibles à plusieurs endroits sur l'Internet, et dans des présentations variées, parfois très modernes. Cependant, dans le cadre d'une recherche, il ne faudrait pas oublier de vérifier la qualité du texte sur lequel on travaille. Et il serait alors sans doute plus sûr de revenir à des sources savantes comme Athena ou ARTFL. J'ajouterai toutefois aux sites précédemment mentionnés celui de Jean-Claude Cau sur le Spleen de Paris et celui de François Bon présentant plusieurs textes critiques (dans Remue.net).
Stéphane Mallarmé bénéficie de quelques sites intéressants sur l'Internet. En première place, mentionnons le beau site Stéphane Mallarmé. Un coup de dés qui présente de nombreux textes de Mallarmé, de même que des commentaires fournis sur l'auteur comme sur son entourage: voilà un site riche qui constitue un excellent point de départ pour l'étude du poète. Puis l'étude de Bertrand Marchal dans l'Espace culturel du Ministère des affaires étrangères de France. D'autre part, Denis Constales a procuré une édition des Poésies et on peut découvrir, dans un site canadien, une version interactive du «Coup de dés».
Paul Verlaine, par contre, est passablement oublié, si on fait exception des poèmes repris dans les anthologies électroniques. Seul le site de Jacques Lemaire, déjà cité, lui rend justice.
C'est Arthur Rimbaud qui est la grande vedette symboliste sur l'Internet. Le mythe de l'adolescent révolté est tout aussi porteur dans ce nouvel environnement. Rimbaud dispose même d'un «WebRing», «anneau» de sites consacrés à son oeuvre. Parmi ces sites, le chercheur littéraire trouvera de la matière en plusieurs endroits. Rimbaud favorise évidemment les innovations visuelles ou techniques que permet le Web; et tous les goûts sont dans la nature... On peut citer RimbaudWeb et Arthur Rimbaud sur le Net. Mais je préfère à d'autres le site Infiniment Rimbaud qui donne les oeuvres complètes du poète ainsi que plusieurs documents iconographiques intéressants. Plus intrigant, le site Rimbaud Sillages propose une navigation ludique (ou hasardeuse) à travers l'oeuvre. Au contraire, la Bibliothèque numérique de l'Université Paris-8 publie les oeuvres complètes de Rimbaud (ainsi que les Fleurs du mal de Baudelaire) avec une sobriété tout universitaire.
Dans les années 1880 s'est donc développé un mouvement de jeunes écrivains que nous reconnaissons maintenant sous les étiquettes successives de «décadentisme» et de «symbolisme». Ce mouvement, au niveau inter-personnel, eut une importance historique; mais, pour ce qui est du développement des oeuvres individuelles, ne doit pas être surestimé. Ce n'est certes pas le cas sur l'Internet puisque les sites sur l'histoire littéraire sont rares alors que les sites sur des auteurs, nombreux, manifestent un intérêt très diversifié pour la littérature de la fin du XIXe siècle. Du point de vue de l'histoire littéraire, la Chronologie littéraire française 1848-1914 de Patrick Rebollar constitue un excellent point de départ. On y trouve aussi le texte du manifeste de Jean Moréas intitulé «le Symbolisme». Et la page «Symbolisme: le miracle de 1886» du site la Poésie et les autres arts de Silvaine Arabo offre un bon résumé des événements.
Plusieurs écrivains de la fin du siècle sont représentés sur l'Internet. Il est ainsi possible de consulter dans son ordinateur les principaux textes de l'époque symboliste. Si on commence par les poètes, voici une liste de sites que j'ai remarqués. Jules Laforgue, d'abord, est bien servi. Le site Jules Laforgue publie les poésies complètes de l'auteur. Deux centres de recherche, le premier à Paris, Hubert de Phalèse, et le second à Toronto, permettent d'étudier les Complaintes. Et le site de l'Association Jules Laforgue offre des études et des informations diverses. On peut aussi trouver une bibliographie de Jules Laforgue.
Les principaux recueils de Jean Moréas sont disponibles dans le site Gallica de la BNF; de même que le Coeur solitaire de Charles Guérin. De Charles Cros, on trouve sur l'Internet le Coffret de santal et le Collier de griffes; de Tristan Corbière, les Amours jaunes; et des sites personnels présentent les poètes et leurs oeuvres: Charles Cros, Tristan Corbière.
On sait que le symbolisme se développa particulièrement en Belgique. Cent auteurs à l'écran permet de retracer les symbolistes belges: Rodenbach, Maeterlinck, Verhaeren. Les Campagnes hallucinées et les Villes tentaculaires de Verhaeren sont disponibles sur Gallica. Et Georges Rodenbach dispose d'un très beau site dont l'esthétique mélancolique est tout à fait en accord avec l'oeuvre du poète: grisaille de l'arrière-plan, vieilles photos en noir et blanc...
