Bibliothèques virtuelles du Moyen Age
de Madeleine Jeay
Université McMaster (Hamilton, Canada)
Généralités
Explorer l’Internet pour y découvrir ce qu’il recèle comme ressources sur le Moyen Age pourrait vite se transformer en une occupation ou un divertissement à temps plein tant la période bénéficie d’un énorme pouvoir d’attraction sur le public. Tant elle offre aussi de possibilités d’exploitation de ce médium qui permet de présenter à l’admiration de ses utilisateurs de magnifiques excursions à travers l’architecture romane ou gothique, de superbes reproductions de manuscrits ou des interprétations de pièces musicales. Dissocier la littérature des autres composantes de la culture s’avère, pour cette période, plus factice encore que pour les autres, puisque le texte proprement dit ne représentait qu’une composante de l’oeuvre dans sa totalité. Paul Zumthor, qui insistait sur cette distinction, nous a permis de saisir ce que cette expérience concrète de l’ «oeuvre» devait à l’émotion devant une page enluminée ou en présence de la voix qui, jusqu’au XIVe siècle, porte la poésie. Mieux que le livre, l’Internet est théoriquement en mesure de transmettre cette expérience totale. On ne peut pour le moment que s’en approcher comme le tentent plusieurs projets qui seront décrits plus loin.
Étant donné cette popularité et l’abondance des ressources qui concernent la période médiévale, on accède généralement aux bibliothèques virtuelles par des portails généralistes ou composites dans lesquels la littérature figure à côté des autres dimensions de la culture et de l’histoire du Moyen Age. Il faut donc, avant d’entrer dans le détail des sites consacrés à l’édition électronique, dire un mot des principaux répertoires de ressources qui sont décrits plus en détail dans l’article sur «les Etudes médiévales sur l’Internet». D’autre part, les grandes collections de publications virtuelles comme Gallica offrent aussi une sélection de textes du Moyen Age. Après avoir présenté ces outils de recherche de base, nous entrerons dans le détail de projets spécifiques voués à la présentation et à l’édition de textes sur l'Internet.
Pour les médiévistes francophones, la porte d’entrée est celle de Ménestrel, réseau documentaire constitué par un ensemble d’universités, concernant les études médiévales sur l'Internet. On y trouve un imposant répertoire de liens et de ressources en ligne. La section consacrée aux ressources textuelles est extrêmement utile car elle consiste en une bibliographie raisonnée des textes consultables en ligne. Chaque texte cité est accompagné d’un paragraphe descriptif qui donne son adresse URL et des explications sur la façon dont il a été produit: responsable de la transcription, modalités de celle-ci, origine (édition ou manuscrit), possibilités d’accès et d’analyse textuelle. Le caractère, qui tend à être exhaustif, du répertoire régulièrement mis à jour et ces revues critiques, en font un outil de premier ordre. Il remplace donc celui du Centre d’étude des textes médiévaux de l’Université de Haute-Bretagne qui est resté inactif depuis octobre 2000, mais qui, comme on le verra, publie quelques textes en ligne.
Les non-francophones ont l’habitude de passer par le Labyrinth, dont les références en littérature française restent cependant lacunaires. Pour eux, le meilleur accès est celui du site géré par Bob Peckham de l’Université du Tennessee. Il s’agit d’une très riche liste de liens classés, dans la mesure du possible, par catégories. C’est ainsi qu’on trouve une section pour la littérature didactique et une pour la littérature à caractère historique. La première concerne des textes comme les bestiaires et lapidaires, l’Ovide moralisé et le Secret des secrets. La seconde renvoie au corpus des chroniques avec les Grandes chroniques de France, Villehardouin, Joinville, Froissart et Commynes. Une troisième section rassemble des sites sur la littérature médiévale en latin complémentaires de ceux que propose Ménestrel plutôt dirigés vers les dictionnaires et lexiques, parmi lesquels des glossaires bilingues, latin-français, des XIVe et XVe siècles. Comme pour les sites concernant la littérature, Ménestrel en fait une présentation critique. Tous les liens compilés par Peckham ne conduisent pas à des textes en ligne et parmi ceux qui le font, il faut faire le tri entre les publications d’extraits ou de traductions - souvent en anglais - et la source médiévale proprement dite. Ceci pris en compte, son répertoire reste un outil indispensable, complémentant Ménestrel, en particulier pour ces textes qui ne sont pas strictement littéraires.
