Arcane, un paradigme pour l'analyse textuelle
de Stéphane Haffemayer
Centre national de la recherche scientifique, UMR 5037 (France)
Depuis quelques années, on assiste à une multiplication de travaux universitaires élaborés à l’aide de l’informatique. La quantité et la durée, éléments indispensables à toute étude sérielle nécessitent une réflexion méthodologique et le choix, toujours délicat, du bon outil qui ferait le bon ouvrier. La présentation qui suit s’efforce, non de faire une nouvelle présentation d’Arcane, ce qui a déjà été fait à plusieurs reprises de la part de son concepteur, Eric-Olivier Lochard, depuis 1994, mais plutôt de dresser un premier bilan de la part de l’utilisateur. Historien de formation, je m’étais déjà penché au cours de ma thèse sur la Gazette de Renaudot au milieu du XVIIe siècle (Haffemayer, 1998) sur la méthodologie du dépouillement d’un périodique et la constitution d’une base de données, qui combinait Excel et Access et permettait l’analyse des paramètres et d’une géographie de l’information (Haffemayer, 1997). La rencontre avec Arcane et ses maîtres d’œuvre au colloque d’Arras d'octobre 2000 (Taurisson, Lochard, 2002) m’apportait une réponse à des préoccupations anciennes concernant la méthodologie de la recherche historique. Depuis le début de notre collaboration en mars 2001, j’utilise Arcane pour étudier la correspondance de Nicolas Prunier, marquis de Saint-André, ambassadeur à Venise de 1668 à 1672. La présentation qui suit fait le point de ce qui m’a semblé être les principales fonctionnalités de ce logiciel (1).
Conçu à l’origine autour du Centre d’étude du XVIIIe siècle de Montpellier (UMR 5050 du CNRS) et d’un programme d’étude des relations littéraires et culturelles entre la France et la Russie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, Arcane est d’abord un logiciel d’aide à l’édition partagée qui devait faciliter le travail en réseau d’une équipe éparpillée entre la France, Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais cette préoccupation méthodologique qui en guida la conception en fit également un formidable outil d’analyse textuelle aux multiples fonctionnalités, que l’auteur lui-même regroupe en trois types (Lochard, 1995):
- Etablir, gérer, éditer des textes enrichis destinés à être rassemblés et publiés.
- Réunir dans une base de données facilement partageable toutes les informations collectives utiles à l’analyse du document (textuelles, bibliographiques, biographiques, iconographiques, sonores, etc.)
- Produire à tous moments des documents prêts pour l’édition finale.
Mes compétences forcément limitées de simple utilisateur ne me permettant pas de détailler toutes ces fonctionnalités, je me contenterai de mettre l’accent sur les réponses qu’Arcane apporte aux préoccupations des historiens dans leur travail d’enrichissement et de contextualisation des documents en insistant plus particulièrement sur la souplesse et l’adaptabilité de l’outil. Loin d’enfermer le chercheur dans une grille étriquée, il reste l’expression et l’aboutissement de la démarche analytique du chercheur; à charge pour celui-ci d’opérer une organisation savante et rigoureuse de son environnement de recherche. Nous verrons également que du côté de la lecture et de l’exploitation, Arcane offre toutes les commodités de l’hypertexte, avec une navigation naturelle entre les textes et les informations de la base, organisés de manière hiérarchisée et réticulaire.
Enthousiaste certes, le propos n’est cependant pas de voir dans Arcane une rupture épistémologique avec les méthodes antérieures des historiens: l’outil informatique ne révolutionne pas la recherche historique, mais il permet une systématisation de pratiques qui n’ont pas cessé d’évoluer ces trente dernières années, amenant le plus souvent un regard neuf sur des séries de documents longtemps considérés comme austères et peu loquaces. Arcane se situerait donc à bonne distance de ce long parcours méthodologique qui mène de la fiche cartonnée à la fiche numérique.
Confronté à un corpus donné, la première préoccupation du chercheur réside dans la sélection de l’information et dans le choix d’un système de classement. Que recherche-t-on dans un document, comment le lire, quelle information en retire-t-on? Comment adapter sa méthode de recherche au dépouillement systématique d’un corpus plus ou moins volumineux? Comment classer, retrouver puis utiliser cette information?