Parmi les prosateurs, on remarque d'abord Joris-Karl Huysmans. L'internaute qui s'intéresse à l'auteur d'A rebours trouvera des informations dans un site anglophone qui propose toutefois l'essentiel de l'oeuvre en français. De Villiers de l'Isle-Adam, les Contes cruels sont disponibles dans Gallica et dans un site japonais. De l'oeuvre de Jean Lorrain, un site bien fourni et bien présenté qui, curieusement est identifié par l'expression «à rebours», rappelle l'ambiance «fin-de-siècle». De Remy de Gourmont, le site Pataphysik, symbolismus, surrealismus permet de consulter le Livre des masques, si on parvient à retrouver l'ouvrage au sein du joyeux désordre qui règne dans ce site. Ce recueil d'articles de Gourmont est une des sources fondamentales pour l'étude de la littérature symboliste. De même, les Contemporains de Jules Lemaitre et l'Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret sont disponibles dans Gallica. Et je terminerai en mentionnant un autre document important dans le domaine: il s'agit du pastiche dû à la plume de Gabriel Vicaire et Henri Beauclair, les Déliquescences, poèmes décadents d'Adoré Floupette. Ce pastiche savoureux exprimant l'essence du symbolisme des années 1880 fut publié en 1885. La Bibliothèque électronique de Lisieux l'avait mis en ligne mais vient de le retirer, par respect des lois sur le droit d'auteur.
Je ne conclurai pas cet article, puisqu'il ne s'agit que d'un «état présent» des études symbolistes sur l'Internet. On a pu constater que les ressources actuellement offertes par l'Internet sur la littérature symboliste sont à la fois riches, diverses et lacunaires. Ici comme ailleurs, l'Internet apparaît encore comme un immense chantier désordonné.
ARTFL: http://humanities.uchicago.edu/ARTFL/ARTFL.html
Athena: http://un2sg4.unige.ch/athena/html/francaut.html
Baudelaire: Le Spleen de Paris:
http://www.multimania.com/jccau/ressourc/biblio/baudel/index.htmBibliothèque électronique de Lisieux: http://www.bmlisieux.com/
Bibliothèque numérique: http://hypermedia.univ-paris8.fr/
Cent auteurs à l'écran:
http://www.lamediatheque.be/centauteurs/html/centauteurs.htmChronologie littéraire française 1848-1914:
http://www.twics.com/~berlol/chrono/chrono2.htmClicNet: XIXe siècle:
http://www.swarthmore.edu/Humanities/clicnet/litterature/sujets/XIX.htmlCorbière: http://perso.club-internet.fr/ludo75/index1.htm
Corbière: Les Amours jaunes:
http://www.multimania.com/jccau/poesie/corbiere/ind_corb.htmCros: http://www.charlescros.org/charles/charlesVie.html
Cros: Le Coffret de santal:
http://www.multimania.com/jccau/poesie/cros/ind_santa.htmCros: Le Collier de griffes: http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go?colliergriffes1
Florilège: http://www.france.diplomatie.fr/culture/france/biblio/poesie/florilege.html
Gallica: http://gallica.bnf.fr/
Globe-Gate: XIXe siècle: http://globegate.utm.edu/french/globegate_mirror/19.html
Gourmont: http://www.gatzke.org/ldm.htm
Hubert de Phalèse: http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/hubert1.htm
Huysmans: http://www.huysmans.org.uk/
Laforgue: http://www.chez.com/laforgue/
Laforgue: Bibliographie: http://www.scd.univ-paris3.fr/V_laforg.htm
Laforgue: Les Complaintes:
http://www.chass.utoronto.ca/epc/langueXIX/laforgue/Laforgue: Association: http://www.orsini.net/laforgue/index.html
Lorrain: http://perso.club-internet.fr/arebours/index.htm
Mallarmé: http://mallarme.nemoclub.net/Accueil.htm
Mallarmé: Marchal:
http://www.diplomatie.fr/culture/france/biblio/folio/mallarme/Mallarmé: Poésies: http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Mallarme/index.html
Mallarmé: «Un coup de dés»:
http://www.projetmallarme.com/yako/coupdedes/lanceur.htmlMoréas: «Le Symbolisme»:
http://www.twics.com/~berlol/chrono/chr1886a.htmPoésie et autres arts: http://www.multimania.com/mirra/autresarts.html
Poésie française: Webnet: http://poesie.webnet.fr/
Poètes.com: http://poetes.com/
Remue-Net: http://www.remue.net/index.html
Rimbaud: http://rimbaudsillages.free.fr/
Rimbaud: Infiniment: http://www.rimbaudblvd.be.tf/
Rimbaud sur le Net: http://antonzec.multimania.com/index.html
RimbaudWeb: http://www.imaginet.fr/rimbaud/ARsommaire.html
Rimbaud: WebRing: http://nav.webring.yahoo.com/hub?ring=gorimbaud&list
Toute la poésie: http://www.toutelapoesie.com/
Villiers de l'Isle-Adam:
http://axel.pd.saga-u.ac.jp/htmldata/Villiers.html
Notes
1 - Pour des conseils sur la consultation des documents de la bibliothèque Gallica, voir l'article de Danielle Trudeau sur les «Bibliothèques virtuelles de la Renaissance», dans l'Astrolabe.
2 - Ce Jacques Lemaire n'est pas parent avec l'auteur de cet article.
2001