Ceux-ci sont aussi répertoriés par catégories: les littératures héroïque, lyrique, narrative et théâtrale. Après une liste de sites renvoyant à des études et commentaires sur ces divers types de textes, sont énumérés ceux qui renvoient aux textes mêmes. Pour la littérature héroïque, on peut donc accéder ainsi à de nombreuses chansons de geste et vies de saints. La section sur le lyrisme se concentre sur les pièces en français, les productions des troubadours étant traitées à part. Après les recueils et chansonniers, suivent les renvois aux auteurs individuels et aux pièces individuelles. La littérature narrative fait l’objet de deux divisions, l’une consacrée au roman et l’autre aux genres narratifs brefs comme lai, fabliau et nouvelle, la chantefable d’Aucassin et Nicolette figurant dans cet ensemble. Pour le roman, un traitement particulier est assuré à Chrétien de Troyes étant donné l’abondance des ressources à son sujet. L’ensemble sur les troubadours, traités individuellement après les généralités, donne accès à une bonne partie de leur corpus. On peut aussi accéder sur ARTFL à la base de données de Ron Akehurst sur la littérature provençale. Enfin, une attention particulière est apportée à François Villon dont Bob Peckham est un spécialiste reconnu, avec le site de la Société François Villon qui offre non seulement tout son corpus, mais les traductions de ses oeuvres en 14 langues dont l’espéranto! La partie critique du répertoire accorde une place importante à la réception du poète, y compris au cinéma et à la télévision. La vie littéraire au XVe siècle est par ailleurs traitée à part avec, pour le moment, des renvois aux sites sur Alain Chartier, Charles d’Orléans et Christine de Pizan.
On comprend à la richesse de cet inventaire, que peu de textes en ligne et d’études à leur sujet, disponibles sur l'Internet, ont pu lui échapper et qu’encore une fois, il constitue un outil à consulter en complément de Ménestrel, même si les utilisateurs ont à faire le tri eux-mêmes parmi ce qui est proposé, tri facilité par le classement en catégories qui trouve là une justification pragmatique. D’autant plus que parmi les liens fort commodes, il s’en trouve un qui nous conduit directement à la liste des auteurs du Moyen Age dans Gallica, pas toujours facile à retrouver à partir du site de la BNF. Cette liste elle-même n’étant pas complète, il faut toutefois recourir au moteur de recherche de Gallica pour se faire une idée de ce qui y est offert.
Les grandes bibliothèques virtuelles comme Gallica et ABU possèdent évidemment des textes du Moyen Age. Je renvoie pour leur description et l’analyse critique de leurs possibilités et surtout sans doute de leurs limites, aux articles figurant dans l'Astrolabe, de Danielle Trudeau sur les «Bibliothèques virtuelles de la Renaissance» et de Michel Lemaire sur «la Littérature symboliste sur l’Internet». Les réserves émises par ces deux critiques concernent la lenteur du téléchargement et l’impossibilité de procéder à des recherches avec des logiciels d’analyse textuelle sur ces textes offerts généralement en format image. Ceux auxquels on accède par Gallica classique sont en mode texte, mais on peut s’interroger sur leur raison d’être. On y trouve en effet peu d’oeuvres, celles-ci étant par ailleurs facilement accessibles, comme le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes, les versions de Béroul et de Thomas d’Angleterre du Roman de Tristan ou même le corpus de Rutebeuf. L’entente passée avec les classiques Garnier qui autorisent ainsi la reproduction de volumes de leur collection fait qu’en outre l’édition proposée peut ne pas être meilleure que certaines qui circulent sur le marché dans des formats de poche facilement numérisables pour fin de recherche. D’autant plus que les vers ne sont pas numérotés.