Cette inquiétude méthodologique a probablement hanté tous les historiens: «Pendant deux, trois ans, je ne sais plus, j’accumulai par dizaines des milliers de petits rectangles de papier que j’entassais dans des boîtes. J’en sortais quelques-uns de temps en temps que j’étalais sur la table comme pour d’extravagantes réussites, attendant qu’une révélation surgisse de leur rapprochement»; ainsi s’exprimait Georges Duby dans un regard rétrospectif sur ses premières années de recherche (Duby, 1991). Empirique certes, la méthode a produit ses chefs-d’œuvre d’érudition mais on conviendra sans peine que ce lent travail préparatoire demeure probablement le plus fastidieux de toute recherche historique.
Quel que soit l’outil, les préoccupations sont similaires et l’historien n’échappe guère à ce travail de bénédictin de mise en fiche signalétique des personnes, lieux, organisations, œuvres, faits, concepts, etc. rencontrés dans les archives. Chacune comprend un certain nombre de champs descripteurs: prénom, sexe, naissance, mort, qualité, type de lieu, d’organisation, de faits, etc., dont le choix relève de la réflexion préalable de celui qui fourbit ses instruments de mesure. Les variantes se déclinent à l’infini mais la méthode reste peu ou prou identique.
Dès les années 60, las du temps des fiches cartonnées trouées et des aiguilles à tricoter, les historiens ont envisagé le recours à l’ordinateur (2); véritables pionniers, ils ont souvent été amenés à mettre au point leurs propres outils, comme le fit André Zysberg dans ses recherches sur les galériens. Récemment encore, il exposait sa méthode de classement au sein d’une base de données qu’il avait lui-même paramétrée sous DBase (Zysberg, 1998). L’informatique fait alors les beaux jours de l’histoire quantitative, au service de la prosopographie (3) (voir l’utilisation de 4D par Jean-François Pernot) et de la démographie historique (cf. le travail didactique de Claude Dumont avec DemoBase). Sans l’informatique, il n’aurait guère été possible d’étudier la nature des condamnations des 60000 galériens arrivés à Marseille de 1680 à 1748 ou bien d’envisager l’étude prosopographique d’autant de familles toscanes dans le castato florentin de 1427 (Herlihy et Klapish-Zuher, 1979). Quelle somme d’efforts, combien d’équipes ces études sérielles auraient-elles dû réunir si ce n'avait été de l’ordinateur? Néanmoins, ces extraordinaires outils de classement de l’information qui suscitaient un enthousiasme bien réel parmi leurs utilisateurs, furent accueillis le plus souvent avec scepticisme au sein de la communauté scientifique partagée entre la disproportion de l’investissement en auto-formation qu’une telle méthode suppose et la modestie toute relative des résultats obtenus. Avec le recul, il faut bien admettre que les outils d’alors obligeaient l’analyse à s’inscrire dans un cadre étriqué (André Zysberg évoque le fameux « lit de Procuste ») qui ne parvenait pas toujours à extraire tout le suc de corpus foisonnants. Schématiquement, disons que l’approche quantitative ne permettait pas toujours une exploitation qualitative. Aujourd’hui, la situation a bien évolué: l’offre logicielle est suffisamment abondante sur le marché pour répondre aux besoins de classement les plus divers et le paramétrage d’une base de données est devenu accessible au plus grand nombre.
Malgré cette évolution, on ne peut pas dire que la communauté scientifique a encore massivement adopté ces outils, l’historien demeurant par nature, tout comme le littéraire, encore fondamentalement attaché au contact avec le texte. Si grand leur intérêt soit-il, les systèmes de gestion de base de données créent un système d’analyse fondé sur une puissance de calcul; le risque est de bâtir sa réflexion et son raisonnement sur une information segmentée, reconstituée par lambeaux, isolée de son contexte. Elle ne peut s’épanouir qu’en revenant sur le texte, qui permet de lui restituer sa cohérence et son sens et de laisser s’échapper une indispensable part d’imagination.
Du côté des historiens de la littérature, la volonté d’indexer les informations directement sur le texte a entraîné les chercheurs vers d’autres voies de l’édition électronique, à partir des études de champs lexicaux. C’est par exemple le cas du projet ARTFL né en 1981 (American and French Research on the Treasury of the French Language en coopération avec le CNRS et l’Université de Chicago). Il y a là un travail tout à fait exceptionnel réalisé autour de Robert Morrissey qui offre près de 2000 textes du XIIIe au XXe siècle sur le Web à l’étude lexicologique. De plus en plus de sites proposent aujourd’hui des éditions numériques d’ouvrages en mode texte, comme ceux de la base de données textuelles des ouvrages de la Bibliothèque électronique de Lisieux (LexoTor) ainsi que bien d’autres qu’on pourra consulter à partir de l’article de Danielle Trudeau, présente au colloque de Toronto sur les nouvelles technologies (Trudeau, 2000).