Ce qui est par contre le cas pour ceux que propose ABU qui possède aussi l’avantage de se présenter avant tout comme un outil de recherche. Les quelques textes accessibles - hélas, ils sont bien peu nombreux - peuvent être téléchargés, mais ils sont plutôt destinés à l’exploration grâce aux deux outils qui les accompagnent, une liste de fréquences et une des occurrences d’un terme donné. Un moteur de recherche donne la liste de ces occurrences, chacune précédée du numéro du vers où elle se trouve; de là, un lien permet le retour au texte proprement dit. Il est dommage que la liste des fréquences ne fonctionne que pour l’un des cinq textes proposés, la Chanson de Roland. Cependant l’efficacité du moteur de recherche des occurrences rend valable la consultation d’ABU malgré le fait que les textes qui y figurent soient encore une fois les plus connus et les plus accessibles: la Chanson de Roland, les versions de Béroul et de Thomas du Roman de Tristan et le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes. Le seul qui ne fasse pas l’objet d’une grande diffusion est la Farce nouvelle à six personnages transcrite à partir du Recueil de farces françaises inédites du XVe siècle publié par Gustave Cohen en 1949. Malgré son intérêt, le site semble être resté inactif depuis janvier 2002, peut-être parce que son alimentation repose sur le bénévolat...
Il faut enfin signaler parmi les bases de données proposant des textes en ligne, celles qui sont à accès réservé aux institutions abonnées. Par l’intermédiaire d’ARTFL, on peut accéder à Frantext et à BASILE, la «Base internationale de littérature électronique». Celle-ci présente un corpus de littérature narrative du Moyen Age au XXe siècle coproduit pas les éditions Honoré Champion et le Ministère français de l’éducation nationale.
Sites consacrés à des corpus particuliers
Un certain nombre de sites sont destinés à rassembler le maximum d’information sur les ressources concernant des corpus ou des auteurs particuliers. Sur le site de la Société internationale Marie de France (International Marie de France Society), administré par sa fondatrice Chantal Maréchal, on trouve ainsi à côté des informations qui concernent la société, le journal qu’elle publie et le réseau de discussion de ses membres, tous les textes de cet auteur accessibles en ligne. Certains d’entre eux s’adressent aux étudiants ou à un large public, par exemple la lecture de la traduction anglaise du lai du Laüstic avec accompagnement musical, mais aussi la diversité des traductions en français moderne, anglais et autres langues, de l’ensemble du corpus, lais, fables et Purgatoire de saint Patrice. D’autres informations visent les chercheurs, par exemple la liste de manuscrits des oeuvres de Marie de France. Toutefois le texte en ligne des douze lais nous est proposé sans détails sur le protocole d’édition et agrémenté de quelques problèmes d’encodage. Très utile pour l’enseignement, une section est consacrée aux ressources disponibles sur Marie elle-même et les lais, avec quelques articles et une série de syllabus de cours.
Il vaut la peine de regarder aussi en détail ce qu’offre le site de la Société François Villon. On commence par la liste des sites consacrés à la publication de ses oeuvres. La version proposée par Toshimitsu Sasaki se base principalement sur l'édition de Rychner et Henry, et ajoute les ballades en jargon, le tout aussi traduit en japonais. Il est très commode de pouvoir trouver, parmi les liens, celui qui conduit aux éditions anciennes de la Réserve de la BNF accessibles à travers Gallica. C’est en effet pour ce genre de document que les reproductions numérisées de Gallica sont irremplaçables. Comme on l’a indiqué plus haut, le répertoire de ressources sur Villon se complète par une série de liens vers des traductions, des sources secondaires en ligne et des sites qui concernent le contexte historique et culturel du poète, et même géographique, avec le Paris médiéval.
La base de données consacrée à Christine de Pizan et gérée par James Laidlaw de l’Université d’Edimbourg s’adresse exclusivement aux spécialistes. Ils peuvent y trouver une série de textes en ligne préparés à partir d’éditions modernes pour lesquelles la question du copyright ne se pose pas. L’intérêt de la base de données est que ces textes sont accompagnés d’une batterie d’outils de recherche: une concordance, deux listes de mots, normale et inverse, une liste des noms propres. Comme ces dernières sont établies à partir des graphèmes tels qu’ils se trouvent dans les éditions et non de textes lemmatisés, les précautions à prendre pour la consultation sont indiquées. On trouve pour le moment Le Livre du chemin de long estude publié par Robert Püschel en 1887 et les Oeuvres poétiques de Christine de Pizan publiées par Maurice Roy à la fin du 19e siècle.
Un site qui vaut la peine d’être mentionné dans cette revue des répertoires consacrés à un auteur, est celui sur Guillaume de Machaut. Il rassemble en effet l’information relative aux textes et à la musique, les deux composantes indissociables de la poésie de Machaut. Pierre-F. Roberge veut établir une discographie complète dont l’essentiel a été mis en place en 1988 et qui est régulièrement mise à jour. Elle est divisée en trois parties. La première donne la liste des enregistrements originaux, la seconde celle des CD, cassettes et vidéos, et enfin la troisième celle des productions récentes ou à venir pour lesquelles l’information est encore lacunaire. L’édition des textes pour les pièces du corpus de Machaut destinées au chant est due à Tod M. McComb. Elles se base sur l’édition de Vladimir Chichmaref complétée par celle d’Ernest Hoepffner pour le Remede de Fortune, vérifiées auprès des sept manuscrits principaux. Les pièces apparaissent par ordre alphabétique du premier vers. Chaque page donne les sources manuscrites, le texte lui-même et la discographie. L’ensemble constitue un outil bien fait, utile non seulement pour les musiciens, mais pour toute lecture de cette poésie qui veut tenter de retrouver l’émotion propre au chant.
Les spécialistes du théâtre disposent du French Medieval Drama Database Project, sous les auspices de Jesse Hurlbut, comportant trois volets: bibliographies, manuscrits et documentation. Celle-ci est centrée sur les fascinants manuscrits que sont les rôles de théâtre où étaient transcrits pour chaque acteur le texte de la partie qu’il avait à jouer. Il en reste une trentaine dont Graham Runnals donne la liste ainsi que deux de ses articles sur le sujet. Parmi les bibliographies, une seule est complète à ce jour, celle sur Adam de la Halle, tandis que celles d’Arnoul Gréban, Eustache Mercadé, Jean Michel et du Jour du Jugement sont encore à venir. Par contre, on peut bénéficier de la Bibliographie des miracles et mystères français et du Corpus du théâtre religieux français, tous deux dus à Graham Runnals qui partage ainsi généreusement ses notes personnelles. La section des manuscrits présente le grand intérêt de rendre palpable le rapport entre texte, image et musique. Pour le Mystere dou jour dou jugement, c’est le manuscrit 579 de la bibliothèque de Besançon qui est mis en valeur avec ses 89 miniatures et ses trois pièces musicales. Chaque folio, reproduit parce qu’il contient images et portées, peut être agrandi si bien qu’on déchiffre aisément les neumes et le texte. Pour le Jeu de Robin et de Marion d’Adam de la Halle, tout le manuscrit 166 (Rés Ms 14) de la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence est reproduit avec ses 132 illustrations. Ces deux manuscrits font partie du projet DScriptorium qui se consacre à la présentation en ligne d’images de manuscrits médiévaux et sur lequel nous reviendrons puisque encore une fois, image, texte et éventuellement musique font partie de l’expérience totale de la «littérature» médiévale.
Le répertoire de ressourses du Centre d’étude des textes médiévaux de l’Université de Haute-Bretagne consacre un volet au théâtre avec une série de pièces en ligne qui en font une bibliothèque virtuelle précieuse. L’objectif est de préparer des éditions originales mais en attendant, on peut trouver des reproductions d’éditions savantes ou épuisées. Excepté celle en format PDF du Mystere de la Resurrection du Sauveur dans l’édition Michel et Monmerqué (Didot, 1880), elles sont toutes directement accessibles en format texte. On trouve pour le moment cinq mystères tirés de l’édition d’Achille Jubinal chez Téchener en 1837 des Mystères inédits du quinzième siècle. Des éditions savantes modernes mais épuisées sont enfin ainsi accessibles, comme le Mystere de saint Christofle ou le Mistere de sainte Venice édités par Graham Runnals. Michel Rousse propose deux farces, celle du Cuvier et celle de la Cornette. Il y a aussi les traductions du latin par Gustave Cohen de drames liturgiques du cycle de Pâques. Je renvoie au site pour le catalogue complet.
Certains sites ne présentent pas de ressources en ligne, du moins pour le moment, mais des groupes de recherche qui décrivent leurs travaux, comme le Groupe d’étude sur le théâtre du Moyen Age qui articule ses activités «autour de l’édition et du commentaire historique et littéraire des textes dramatiques» autant en latin qu’en français. C’est le cas aussi des groupes de recherche de l’Université de Nancy II dont il vaut la peine de consulter le site pour s’informer sur les projet de bases de données qui sont en cours. L’Unité de recherche sur le français ancien s’intéresse à la lexicologie et à la lexicographie historique et se propose de fournir des éditions de textes comprenant des romans en prose du XIIIe siècle, des relations de voyage, des traductions et des textes didactiques. Je renvoie au site pour le détail des travaux et des oeuvres numérisées dont certaines seront disponibles en ligne mais d’autres sur cédérom, en parallèle avec la publication en livre. Dans le cadre des travaux de l’Atelier de recherche des textes médiévaux, les projets de l’atelier Vincent de Beauvais qui s’intéresse à l’encyclopédisme médiéval peuvent intéresser les littéraires.
Le site Littérature médiévale comprend plusieurs volets. L’un d’eux consiste en une revue savante électronique avec articles critiques issus de travaux d’étudiants et édition de textes. Le seul qui figure pour le moment, la chanson Dame, vos hom vous estrine d’Adam de la Halle, est accompagné de sa traduction et de l’appareil de commentaires approprié. Un autre volet se propose de rassembler de l’information sur la recherche en littérature médiévale, dans le cadre de l’espace francophone d’une part, et hors de la francophonie de l’autre. On devrait pouvoir y trouver des renseignements sur les centres de recherches spécialisés dans ce domaine et des annonces de conférences. Cependant, les renseignements fournis sont plus ou moins complets selon les régions. On trouvera par exemple peu de choses sur le Québec qui figure parmi les régions francophones et pour lequel il faudra recourir au site de la Société des études médiévales du Québec (SEMQ). La section la plus fournie est celle sur la France qui donne la liste des centres de recherche et des colloques qu’ils organisent, ainsi que celle des thèses en cours. En dehors des régions francophones, l’information donnée est encore lacunaire. Le tout constitue un forum qui mérite d’être utilisé. On peut pour cela remplir les formulaires en ligne pour soumettre une publication ou pour fournir de l’information sur les activités des unités de recherche auxquelles on appartient ainsi que les événements qui s’y produisent. On peut aussi adhérer à une liste de diffusion pour être au courant de cette activité mensuellement.
La référence en termes de publication et d’outils d’analyse des textes en ligne est le Laboratoire de français ancien de l’Université d’Ottawa (LFA) sous l’égide de Pierre Kunstmann. Il s’agit d’un site qui se consacre exclusivement à la publication de textes en ligne et de banques de données qui sont le fruit du traitement de quelques-uns de ces textes. Parmi les oeuvres numérisées, l’«Archive des Miracles de Notre Dame» se propose d’offrir l’imposant corpus des Miracles Nostre Dame par personnages ainsi que plusieurs autres récits de miracles. Du premier volet, on peut déjà trouver le Miracle de l’enfant donné au diable. Le travail d’édition réalisé par Pierre Kunstmann est remarquable et peut servir de modèle à propos de ce qu’on est en mesure d’attendre de l’édition électronique. Le texte du miracle accompagné de sa traduction est en effet assorti d’une introduction situant la pièce dans la tradition des récits de miracle, de l’apparat critique, de notes et d’un ensemble d’outils tels que concordance, index et une analyse des formes verbales établie par Lene Schoesler de l’Institut d'études romanes de l’Université de Copenhague. L’autre ensemble de miracles contient le livre des Miracles de Notre-Dame de Chartres avec un index, ceux qui sont tirés du manuscrit fr. 12483 de la Bibliothèque nationale de France, dit le «Rosarius» et ceux de Jean le Conte dont on n’a que le texte pour le moment mais qui sera entouré de tout l’appareil d’une édition critique.
À côté de cette collection, le Laboratoire de français ancien accueille un ensemble de «Textes en liberté» qui va du XIIe au XVIIIe siècle. Je renvoie au site pour la liste de ces publications. Ce qu’il faut noter, c’est le soin pris par les éditeurs pour assurer un niveau de qualité qui rivalise avec celui des meilleures éditions critiques imprimées. On peut en particulier trouver les informations nécessaires sur les sources manuscrites et les protocoles d’édition. Certaines publications montrent ce que peut apporter l’Internet et qui serait impossible à envisager sur papier. Dans sa présentation du Couronnement de Louis, Yvan Lepage donne une transcription synoptique vers à vers, de tous les manuscrits et fragments. Le tout offre un document de recherche irremplaçable qui permet d’observer les variantes dans leur contexte et d’éventuellement reconstituer les différentes versions de façon suivie grâce aux possibilités de manipulation qu’offre le médium.
Un autre exemple du genre de travail qui peut s’accomplir grâce à l’Internet est le projet collaboratif autour de trois textes de Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, le Chevalier de la Charrette et le Conte du Graal pour lequel Pierre Kunstmann donne la transcription du manuscrit Paris, B.N. fr. 794. Ce qui est intéressant pour ces oeuvres majeures de la littérature médiévale, disponibles en multiples éditions de poche dont certaines fort valables, est de pouvoir utiliser une batterie d’outils de lecture et d’analyse encore une fois impossibles à produire sur papier et complémentaires des éditions sur livre. On peut ainsi disposer de transcriptions de manuscrits avec éventuellement reproduction de l’image des feuillets, présentations synoptiques, index lemmatisés. Ce travail sur Chrétien de Troyes est par ailleurs associé au Projet Charrette qui sera présenté plus loin. Le Laboratoire de français ancien travaille par ailleurs en collaboration avec ARTFL qui héberge sa base de «Textes de français ancien» constituée de textes d’ancien français (XIIe et XIIIe siècles) et de moyen français (XIVe-XVe siècles), numérisés en vue de l’élaboration d’une base lemmatisée. Pour certains de ces textes, on peut trouver sur le site du LFA des notices détaillées à propos des procédures de préparation de la version en ligne.
À côté du travail d’édition proprement dit, le LFA présente un volet de travaux linguistiques sous forme de bases de données: index de formes brutes et lemmatisées, bases d’analyse verbale dont celle du Chevalier au lion assurée par France Martineau. Il donne accès par ailleurs au lexique d’ancien français de Douglas C. Walker de l’Université de Calgary, qui permet de retrouver toutes les formes attestées d’un terme à partir des 48 000 entrées de l’Altfranzösisches Wörterbuch d'A. Tobler et d'E. Lommatzsch.
La présentation qui vient d’en être faite suffit pour montrer comment les travaux regroupés sous les auspices du LFA constituent une démarche exemplaire pour une recherche qui souhaite explorer les possibilités de l’Internet et les exploiter en fonction de ce qu’il offre de spécifique. On a vu à travers les différents projets comment l’édition en ligne, tout en maintenant les exigences de l’édition critique élaborées pour l’imprimé, va même au-delà de ce que peut se permettre celui-ci en terme de présentation d’outils de recherche. La souplesse du médium permet de trouver des solutions différentes appropriées à la diversité des cas qui se présentent: liste traditionnelle des variantes ou présentations synoptiques des versions, reproduction de feuillets des manuscrits, etc. Tout l’appareil des concordances, index et autres types d’instruments d’analyse textuelle peut se déployer, en complément de l’édition proprement dite. D’autre part, l’Internet rend enfin possible le travail en collaboration indispensable pour ce genre de recherche, ce que démontrent les réalisations de l’équipe du LFA.
Je vais maintenant me permettre de présenter le projet Hyperlistes dont je suis responsable, car il constitue aussi une archive de textes en ligne. L’intention qui a présidé à sa réalisation est tout à fait spécifique: rendre compte d’un phénomène littéraire qui, sans être propre au Moyen Age, occupe une place importante et encore mal appréciée du XIIe au XVIe siècle. Il s’agit pour l’auteur, comme tout lecteur de Rabelais peut l’observer, d’introduire dans son écriture accumulations verbales et listes, figures rhétoriques largement utilisées dans toute la période. L’objectif du projet est donc de rassembler le corpus de ces «textes à listes» parmi lesquels de nombreuses pièces presque exclusivement énumératives, mais aussi, dans un deuxième temps, les passages «à liste» insérés dans des oeuvres narratives ou théâtrales. Cette base de données comprend un second volet, un dictionnaire des termes contenus dans ces listes. Celles-ci en effet, dans la mesure où elles constituent dans la majorité des cas des répertoires des realia de l’époque, se révèlent être des documents intéressants pour les lexicographes.