Après cet état des lieux en forme de rapide historique, il est temps maintenant d’évoquer la place d’Arcane, à mi-chemin entre ces deux approches, ne dissociant pas la base de données et le texte: une combinaison judicieuse qui permet de saisir et de lier entre eux tous les types de documents (sources, biographies, bibliographies, notes personnelles, cartes, statistiques, etc.) suivant un statut qui les distingue au sein de l’architecture, des textes aux informations qui les éclairent. On l’aura compris, Arcane réalise la synthèse entre les logiciels qui font de l’indexation et restreignent la grille d’analyse à celle du champ lexical et ceux que cette dernière risque de réduire à de l’inventaire statistique.
Mais comme tous les autres systèmes de gestion de bases de données, l’utilisation d’Arcane suppose ses prolégomènes. En effet, l’instrumentation électronique impose une architecture définie avec précision (schéma conceptuel de base de données), d’où l’importance primordiale du questionnement initial qui oblige l’analyste à jeter un regard novateur sur son matériau, et la nécessité d’une très grande rigueur formelle de classement. On a déjà souligné, chez les historiens, l’intérêt de l’utilisation de 4D, qui permet au chercheur de rester le maître d’œuvre du paramétrage de sa base (voir Jean-Baptiste Pisano et son application Tabellion pour l’étude des actes notariés); réalisé à partir de ce même progiciel, Arcane laisse le chercheur libre de définir tous les types de sujets et de champs qu’il souhaite soumettre à son analyse, la seule limite étant celle de l’utilité réelle des indications qu’il devra «remplir».
Si l’on résume, le paradigme Arcane propose donc une organisation très claire des connaissances que le chercheur souhaite intégrer à sa base de données, celles-ci étant réparties en quatre catégories: sujets, documents, enrichissements, relations.
Les sujets, constitués par les centres d’intérêt du chercheur. Il peut s’agir de personnes, lieux géographiques, lieux institutionnels, ouvrages littéraires, organisations, événements, etc. pour lesquels on définit des champs spécifiques. La démarche est en tous points identique à celle d’une base de données classique. La figure 1 représente deux fiches-sujets, l’une de type «personne», l’autre de type «lettre» avec leurs champs descripteurs. On notera que la matérialité du document en fait également un objet d’étude de type sujet. Comme dans n’importe quelle base de données, le champ peut être de type texte, date, alpha, énumération (choix d’une valeur au sein d’une liste) ou renvoyer à un autre sujet de la base.
Figure 1.
- Les documents, qui offrent une information textuelle, sonore ou visuelle. On notera au passage l’élargissement conceptuel d’un terme que les historiens réservaient jusque là aux documents d’archive et qui devient une notion opératoire fondamentale de l’instrumentation électronique, recouvrant cette fois tous les genres de documents: document d’archive transcrit, sa reproduction numérisée, note biographique, bibliographie, note critique ou de synthèse, carte ou commentaire sonore, etc. (voir figure 2), autant de documents multimédias ou d’ «hyperdocuments» dont la place au sein de la base est déterminée en fonction du statut; de la sorte, aucune limite ne paraît imposée aux possibilités de contextualisation du document d’archive. Les historiens apprécieront tout particulièrement son enrichissement par un lien qui permet de passer aisément de la transcription à une reproduction de son original, ce qui donne au lecteur la possibilité permanente de la vérification.
Figure 2.
- Les enrichissements, qui associent entre elles des informations sur les sujets ou les documents. Clé de voûte de la démarche critique de l’historien et de son travail sur le texte, ils apportent un certain éclairage sur le document, soit dans sa présentation (en indiquant que tel ou tel passage est incertain, marqué avec insistance, souligné, raturé, etc., on parle alors d’enrichissement sémantique), soit en introduisant une note critique ou un renvoi vers un autre document. Ces enrichissements sémantiques sont rendus visibles à l’écran d’une manière ordonnée par des prescriptions, là encore totalement libres et paramétrables par l’utilisateur (couleurs, polices, soulignements, etc.) Il s’agit de faciliter une certaine compréhension du texte au moyen d’une représentation adaptée de ces informations.
- Enfin les relations, qui sont l’une des possibilités les plus novatrices d’Arcane, dans la mesure où elles constituent le point de départ d’une analyse thématique rigoureusement fondée sur le document. En effet, l’étude des sujets de la base de données (personnes, idées, faits, œuvres, etc.) ne présente souvent d’intérêt qu’à travers les mises en relation que le document suggère. Les historiens du livre saisiront l’intérêt d’une telle approche qui met l’ouvrage au cœur d’un ample faisceau de relations: écrit, édité, vendu, lu, critiqué, prêté, manipulé par les acteurs les plus divers, de l’écrivain au libraire, du colporteur à l’acheteur, du lecteur au censeur, etc. Par le jeu des enrichissements, Arcane permet de créer tous les types de relations possibles entre les sujets, tout en les indexant, ou non, sur le document lui-même: relations des personnes entre elles, mais aussi avec des lieux, organisations, institutions, idées, marchandises, œuvres, etc. L’avantage de l’instrumentation électronique étant ici de permettre le relevé systématique de situations correspondant aux concepts choisis: déplacement, correspondance, rencontre, partage, transfert, aide, création, etc., autant de thèmes qui permettent de mettre au jour le «système souvent mystérieux des relations que tous ces agents et objets d’information entretiennent les uns avec les autres» (Taurisson, Lochard, 2002).
Ainsi la nouvelle, dont on fait le commerce à Rome ou à Venise, emprunte les circuits de la communication manuscrite, alimente correspondances et gazettes et met en jeu un réseau d’acteurs organisé et hiérarchisé: la correspondance de Nicolas Prunier, marquis de Saint-André, premier président au parlement de Grenoble, ambassadeur à Venise de 1668 à 1671, révèle ce souci de se trouver au cœur d’un ample réseau de renseignement, avec des informateurs à Versailles, en Italie, ainsi que dans les principales capitales européennes. Saisir le mouvement, attraper un des fils du réseau pour tenter d’en mettre au jour les articulations, les hiérarchies, le fonctionnement, le représenter dans l’espace et la durée: cette précision dans l’obtention des éléments d’appréciation figurant dans la base de données fournit un excellent point de départ au chercheur dans sa tentative de restituer la cohérence d’un univers relationnel (par exemple l’étude des personnes que l’auteur dit avoir rencontrées à la cour, celles avec qui il va au spectacle, etc.) On l’aura compris, la structure et la flexibilité d’Arcane en font un instrument particulièrement adapté pour s’attaquer à la question des stratégies individuelles et des réseaux de sociabilité (une problématique comparable a inspiré à Pascal Brioist le paramétrage d’une base de données sur les intellectuels londoniens de 1580 à 1680).
Arcane permet donc de distinguer les données factuelles (sujets, documents) des données subjectives (enrichissements, relations). Globalement, il constitue un monde extrêmement ordonné de connaissances multimédias, capable de reproduire l’environnement textuel, sonore et visuel du chercheur. On admettra que la souplesse et la réticularité de son architecture le prédisposent à la mise en œuvre des méthodes de l’analyse des réseaux sociaux; on en trouvera quelques exemples dans les représentations graphiques dynamiques des discussions de Corberon sur la Russie, de ses rencontres, une carte des lieux fréquentés, etc.
Côté exploitation, toutes les informations contenues dans la base étant organisées suivant le principe de la réticularité, celles-ci peuvent être consultées avec une grande facilité – on apprécie notamment le confort de l’interface graphique. A partir des fiches de sujets créées, on a de multiples portes d’entrées (voir figure 3): champs descripteurs, co-documents bibliographiques, biographiques, iconographiques, etc., relations, occurrences, avec, dans tous les cas, la possibilité d’un lien direct avec le texte transcrit ou original numérisé. On imagine sans mal le gain incalculable de productivité dans la recherche et la consultation des informations.
Figure 3.
Et une autre possibilité d’entrée, par requête, permet des critères de sélection plus précis, comme la recherche d’un type de relation X pour un sujet Y à une date Z. On ne détaillera pas davantage toutes ces possibilités communes avec les bases de données classiques, la seule différence provenant ici de l’ancrage des données directement sur le texte.