Parmi les collections rassemblées autour d’un objectif ou d’un corpus particulier, je rappelle celles du site de l’Université de Haute-Bretagne avec le volet relatif aux encyclopédies et celui sur le théâtre. Il vaut aussi la peine d’aller faire un tour vers le site géré par Paul Halsall de l’Université de Fordham. Son Internet Medieval Source Book qui donne accès à des textes dont certains ne sont pas répertoriés ailleurs, comme la Chronique du Templier de Tyr, est relié au grand répertoire The Online Repertoire Book for Medieval Studies (ORB). Je citerai aussi le projet d’édition électronique du roman Partonopeus de Blois par un groupe de chercheurs de l’Université de Sheffield. Le texte n’est pas encore disponible, mais on peut déjà trouver une bibliographie des sources de cette oeuvre et des études à son sujet. Parmi les sites non universitaires, on peut mentionner l'Encyclopédie médiévale, qui rassemble une collection de textes en ligne d’où sont étrangement absents les «grands» auteurs mais où figurent des chansons de trouvères peu accessibles par ailleurs. Le volet encyclopédique permet d’accéder à de l’information biographique sur les 160 auteurs cités - encore une fois, pas les plus connus - à leurs oeuvres, à la bibliographie les concernant, à des informations sur le contexte historique et à un utile glossaire. Malgré l’absence de détails sur la méthodologie qui a présidé à l’élaboration de la base de données, le tout peut constituer un outil de référence pratique.
Si je termine cette revue des projets d’édition en ligne par le Projet Charrette, ce n’est pas seulement parce qu’il constitue lui aussi une référence en la matière, mais parce qu’il me permettra d’introduire à quelques ressources qui s’attachent plus à l’image qu’au texte. Certains projets qui permettent d’appréhender le texte dans l’environnement de sa présentation manuscrite ont été cités plus haut. L’importance du travail effectué sur le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes mérite qu’on s’attarde à en présenter les divers aspects. L’objectif du groupe de chercheurs qui le mène à bien, des Universités de Princeton et Poitiers, est de présenter en français et en anglais une archive de la tradition manuscrite de cette oeuvre. Une fois le projet terminé, l’archive textuelle comprendra l’édition critique d'Alfred Foulet et Karl Uitti, les transcriptions de manuscrits et la reproduction fac-similé de ceux-ci, en couleurs et en mode image. La documentation critique offre une série d’essais de Karl Uitti sur l’oeuvre de Chrétien de Troyes et son environnement historique, ainsi que des explications sur le système de balisage en SGML, en particulier, en ce qui concerne les éditions diplomatiques, pour les abréviations ou les majuscules ornées. Les possibilités de l'Internet, remarquées plus haut, telles la manipulation et la circulation entre les différentes archives comme entre les différentes versions manuscrites, sont exploitées à fond. Dans une étape encore à venir, le projet offrira une batterie d’outils de recherche, index lemmatisés, glossaire des noms propres, index des illustrations et des initiales ornées.
Par cet aspect des ressources qu’il offre, le Projet Charrette se rapproche des banques d’images de manuscrits médiévaux accessibles depuis le DScriptorium. Outre les reproductions de manuscrits de pièces de théâtre déjà mentionnées, on y trouve une liste de sites voués à la reproduction d’illustrations. Bien que tous ne concernent pas des textes littéraires, il vaut la peine d’y faire un tour pour accéder par exemple au corpus d’images de la BNF autour du «Roi Charles V et son temps» et aux collections de plusieurs universités comme Oxford et Liège. Par l’intermédiaire de Gallica, on a accès à une liste de manuscrits enluminés dont les reproductions sont accessibles et parmi lesquels un bon nombre concernent des oeuvres littéraires.
Conclusion
La nature d’un bilan comme celui qui vient d’être fait, est de dresser l’état des lieux d’une situation en constant mouvement puisque la mise à jour perpétuelle est - du moins on l’espère - l’objectif même de la recherche sur l'Internet. L’avantage de sa publication en ligne est de permettre sa propre mise à jour en fonction de l’évolution des projets qui sont présentés ou du développement de nouveaux projets. Plusieurs entreprises de qualité n’ont pas encore donné leur plein rendement et on attend d’autre part la diffusion de plusieurs bases de données en cours de constitution.
Quelques lignes directrices se dégagent, qui donnent à réfléchir. Les grandes bibliothèques virtuelles de type Gallica ou ABU s’avèrent en définitive d’un intérêt marginal pour les textes du Moyen Age. Comme pour la recherche traditionnelle diffusée par l’imprimé, celle qui transite par l’Internet dépend de l’initiative personnelle de chercheurs, à cette différence près que le médium rend possible et requiert même leur collaboration. L’Internet favorise les échanges que je qualifierai d’«exogamiques», et il est satisfaisant d’observer que, somme toute, les médiévistes tirent profit de cet avantage. Il y a encore beaucoup à faire pour tirer le maximum de ce que l’Internet offre de particulièrement intéressant pour eux, la possibilité de rendre compte des textes dans la spécificité de chaque témoin manuscrit. Toutefois, on a pu le constater, c’est dans cette direction que les chercheurs sont allés d’emblée et on doit reconnaître la qualité du travail accompli. Si les résultats restent encore limités et si la production n’avance pas autant qu’on le voudrait, cela tient en grande partie aux contraintes inhérentes au médium même. Karl Uitti en donne une bonne idée dans sa présentation de l’historique et de la philosophie de base du Projet Charrette. Il y explique son choix du SGML (Standard Generalized Markup Language) et des normes d’encodage des textes de la TEI par la nécessité de ne pas dépendre de traitements de textes du commerce. La conséquence d’un tel choix est une lourdeur accrue des protocoles d’encodage, qui s’ajoute aux difficultés proprement paléographiques de la transcription. Il y aborde aussi sans détour les problèmes de financement auxquels font face les projets d’édition, nécessairement complexes, même s’ils sont moins ambitieux que le sien. Il faut espérer que ces contraintes ne freineront pas indûment les réalisations en cours et ne feront pas obstacle à de nouvelles initiatives.
Liste et adresses des sites mentionnés
ABU: http://abu.cnam.fr
BASILE: http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/databases/champion/basile/
Centre d’étude des textes médiévaux, Université de Rennes II: http://www.uhb.fr/alc/medieval/
Centre d’étude des textes médiévaux, Université de Rennes II, «Le théâtre médiéval»: http://www.uhb.fr/alc/medieval/THac.htm
Christine de Pizan: http://www.arts.ed.ac.uk/french/christine/cpstart.htm
DScriptorium: http://www.byu.edu/~hurlbut/dscriptorium/
Encyclopédie médiévale: http://www.medievalenfrance.com/site/index.htm
French Medieval Drama Database Project: http://www.byu.edu/~hurlbut/fmddp/
Gallica: http://gallica.bnf.fr
Gallica, Liste des auteurs du Moyen Age: http://gallica.bnf.fr/classique/au_MA.htm
Groupe d’étude sur le théâtre du Moyen Age: http://lamop.univ-paris1.fr/W3/lamopSA.html
Groupes de recherche de l’Université de Nancy II: http://www.univ-nancy2.fr/RECHERCHE/MOYENAGE/
Guillaume de Machaut: http://www.medieval.org/emfaq/composers/machaut.html
Hyperlistes: http://cheiron.mcmaster.ca/~hyperliste/
Laboratoire de français ancien (LFA): http://www.uottawa.ca/academic/arts/lfa/index.html
Labyrinth: http://www.georgetown.edu/labyrinth/
Lexique d’ancien français de Douglas C. Walker: http://www.acs.ucalgary.ca/~dcwalker/Dictionary/dict.html
Littérature médiévale: http://www.chez.com/littmedievale
Société Marie de France: http://www.people.vcu.edu/~cmarecha/index.html
Ménestrel: http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/omedirht.htm
On-line Reference Book for Medieval Studies (ORB): http://www.the-orb.net/index.html
Site de Bob Peckham: http://globegate.utm.edu/french/lit/middle.ages.html
Projet Charrette, site français: http://www.mshs.univ-poitiers.fr/cescm/lancelot/index.html
site anglais: http://www.princeton.edu/~lancelot/
Projet Partonopeus de Blois: http://www.shef.ac.uk/p/partonopeus/contents.htm
Société des études médiévales du Québec: http://www.er.uqam.ca/nobel/semq/id1.htm
François Villon: http://globegate.utm.edu/french/globegate_mirror/villon.html
2003
Voir dans l'encyclopédie de l'Astrolabe:
Bibliothèques virtuelles de la Renaissance
Les Etudes médiévales sur l’Internet