Juste un mot, enfin, de l’édition papier ou électronique, préparée et confondue avec le travail d’analyse. Arcane a permis l’édition des Lettres de France de Denis Fonvizine (dir. Jacques Proust, CNRS éditions, 1995) et du deuxième volume de la Correspondance de Pierre Bayle (dir. Antony McKenna, Voltaire Foundation, Oxford, 2001). Quant à l’édition électronique, dont les avantages ont été déjà amplement soulignés (voir la communication d'Eric Guichard au colloque de Toronto), on retiendra l’intérêt d’une plate-forme multimédia ordonnée et cohérente, celui d’un apparat critique également, qui ne sont entravés par aucune contrainte éditoriale. Ainsi que le prouve l’expérience de la publication du Journal du chevalier Marie Daniel Bourrée de Corberon (Paris - Saint-Pétersbourg - Paris, 1775-1781), la très grande malléabilité du support permet de moduler le contenu scientifique à volonté et d’enrichir périodiquement le site de productions supplémentaires. Ce travail réalisé par Pierre-Yves Beaurepaire (Université d’Orléans), Dominique Taurisson (CNRS) et Eric-Olivier Lochard (Université de Montpellier III) est une édition expérimentale in progress produite directement à partir d’une base de données semblable à celle qui vient d’être exposée. Elle ne met pas encore en œuvre toutes les fonctions de recherche et de navigation permises par la technologie Arcane, mais sa prochaine étape la verra évoluer en édition web-actif, de manière à permettre une intervention dynamique du lecteur dans l’ouvrage (voir l’introduction des auteurs sur cette question).
En revanche, du côté du lecteur, l’instrumentation électronique du texte et de son analyse induit inévitablement de nouvelles pratiques qui ne sont pas sans poser questions. Celles de son statut et de son rôle social ne sont pas les moindres car le livre électronique s’inscrit aussi dans la diffusion paradoxale d’une accessibilité en principe illimitée et d’un usage inévitablement restreint qui suscite encore des réserves parmi les intellectuels (cf. Jacques Attali sur le cheminement labyrinthique de l’information). Sur les opérations sémantiques et cognitives induites par l’hypertextualité, on pourra se référer à la réflexion de Georges Vignaux sur l’interface du chercheur et sa façon de peser sur les rapports d’interprétation. Il n’est pas question de reprendre ici ces interrogations, mais plutôt de réfléchir à l’exercice de l’hypertextualité dans le cadre d’Arcane. L’intérêt pour les historiens de cette idée déjà ancienne (Vannevar Bush, 1945) n’est plus à démontrer (voir la mise au point de Gérard Verroust à ce sujet), qui permet de créer des liens sémantiques au sein d’un système intégrant à la fois des connaissances et des documents polysémiques. On en reconnaît généralement les difficultés techniques, notamment celles d’associer des documents hypermédias: sons, images fixes ou animées, cartes, autant d’informations qu’Arcane permet d’interconnecter et d’indexer sur le document.
Evidemment, pour le lecteur, une telle lecture dynamique et non-linéaire est inévitablement productrice d’un sens nouveau qui modifie fondamentalement le rapport au texte. Car elle lui permet d’appréhender à la fois le texte et les informations sur le texte; ce va-et-vient entre l’analyse et la source apporte constamment au lecteur la possibilité de la vérification, un protocole qui reproduit admirablement le fonctionnement par association du cerveau humain. En systématisant le principe de l’hypertextualité, Arcane autorise une profusion de parcours de lecture suivant la logique du lecteur qui vont bien au-delà des simples possibilités ouvertes par l’indexation.
Pour conclure sur l’apport d’Arcane à la méthodologie de la recherche: quelle histoire sociale ne rêve-t-elle pas de se fourbir les instruments d’une histoire totale? N’en doutons pas, l’esprit humain ne parvient qu’avec peine à reconstituer par bribes les lambeaux du passé. Saisir les fils du réseaux pour essayer d’en embrasser la totalité, voilà un peu le rêve qu’Arcane permet à l’historien désireux de pénétrer l’âme de ses documents. Au-delà de cette recherche de l’exhaustivité, l’adoption d’un «métalangage architecturant commun» (Taurisson, Lochard, 2002) ouvre sur l’interconnexion des travaux, une fédération des recherches qui permettrait le croisement des informations et la transversalité des études. Comment ne pas rêver aux copieux corpus ainsi revisités qui s’offriront au regard neuf de stimulantes études comparatives!
Notes
1 - J’aimerais remercier ici Eric-Olivier Lochard et Dominique Taurisson pour leur collaboration chaleureuse; sans eux, cette partie de mon travail ni cet article n’auraient jamais vu le jour. Arcane ne fait l'objet, pour l'instant, que d'une utilisation limitée à quelques chercheurs, rassemblés de manière informelle. Sa prise en main nécessite au moins un ou deux jours de formation. Néanmoins, son utilisation est ouverte aux chercheurs qui le souhaiteraient; ils peuvent, pour cela, s'adresser à Eric-Olivier Lochard ( Eric-Olivier.Lochard@univ-montp3.fr ).
2 - Un premier bilan est dressé par Edward Shorter en 1971; les résultats de son étude des grèves en France de 1830 à 1968 sont obtenus grâce à l'instrumentation électronique (voir Tilly, Shorter, 1974).
3 - A la différence de l'onomastique qui étudie la diffusion des noms propres dans le temps et dans l'espace, la prosopographie relève d'une histoire sociale, politique et culturelle qui cherche à en identifier précisément les acteurs.
Bibliographie
- Brioist, Pascal, «Un programme d'analyse des réseaux appliqué à une base de données historique: «Network», Mémoire vive, n°7.
- Duby, Georges, L'Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991.
- Dumont, Claude, «DemoBase, logiciel de démographie historique», Mémoire vive, n°2.
- Haffemayer, Stéphane, «Les Gazettes de l'Ancien Régime. Approche quantitative pour l'analyse d'un «espace de l'information», Histoire & Mesure, 1997, volume XII, n°1/2, pp. 69-91.
- Haffemayer, Stéphane, «L'Information dans la France du XVIIe siècle. La Gazette de Renaudot de 1647 à 1663». Thèse pour le doctorat d'histoire soutenue à Grenoble en 1998. A paraître en 2002 à Paris, éd. Honoré Champion, coll. «Bibliothèque d'Histoire moderne et contemporaine».
- Herlihy, David et Klapish-Zuher Christiane, Les Toscans et leur famille, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1979.
- Lochard, Eric-Olivier, «Toposator et Arcane: la nouvelle technologie dans le contexte des thésaurus et des éditions critiques», Literary and Linguistic Computing, vol. 10, n° 2, 1995, Oxford University, 1995.
- Pernot, Jean-François, «Quelques remarques sur prosopographie et informatique», Mémoire vive, n°7.
- Pinol, Jean-Luc, Zysberg, André, Métier d'historien avec un ordinateur, Paris, Nathan, 1995.
- Pisano, Jean-Baptiste, «Un tabellion sans sa plume. Logique des choix et modes d'exploitation du traitement automatisé par base de données des éléments liés à l'information d'origine notariée», Mémoire vive, n°7.
- Shorter, Edward, Historian and the Computer. A pratical Guide, Englewood Cliffs, New Jersey,1971.
- Tilly, Charles, Shorter, Edward, Strikes in France, 1830-1968, Cambridge, 1974.
- Taurisson, Dominique et Lochard, Eric-Olivier, «Correspondances, réseaux, édition électronique», à paraître en 2002 dans les actes du colloque, La Plume et la toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l'Europe des Lumières, Arras, 26-27 octobre 2000, éd. Pierre-Yves Beaurepaire, intr. Daniel Roche.
- Trudeau, Danielle, «L'Apport des nouvelles technologies au domaine de l'édition critique», Les Etudes françaises valorisées par les nouvelles technologies de l'information et de la communication, colloque international, Université de Toronto, 12-13 mai 2000: http://www.chass.utoronto.ca/french/foire2000/colloque/
- Vignaux, Georges, «L'Hypothèse du livre électronique», Cahiers de médiologie, n°10.
- Zysberg, André, «Impact de l'informatique sur la recherche historique», Le Courrier du CNRS, mai-juillet 1986.
- Zysberg, André, Les Galériens. Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France, 1680-1748, Paris, Le Seuil, 1987.
- Zysberg, André, «Le Feuilleton de Mémoire vive: Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'exploitation informatique des corpus par les historiens sans avoir osé le demander», février 1998. Mémoire vive, revue de l'Association française pour l'Histoire et l'informatique: http://panoramix.univ-paris1.fr/UFR09/memvive/memvive.htm
2002
Voir dans l'encyclopédie de l'Astrolabe: