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On peut assurément appliquer à l'œuvre
de Jacques Derrida le jugement que ce dernier portait sur celle de Claude
Lévi-Strauss voici plus de trente ans: "il s'agit là
d'une pensée qui pèse fortement sur la conjoncture théorique
contemporaine."(1) Le mouvement de déconstruction
lancé par ce philosophe est en effet devenu le lieu de rassemblement
d'une génération de critiques et d'étudiants, particulièrement
aux États-Unis.
Située sur la frange entre philosophie et littérature,
l'œuvre de Derrida est indiscutablement riche et complexe, et ne manque
pas d'imposer le respect. Il appartiendra aux historiens et aux philosophes
d'en retracer l'évolution interne, le cas échéant,
et d'en mesurer l'impact à long terme. L'ambition de cet article
ne se situe pas à une telle hauteur, mais vise plutôt à
identifier quelques-unes des stratégies rhétoriques et
des positions argumentatives de base - ce que Bakhtine appelait le proton
pseudos - qui ont permis au discours derridien d'acquérir
aussi rapidement une telle puissance.
Procédant à la façon d'un géologue, je me
contenterai de quelques coups de sonde dans les textes. Et comme, par
ailleurs, il est essentiel qu'une critique parle toujours à partir
d'un lieu précis, je serai parfois amené à exposer,
au moins dans leurs grandes lignes, mes propres positions sur les points
discutés.
Une rhétorique de l'obscurité
Ce qui frappe, lorsqu'on aborde un texte de Derrida, c'est la longueur
interminable des entrées en matière et le massif de circonlocutions
auxquelles il faut se soumettre avant d'arriver au cœur du sujet - ou,
disons, à un point significatif du labyrinthe. Derrida semble
procéder ainsi par refus de l'ellipse, figure à laquelle
il s'excuse parfois d'avoir dû recourir (2). Une
telle attitude témoigne d'une incontestable volonté de
cohérence, de tenir un discours "plein", sans lacunes.
Développant sa pensée en long et en large, le philosophe
écrit comme s'il n'était soumis à aucune contrainte
de temps ou d'espace, même s'il lui arrive d'avoir conscience
d'abuser de la patience du lecteur, comme dans ce texte de cent trente-trois
pages qu'il a commis pour répondre à une dizaine de pages
de Searle: "Je n'abuse de la patience de tous (moi compris) que
pour laisser le moins de choses - et d'illusions surtout - dans l'implicite
". (3)
Derrida a théorisé les opérations d'écriture
sous l'image de la greffe. Mais, en fait, son écriture ferait
plutôt penser à ces concrétions observables dans
une grotte parcourue par une rivière souterraine: stalagmites
massives, coulées redondantes réunies par la matière
lisse d'une écriture extrêmement soignée et indubitablement
cohérente. Une telle redondance jointe à une forte cohésion
interne décourage d'emblée la paraphrase. La citation
n'est pas plus aisée car, hormis quelques slogans, on ne trouve
guère dans cette œuvre de ces phrases aphoristiques qui résumeraient
un paragraphe ou un chapitre et que l'on pourrait utiliser comme des
raccourcis de la pensée du philosophe - sauf dans ses avatars
américains les plus navrants. Bien au contraire, le texte derridien
se donne d'emblée comme un tissu infrangible et complexe, rebelle
au résumé et, par voie de conséquence, à
la discussion.
Cette écriture sémantiquement saturée, aux développements
minutieux et aux effets soigneusement préparés, n'en est
pas pour autant claire et facile à comprendre, même pour
celui qui lui consacre l'effort d'une lecture attentive. Cela tient
au premier chef à la prédilection que l'auteur manifeste
pour l'antimétabole, l'oxymore et le paradoxe. Ces figures, loin
d'éclairer et de faciliter la compréhension, opposent
au contraire une résistance qui peut aller jusqu'à l'amphigouri.
On sait que l'antimétabole consiste à reprendre des groupes
de mots en permutant leurs rapports de dépendance. Lorsque cette
figure est disposée sous la forme ramassée d'un chiasme
propositionnel, la simple reprise des deux termes dans une position
inversée crée entre eux une contamination sémantique
qui entraîne chez le lecteur la mise en place d'une boucle récursive
dont l'avantage rhétorique est de produire un effet automatique
de profondeur (4). Immensément populaire dans
les années 70, le procédé est familier à
Derrida, qui en use en maître. Parmi des centaines d'exemples,
on signalera:
La métaphoricité est la contamination
de la logique et la logique de la contamination (5).
La philosophie, comme théorie de la métaphore,
aura d'abord été une métaphore de la théorie
(6).
Et dans cette fiction de la vérité,
Amérique serait le titre d'un nouveau roman pour la déconstruction
de l'histoire et l'histoire de la déconstruction (7).
Confondante au premier abord, l'antimétabole
peut cependant devenir compréhensible à un lecteur aguerri:
il suffit pour cela de bloquer l'effet d'écho que produit l'inversion
des deux termes dans le tambour du traitement cognitif. Avec un peu
d'entraînement, cette figure syntactico-sémantique ne produira
plus alors l'effet de stupéfaction qu'elle pouvait susciter sur
un esprit neuf, mais seulement un sourire amusé devant un vieux
tour de passe-passe destiné à éblouir.
Il en va différemment de l'oxymore, beaucoup plus retors. Comme
le note un spécialiste de la rhétorique, cette figure
qui "établit une relation de contradiction entre deux termes
qui dépendent l'un de l'autre ou qui sont coordonnés entre
eux [est] la variété la plus corsée de caractérisation
non pertinente" (8). De fait, l'oxymore est certainement
un des instruments les plus puissants que la rhétorique ait pu
imaginer pour court-circuiter les opérations de compréhension
du lecteur. Que penser en effet de phrases telles: "Écrire,
ce n'est pas seulement penser le livre leibnizien comme possibilité
impossible" (9) ou "Telle est l'étrange
logique alogique de ce que j'appelle l'itérabilité "
(10)? Même une interprétation bienveillante
ne saurait abolir le gouffre qui sépare deux propositions contradictoires,
au point de réussir à les faire tenir ensemble dans un
acte unifié de compréhension. Il en résulte chez
le lecteur ordinaire une tendance à attribuer son incompréhension
à une faiblesse de ses propres facultés plutôt qu'à
un problème du texte. Et ce qu'on enlève au lecteur contribue
à hausser davantage le crédit de l'auteur et du texte,
qui se trouve ainsi investi d'une profondeur insondable.
Rappelons que l'oxymore était à la base de la novlangue
imaginée par G. Orwell, dans 1984, dont les personnages étaient
soumis à un bombardement de slogans contradictoires du genre:
"La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage."
Un individu confronté à de tels énoncés
n'en retire pas seulement un résultat nul sur le plan de la compréhension:
il doit aussi en venir à douter de son propre fonctionnement
cognitif et développer une attitude a-critique à l'égard
des concepts ainsi falsifiés et du langage en général.
À ce propos, on ne peut manquer d'évoquer ce que Todorov
a dit de Blanchot, à qui Derrida aurait emprunté sa conception
de la littérature et dont l'oxymore était également
la figure favorite: "ses textes ne sont pas obscurs, ils sont obscurantistes"
(11) .
Certes, le lecteur peut toujours abdiquer sa compréhension et,
par un acte de foi, imaginer que Derrida possède une façon
d'utiliser le langage qui dépasserait les oppositions binaires
et permettrait l'avènement d'une nouvelle logique. C'est précisément
la fonction que le philosophe attribue à la mise en place d'un
vocabulaire nouveau. Les concepts de base de la pensée derridienne
sont de type sui generis: néologismes ou termes courants
investis d'un contenu de sens particulier, parfois par le biais d'un
recours à la figure d'autorité bien connue qu'est l'étymologie.
Par exemple :
Cette itérabilité - (iter, derechef,
viendrait de itara, autre en sanskrit, et tout ce qui suit peut être
lu comme l'exploitation de cette logique qui lie la répétition
à l'altérité) […] (12).
En imposant ainsi le terme itérabilité,
le philosophe se met dans la position d'une banque qui battrait sa propre
monnaie et s'assure de garder la haute main sur le sens ultime que lecteurs
et critiques pourront vouloir donner aux notions qu'il emploie.
À cet égard, le "concept" derridien le plus
célèbre est sans aucun doute celui de différance.
En forgeant ce doublet homophone mais non homographe d'un mot français
courant, et en lui assignant un contenu de signification radicalement
flou, Derrida ne pouvait pas ignorer les problèmes de compréhension
qu'il préparait à ceux qui le liraient. Peut-être
même avait-il déjà en tête cette phrase de
la Rhétorique d'Aristote qu'il cite d'ailleurs lui-même
dans une œuvre ultérieure:
dans l'emploi des noms, les
homonymies sont utiles aux sophistes, car elles lui permettent ses malhonnêtes
habiletés (13).
Le plus souvent, au lieu d'un néologisme, Derrida reprendra un
terme apparemment anodin et l'investira de tout un réseau théorique
en le faisant référer de façon indicielle à
son corps de doctrine. Les familiers de son œuvre ont ainsi appris à
donner un statut spécial à des mots comme trace, supplément,
hymen, dissémination…
Pour s'assurer que ces termes ne seront pas remplacés par des
synonymes, le philosophe les paraphrase de façon ambiguë
afin d'empêcher que leur soit attribué un sens univoque.
Questionné sur leur sens, il se réfugie volontiers dans
une posture hermétique, pratiquant l'oxymore et le paradoxe:
Comme celui de la "différance" et
quelques autres, [le concept d'itérabilité] est un concept
sans concept ou une autre sorte de concept, hétérogène
au concept philosophique de concept, un "concept" qui marque
à la fois la possibilité et la limite de toute idéalisation
et donc de toute conceptualisation, etc. (14)
Ailleurs, il reconnaîtra que, en dernière
analyse, le concept de dissémination ne signifie rien et ne peut
être ressaisi dans une définition, parce que sa force ferait
"exploser l'horizon sémantique" (15).
Ces divers procédés rhétoriques concourent à
donner au texte derridien une opacité foncière et à
justifier parfois ce que Mallarmé disait de la lecture en général,
à savoir qu'elle est un "acte désespéré"
. Plus grave encore, toute tentative de discussion est au départ
vouée à l'échec. Les rares personnes qui s'y sont
risquées se sont heurtées à une stratégie
de dénégation systématique, du genre "je n'ai
jamais dit cela", "vous m'avez mal compris" ou "vous
m'avez mal lu". Ainsi, reprochera-t-il à Habermas et à
René Wellek de ne l'avoir pas lu ou réfutera-t-il violemment
les interprétations de Searle:
Cette définition du déconstructionniste
est fausse […] elle suppose une mauvaise lecture […] et une lecture
faible […] (16)
Cette stratégie revient en leitmotiv dans "Vers
une éthique de la discussion" (17). Aussi
est-on porté à accorder foi à la citation de Searle,
à qui Michel Foucault aurait confié en privé que
le style de Derrida relevait d'un "obscurantisme terroriste"
(18) : ce jugement résume bien, en effet, l'essence
des stratégies rhétoriques derridiennes.
Une telle attitude témoigne aussi d'une confiance inébranlable
dans l'efficace des mots, position d'autant plus surprenante que toute
la philosophie de Derrida consiste précisément en une
critique du logocentrisme. Comme le note Rorty, un tel paradoxe ne peut
relever que d'une "hallucination" logocentrique (19).
En somme, par l'hermétisme de son écriture et son habileté
à concilier les contraires, Derrida n'est pas sans évoquer
la figure de Thot, ce dieu égyptien de l'écriture qui
semble le fasciner et qu'il décrit comme celui "qui dérobe
et se dérobe toujours" (20).
Ces stratégies d'écriture sont assurément efficaces.
À en juger par le clivage entre partisans et non-partisans de
la déconstruction, et les controverses que cette œuvre a suscitées,
il y a même lieu de se demander si celle-ci ne doit pas d'abord
son impact aux affinités qu'elle partage avec une gnose. D'une
opacité qui confine au mystère, ces textes se situeraient
dans un au-delà du sens, au dire même des commentateurs
les plus autorisés (21). Assurément,
si Derrida avait voulu élaborer une théologie laïque
de l'écriture, et susciter une exégèse de ses textes
plutôt qu'un discours critique, il ne s'y serait pas pris autrement
(22). Surgie au milieu des années soixante,
au sommet de la vague structuraliste, sa position théorique semble
procéder d'une réaction exacerbée et radicale à
ce qui pouvait alors apparaître comme une ambition scientiste
de mécanisation du sens. Par les affinités que la déconstruction
partage avec une sotériologie, notamment dans sa conception du
signe que nous analyserons plus loin, elle a contribué à
renforcer le "mirage linguistique" brillamment étudié
par Thomas Pavel (23).
Le problème du contexte
Dans la théorie de Derrida, le texte constitue l'horizon ultime.
Le lecteur comme entité phénoménologique est absent.
Absente aussi, bien évidemment, la psychologie de la lecture,
qui fait partie de "ce bon vieux psychologisme représentationiste
[…] qui ne peut rien nous apprendre sur l'objet qui nous intéresse"
(24) . Cette mise entre parenthèses de la cognition
explique la faible théorisation d'un élément qui
joue pourtant un rôle crucial dans la philosophie derridienne:
le contexte. Le rapport que celui-ci entretient avec le texte est en
fait des plus flous, tout comme le statut du texte lui-même:
Du même coup, un signe écrit comporte
une force de rupture avec son contexte, c'est-à-dire l'ensemble
des présences qui organisent le moment de son inscription. Cette
force de rupture n'est pas un prédicat accidentel, mais la structure
même de l'écrit. (25)
Ailleurs, Derrida pose une équivalence pure
et simple entre le texte et le contexte:
La phrase qui, pour certains, est devenue une sorte
de slogan en général si mal compris de la déconstruction
("il n'y a pas de hors-texte") ne signifie rien d'autre: il
n'y a pas de hors-contexte. Sous cette forme, qui dit exactement la
même chose, la formule aurait sans doute moins choqué.
(26)
La polémique avec Searle fournit un autre exemple
de cet amalgame texte-contexte:
Que la portée du contexte ne puisse jamais
être dissociée de l'analyse d'un texte et que, en dépit
ou plutôt à cause de cela, un contexte soit toujours transformateur-transformable,
exportateur-exportable […]. (27)
Cette réification du contexte est autorisée
par une mise entre parenthèses des opérations cognitives
du sujet. S'il m'est permis de me citer, je donnerai ma définition
du contexte comme "une réalité mentale déterminée
par l'activité pensante d'un sujet en situation de production
ou de réception d'un message […] au moyen de laquelle [un] énoncé
prend son sens ou devient réinterprétable" (28).
Selon cette conception, le signe ne constitue que la face objective
de ce qui est nécessaire pour produire chez un sujet un événement
de sens: l'autre face, la face cachée, est fournie par l'instanciation,
chez le lecteur-auditeur-récepteur, d'un contexte mental susceptible
de fusionner avec le signe. Ainsi, un mot ou une phrase n'acquièrent-ils
du sens que si un lecteur parvient à les situer à l'intérieur
d'un réseau de connaissances et d'expériences adéquat.
Sur un plan imagé, on pourrait comparer le signe à une
clé, tandis que le contexte mental constituerait la serrure correspondante:
la signification éclate en compréhension lorsque un signe
réussit à fusionner avec un contexte, déclenchant
ainsi un événement cognitif perceptible par le sujet et
physiquement observable sur la carte des activités neuronales
examinées par résonance magnétique. Le contexte
mental a reçu des noms divers et des formalisations différentes
chez les psychologues et les linguistes qui s'y sont intéressés:
schèmes chez Piaget, experiential gestalt chez Lakoff et Johnson,
espaces mentaux chez Fauconnier, agencies chez Minsky… Pour ma part,
j'ai retenu le nom de filtre pour désigner des contextes mentaux
spécialisés. (29)
Il est remarquable qu'une telle instance n'existe pas chez Derrida.
Cela ne veut pas dire que, dans la pratique, les données contextuelles
soient ignorées, car Derrida est un formidable lecteur. Mais
ces données sont reportées, d'une façon mystérieuse,
sur le signe, comme si celui-ci avait une vie propre, indépendante
de l'esprit qui l'interprète et le comprend. Le logos de Derrida
peut donc bien être cette divinité redoutable qui a mystifié
notre civilisation durant des millénaires, car il contient tout
à la fois le signe et son contexte, dans un amalgame instable
et explosif: le même, en somme, que le Verbum de l'évangile
de Jean, mais dépouillé de son signifié ultime,
qui est ici remplacé par son exact opposé. En introduisant
au cœur même du signe la notion saussurienne de différence
- qui était d'abord une opération mentale - Derrida réussit
ainsi à transformer un symbole de permanence et d'objectivité
en celui d'une mouvance absolue et inéluctable: Au commencement
était la différance…
C'est cet obscur amalgame du signe et du sens qui explique les effets
quasi magiques que Derrida attribue à l'itérabilité:
L'itération la plus "pure" - mais
elle n'est jamais pure - comporte en elle-même l'écart
d'une différence qui la constitue en itération. L'itérabilité
d'un élément divise a priori sa propre identité,
sans compter que cette identité ne peut se déterminer,
se délimiter que dans un rapport différentiel avec d'autres
éléments, et porte la marque de cette différence.
(30)
L'itérabilité altère, elle parasite
et contamine ce qu'elle identifie et permet de répéter;
elle fait qu'on veut dire (déjà, toujours, aussi) autre
chose que ce qu'on veut dire, on dit autre chose que ce qu'on dit et
voudrait dire, comprend autre chose que…, etc. (31)
Mais les significations nouvelles que produit l'itérabilité
ne peuvent prendre leur source dans le texte lui-même, car une
différence ne peut avoir d'existence que si elle a d'abord été
saisie par un sujet et construite au plan cognitif. De plus, à
partir du moment où un ensemble de différences - graphémiques,
phonologiques ou sémiques -a été constitué
en une gestalt mémorisée par un sujet, il n'est pas sûr
que cet ensemble possède encore le statut épistémologique
d'une différence: il est plutôt un objet mental susceptible
d'être mis en relation avec tout notre savoir et que manipulent
nos routines de traitement semi-automatique. (32)
Le sens, faut-il le rappeler, n'est pas dans le texte: il n'est jamais
qu'un événement, d'une ampleur et d'une importance variables,
qui peut survenir lors d'une opération de compréhension.
Les effets d'altération seront dus, le cas échéant,
au fait que nos contextes mentaux sont éminemment labiles et
changeants et que toute nouvelle lecture est susceptible d'être
mise en relation avec un contexte différent, ce qui peut nous
faire apercevoir dans le texte autre chose que ce que nous y avions
lu la fois précédente.
Encore ne faudrait-il pas faire de cette labilité un absolu.
En matière de lecture, la mouvance interprétative, si
elle est plus probable que la fixité, n'a cependant rien de certain
ni de garanti, car la teneur et la structure d'un texte peuvent contraindre
le lecteur à adopter un contexte de réception remarquablement
stable. Même répété à une certaine
distance, un signe donné pourra produire chaque fois les mêmes
associations dans la mesure où il sollicite chez le récepteur
un contexte qui lui est fortement associé - comme les panneaux
du code de la route pour un automobiliste.
En général, les textes non littéraires sont rattachés
à des contextes précis qui permettent à un lecteur
de convoquer le filtre adéquat, avec une certaine assurance de
produire un sens stable et largement partagé à l'intérieur
d'une même communauté linguistique et culturelle. Si l'œuvre
littéraire se distingue notoirement par des configurations sémantiques
souvent complexes et ambiguës, il faut toutefois reconnaître
que tout texte d'une certaine ampleur tend aussi à créer
son propre contexte de réception et à le stabiliser, au
moins sous certains aspects: c'est ce que la sémiotique greimassienne
a mis en évidence avec le concept d'isotopie. Plus une collectivité
sera homogène, plus l'itérabilité aura donc tendance
à se confondre avec la répétition. C'est sans doute
ainsi qu'il faut expliquer le fait que Platon, dans un passage du Phèdre
analysé par Derrida, ait dit de l'écrit que celui-ci donne
toujours les mêmes réponses quand on l'interroge:
Les logoi écrits, "on croirait que de
la pensée anime ce qu'ils disent; mais qu'on leur adresse la
parole avec l'intention de s'éclairer sur un de leurs dires,
c'est une chose unique qu'ils se contentent de signifier, la même
toujours (en ti semainei monon tauton aei )". (33)
Si Platon pouvait identifier dans l'écrit une
pure répétitivité, au contraire de l'itérabilité
qu'y voit Derrida, c'est probablement parce que, pour les Athéniens
de cette époque, les contextes de réception étaient
perçus comme beaucoup moins hétérogènes
qu'ils ne le sont dans notre société, que traversent des
discours venus de tous les horizons.
Ce témoignage de Platon tendrait aussi à invalider l'idée
répandue par les tenants de la déconstruction selon laquelle
le texte littéraire aurait toujours été placé
sous le signe de l'indécidabilité ou de l'aporie. Les
travaux de Jauss et de Leenhardt, notamment, ont montré que nous
ne pouvons pas projeter une telle conception du littéraire sur
des époques ou des cultures différentes.
Cette force stabilisatrice du contexte cognitif est d'ailleurs également
à l'œuvre chez Derrida lui-même, comme l'atteste la remarquable
similitude des réactions du philosophe chaque fois que dans un
texte l'écriture semble être "rabaissée",
autant chez Platon que chez Rousseau, Hegel ou Saussure. Elle le conduit
même à inférer tout uniment que Searle "s'en
tient à une définition étroite de l'écriture
comme transcription ou représentation de la parole" (34),
en appuyant cette affirmation sur une phrase où ce dernier ne
laissait pourtant rien entendre de tel, mais voulait seulement affirmer
la spécificité de l'écrit en évoquant les
problèmes particuliers que pose la transcription d'une conversation.
En réfutant de façon catégorique la possibilité
d'une "présence consciente de l'intention du sujet parlant
à la totalité de son acte locutoire" (35),
le discours déconstructeur peut ainsi devenir singulièrement
aveugle à la possibilité qu'il soit lui-même travaillé
par une présence inconsciente de ses propres filtres et préjugés
cognitifs.
La façon dont Derrida théorise le contexte explique aussi,
en dernière analyse, sa conception de la métaphore. Certes,
il ne saurait être question, dans le cadre de cet article, de
retracer la problématique d'une figure qui a été
au cœur de la réflexion sur le langage durant des millénaires.
Rappelons cependant que les travaux de Max Black en psychologie cognitive
(36) ou de Paul Ricoeur en herméneutique (37)
ont mis en évidence les limites de la conception traditionnelle
pour laquelle la métaphore reposait sur le mot, en montrant notamment
qu'il faut considérer cette figure dans le cadre d'une opération
syntaxique. Fort éloigné de ces travaux, c'est toujours
à une conception étroitement lexicaliste de la métaphore
que s'en tient Derrida et qu'il expose en détail dans "La
mythologie blanche" (38). Le philosophe donne
ainsi une énumération des divers termes qui constitueraient
"la métaphorique" de Descartes: "la cire et la
plume, l'habit et la nudité, le navire, l'horloge, les semences
et l'aimant, le livre, le bâton, etc." (39).
La métaphore y est même assimilée, non pas avec
une pensée ou une opération mentale, mais avec un concept:
"Toutes les métaphores ne sont-elles pas des concepts et
y a-t-il du sens à les opposer?" (40).
Un radicalisme aussi réducteur dans la réification d'un
processus mental peut certainement surprendre chez un philosophe moderne,
mais cette position est parfaitement cohérente avec l'ensemble
de celles que défend notre auteur. Comment, en effet, Derrida
pourrait-il envisager la métaphore autrement, à partir
du moment où il assimile le contexte au texte en faisant l'impasse
sur le plan cognitif et l'activité propre de compréhension?
Il n'a pas d'autre choix que de projeter l'ensemble des opérations
de semiosis dans le signe. À une époque où les
sciences cognitives éclairent chaque jour un peu plus les activités
mentales, une telle pensée est singulièrement datée.
De même, mais pour d'autres raisons, Searle a-t-il pu reprocher
à Derrida de se baser sur des hypothèses "pré-wittgensteiniennes"
(41) , tandis que Rorty croit déceler chez
notre philosophe "une volonté passablement grotesque d'être
toujours un peu plus non platonicien" (42).
La question de la vérité
Le scepticisme déclaré et souvent réitéré
de Derrida à l'égard du concept de vérité
a certainement contribué à entourer ses écrits
d'une aura sulfureuse, tout autant que la violence implicite du terme
"déconstruction". Certes, cette méfiance à
l'égard du langage a rendu le déconstructeur particulièrement
habile à dépister dans certains discours les traces d'un
"logocentrisme", d'une "parole pleine", au moyen
de laquelle l'énonciateur chercherait à s'imposer comme
le détenteur de la Vérité. (43)
Mais ce relativisme a aussi ouvert la porte à toutes les dérives.
En faisant un axiome de l'itérabilité du texte, "structure
de répétition [qui] ne se laisse pas dominer par la valeur
de vérité" (44), Derrida débouche
sur des affirmations lourdes de conséquences, notamment en ce
qui a trait à la responsabilité du scripteur:
La situation du scripteur et du souscripteur est,
quant à l'écrit, foncièrement la même que
celle du lecteur. Cette dérive essentielle tenant à l'écriture
comme structure itérative, coupée de toute responsabilité
absolue, de la conscience comme autorité de dernière instance
[…] c'est bien ce que Platon condamnait dans le Phèdre. (45)
Prise à la lettre, cette affirmation revient
à déresponsabiliser l'auteur de ce qu'il a écrit,
à l'absoudre d'avance de toute utilisation qui pourrait être
faite de ses textes. Certes, il est indéniable que, une fois
un texte écrit et diffusé, son auteur se trouve devant
lui en position de lecteur et n'en contrôle plus les effets. Mais
il en est quand même l'origine, il en assume la signature et,
en tant que tel, il peut être tenu pour moralement responsable
de ce qu'il a écrit. Une théorie qui laisse entendre le
contraire relève d'une intenable légèreté.
Ici encore, d'ailleurs, la pratique de Derrida s'est écartée
sensiblement de sa théorie, ainsi qu'on a pu le voir lors de
l'affaire Paul de Man (46). En effet, dans le texte
qu'il a consacré à cette épineuse histoire, Derrida
ne tente pas d'exonérer de Man de toute responsabilité
sous le prétexte que l'écriture serait, par essence, "coupée
de toute autorité absolue, de la conscience comme autorité
de dernière instance". Au contraire, il assume honnêtement
le choc que lui a causé cette découverte et admet que,
dans la lecture future de cet auteur, il faudra, "bien sûr,
tenir compte de ce que nous venons de découvrir" (47).
Ce faisant, il se conforme aux exigences d'une parole fiduciaire, telle
qu'elle a cours dans notre culture, même si cela l'oblige aussi
à reconduire l'idée fort peu derridienne selon laquelle
tous les textes produits par un même auteur finissent par s'organiser
dans une totalité dont le lecteur essaie d'appréhender
la cohérence.
Cela dit, il faut reconnaître que Derrida n'est pas à l'origine
de la remise en cause du concept de vérité. Comme je l'ai
rappelé ailleurs à la suite de bien d'autres (48),
on peut déceler dans notre civilisation un mouvement inexorable
par lequel ce concept a lentement reflué d'une acception transcendante
pour ne plus valoir que dans le domaine de l'énonciation, où
sa sphère d'application continue à se réduire comme
peau de chagrin. Dans le domaine de la science, il a cédé
la place à une panoplie de termes: fait, réalité,
statistiques, rapport mathématique, loi physique, objectivité…
Pourtant, la notion de vérité reste essentielle au discours
social dans la mesure où ce dernier débouche sur une action
ou traite du rapport au réel - celui-ci pouvant être minimalement
défini comme l'ensemble des données physiques et sociales
irréductibles à des faits de langage ou de perception.
En revanche, le domaine de la littérature pourrait être
défini comme l'ensemble des textes qui ne sont pas régis
par un critère de vérité - même si certains
genres littéraires pourront avoir recours au concept de vraisemblable,
sorte de "fantôme" ou de virtualisation du vrai, qui
naturalise dans l'univers de la fiction les règles de vérité
applicables dans le quotidien.
Si le littéraire échappe au jugement de vérité,
qu'en est-il donc des discours qui gravitent autour de lui? Dans Critique
et vérité, Barthes a défendu de façon convaincante
l'idée selon laquelle la distance qui sépare la critique
de la littérature tendrait aujourd'hui à s'abolir: "Une
transformation de la parole discursive est sans doute en cours, celle-là
même qui rapproche le critique de l'écrivain: nous entrons
dans une crise générale du commentaire [… ]" (49).
Avec sa sensibilité aux mouvements de l'épistémè
contemporaine, l'essayiste a senti venir cet ébranlement qui,
tout en banalisant la fonction du langage, en multiplierait la présence
de façon illimitée, sous ses formes écrites autant
qu'orales.
Une des fonctions de la critique étant de favoriser le partage
des expériences de lecture, on peut s'attendre à ce que
celles-ci portent l'empreinte des filtres particuliers du lecteur et
de ses contextes de réception, lesquels peuvent être aussi
riches et intéressants que l'œuvre qui les a inspirés.
Dans la mesure où elle s'affirme comme commentaire, en évitant
de faire l'impasse sur les postulats qui la guident, la critique littéraire
ne relève donc pas d'une dichotomie vrai/faux mais d'un jugement
nuancé qui, placé devant une œuvre, en évaluera,
par exemple, la légitimité, la pertinence, la crédibilité,
la fécondité, l'intelligibilité...
Mais lorsque le commentaire verse dans la théorie, la situation
devient plus délicate, car le propre d'une théorie est
précisément d'être généralisable et
de pouvoir rencontrer le réel dans une praxis. À cet égard,
l'application de la déconstruction à des objets sociaux
ne manque pas d'être problématique. Il faut en chercher
la raison principale dans l'affinité de cette démarche
intellectuelle pour le raisonnement placé sur le mode du tout
ou rien. Les exemples abondent, en effet, où le déconstructeur
pose un absolu conceptuel pour ensuite mieux le dissoudre en montrant
qu'un tel absolu est intenable. Ainsi, le même philosophe qui
prétendait mettre en place une "logique alogique" soutiendra,
lors de sa polémique avec Searle, qu' "Il est impossible
de former un concept philosophique hors de cette logique du tout ou
rien" (50). À la suite de quoi, il lui
est facile de montrer que tel ou tel concept contient des contradictions
internes et qu'il doit donc être "déconstruit".
Une telle stratégie argumentative, en permettant de soutenir
n'importe quelle position, tend à fausser les exigences habituelles
du discours savant. Or le philosophe ne peut se déresponsabiliser
de ses propos, dans la mesure où sa parole se présente
comme "vraie", même si cette vérité est
énoncée sur le mode de la dénégation, car
un contrat tacite de vérité régit particulièrement
les échanges sociaux rattachés à une fonction d'enseignement.
Le critique qui prétend déconstruire le langage ou un
héritage culturel ne peut pas, comme le poète ou l'écrivain,
se réfugier ensuite derrière le masque commode d'un "narrateur",
qui ferait échapper ses affirmations au tranchant de l'action.
À moins que ce ne soit précisément la fonction
de ces brusques changements de registre dont le discours déconstructeur
s'est fait une spécialité. Ainsi, à la fin de "La
pharmacie de Platon", après avoir dissous les oppositions
dialectiques entre vérité et non-vérité,
présence et non-présence, le philosophe, passant soudainement
du côté de la littérature, imagine son homologue
athénien qui "Après avoir fermé la pharmacie
[…] fait quelques pas dans l'ombre, vers le fond de la réserve
[…] " (51). La pirouette finale qui fait verser
le texte dans le jeu de mots et la "littérature" aurait-elle
pour fonction de servir d'alibi à tout ce qui précède
et permettrait-elle de tout dire? Si c'est le cas, la théorie
ainsi présentée a-t-elle encore quelque valeur? Et les
chercheurs qui œuvrent en théorie littéraire sont-ils
prêts à ce que leur discours soit placé sous ce
registre?
En fait, le type de discours que la déconstruction est ainsi
en train de ressusciter correspond à une instance d'énonciation
que les sophistes avaient tenté de populariser dans la Grèce
des Ve et IVe siècles et à laquelle Platon s'était
violemment opposé, au nom de la vérité précisément
(52). On sait que les sophistes mettaient en cause
la valeur des concepts les plus familiers et confondaient leurs adversaires
en recourant à l'éristique et à l'antilogique.
Zénon d'Élée a ainsi mystifié des générations
de philosophes en "démontrant" de façon convaincante
qu'Achille ne pourrait jamais rattraper la tortue…
Il ne fait pas de doute qu'une telle posture énonciative permet
à ceux qui l'adoptent de tenir des propos qui échappent
aux critères habituels du vrai et du faux, sans toutefois se
confondre avec la position propre au champ littéraire ni à
celle de la théorie critique. Elle permet d'élargir à
l'infini les possibilités de production des discours, pour le
plus grand bonheur des lecteurs intéressés. Encore faut-il
que ce type de discours se reconnaisse précisément pour
ce qu'il est. Et qu'il ne s'offusque pas lorsqu'un nouveau Socrate,
un Sokal par exemple (53), vient rappeler à
la communauté intellectuelle que la réalité ne
saurait se réduire à une simple construction sociale ou
linguistique.
Notes
(1)
J. Derrida, L'Écriture et la Différence, Paris,
Seuil, "Points", 1967, p. 414.
(2) Voir, par exemple, Ibid., p. 411. Un de ses
textes les plus courts s'intitule "Ellipse", comme si le titre
devait en excuser par avance la brièveté.
(3)
J. Derrida, Limited Inc., Paris, Galilée,
1988, p. 129.
(4)
Voir C. Vandendorpe, "Lecture et quête de sens", Protée,
vol. 19, no 1, hiver 1991, p. 95-101.
(5)
J. Derrida, De la dissémination, Paris, Seuil, 1972, p.
172.
(6)
J. Derrida, Marges, Paris, Minuit, 1972, p. 303.
(7)
J. Derrida, Mémoires pour Paul de Man, Paris, Galilée,
1988, p. 41.
(8)
G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Paris,
Le Livre de poche, 1992, p. 235.
(9)
L'Écriture et la Différence, p. 20.
(10)
Limited Inc., p. 215.
(11)
T. Todorov, Critique de la critique. Un roman d'apprentissage,
Paris, Seuil, 1984, p. 74.
(12)
Marges, p. 375.
(13)
Ibid., p. 296, n. 35.
(14)
Limited Inc., p. 213.
(15)
J. Derrida, Positions, Paris, Minuit, 1972, p. 46.
(16)
Limited Inc., p. 270.
(17)
Dans Limited Inc., p. 201 à 285.
(18)
Selon Searle: "Michel Foucault once characterized Derrida's prose
style to me as obscurantisme terroriste. The text is written so obscurely
that you can't figure out exactly what the thesis is (hence obscurantisme)
and when one criticizes it, the author says: 'Vous m'avez mal compris;
vous êtes idiot' (hence terroriste)." (New York Review
of Books, 27 octobre 1983, cité dans Limited Inc,
p. 257).
(19)
R. Rorty, "Is Derrida a transcendental philosopher?", Yale
Journal of Criticism, II, 2 (1989), p. 209. Voir aussi, du même
auteur, "Le parcours du pragmatiste", dans U. Eco, Interprétation
et surinterprétation, Paris, P.U.F., 1996, p. 81-99.
(20)
De la dissémination, p. 100.
(21)
"Écrire sur Derrida mais sans chercher à comprendre
ce qu'il a voulu dire ni ce que ses textes donnent à entendre.
Parce qu'elle accomplit le meurtre de l'auteur comme père, qu'elle
met fin à l'idée d'un corps propre, la greffe généralisée
interdit de s'interroger sur le sens." (S. Kofman, Lectures
de Derrida, Paris, Galilée, 1984, p. 25).
(22)
A. Danto a ainsi comparé les "disciples" de Derrida
à des moonies ("Writing and its Spokesman", Times
Literary Supplement, 30 septembre 1983, p. 1035-1036.). J. Harwood
décèle également chez le philosophe une volonté
de mettre en place une quête de type essentiellement religieux:
"Derrida's urgent, interminable and impossible project is, in other
words, a displaced religious quest. The religion is antinomian, in that
believers are above the law of binary logic, the theology is negative,
in its resistance to definition and to any of the traditional consolations
of belief." (Eliot to Derrida. The poverty of interpretation.
London, MacMillan, 1995, p. 171).
(23)
Voir Thomas Pavel, Le mirage linguistique: essai sur la modernisation
intellectuelle, Paris, Minuit, 1988.
(24)
Limited Inc., p. 128.
(25)
Marges, p. 377.
(26)
Limited Inc., p. 252.
(27)
Ibid., p. 149. Les textes de la polémique Derrida-Searle sont,
dans l'ordre: J. Derrida, "Signature, événement,
contexte" (dans Marges); J. Searle, "Reiterating the
differences: A reply to Derrida" (Glyph, no 1, 1977, p.
198-208); J. Derrida, "Limited -Inc, a b c" (dans Limited
Inc.); J. Searle, "The world turned upside down" (New
York Review of Books, 27 octobre 1983, p. 74-79); J. Derrida, "Afterword:
Toward an ethic of discussion" (dans Limited Inc.); J. Searle,
"Literary theory and its discontents" (dans W. Harris, Beyond
Poststructuralism, Philadelphie, Pennsylvania State University Press,
1996, p. 101-135; texte d'abord publié dans New Literary Theory,
XXV,3, 1994).
(28)
"Contexte, compréhension et littérarité",
RSSI (Recherches sémiotiques/Semiotic Inquiry), vol. 11,
no 1, 1991, p. 10-11.
(29)
Voir C. Vandendorpe, "Effets de filtre en lecture littéraire",
Tangence, no 36 (1992), p. 19-33.
(30)
Limited Inc., p. 105.
(31)
Ibid., p. 120.
(32)
Sur la question des automatismes, voir C. Vandendorpe, "La lecture
entre automatisation et déchiffrement", dans D. Saint-Jacques
(dir.), L'Acte de lecture, Québec, Nuit blanche, 1994,
p. 213-228.
(33)
Platon, Phèdre, 275 d, cité dans De la dissémination,
p. 155-156.
(34)
Limited Inc., p. 149.
(35)
De la dissémination, p. 383.
(36)
Max Black, "More about metaphor", dans A. Ortony, Metaphor
and thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, p. 19-43.
(37)
Paul Ricoeur, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975.
(38)
Dans Marges, p. 247-324.
(39)
Ibid., p. 318.
(40)
Ibid., p. 315.
(41)
J. Searle, "Literary theory and its discontents", p. 131.
(42)
Cité par P. Zima, La Déconstruction. Une critique,
Paris, P.U.F., 1994, p. 50.
(43)
Le lecteur en trouvera un exemple dans Positions (p. 112-119),
où sont analysées et démontées avec brio
certaines des stratégies rhétoriques du texte lacanien.
(44)
De la dissémination, p. 194.
(45)
Marges, p. 376.
(46)
Peu de temps après la mort de Paul de Man, qui était un
des phares de la déconstruction américaine, on a découvert
que celui-ci avait, lors de sa jeunesse en Belgique, publié des
articles de critique littéraire dans un journal contrôlé
par l'envahisseur nazi.
(47)
Mémoires pour Paul de Man, p. 211.
(48)
C. Vandendorpe, "De la vérité dans le langage",
Protée, vol. 22, no 3, automne 1994, p. 7-12.
(49)
R. Barthes, Critique et Vérité, Paris, Seuil, 1966,
p. 48.
(50)
Limited Inc. p. 211.
(51)
De la dissémination, p. 195.
(52)Comme
le montrent Jack Goody et Ian Watt, l'entreprise par laquelle Platon
s'est efforcé de détacher la vérité de la
doxa coïncide précisément avec l'adoption généralisée
de l'écriture: "probably because the written word suggests
an ideal of definable truths which have an inherent autonomy and permanence
quite different from the phenomena of the temporal flux and of contradictory
verbal usages" ("The consequences of literacy", dans
J. Goody, Literacy in traditional societies, Cambridge, Cambridge
University Press, 1968, p. 53).
(53)
Alan Sokal est professeur de physique quantique à l'Université
de New York. Au printemps 1996, il a fait paraître dans la revue
Social Text un article qui était en fait une parodie des thèses
postmodernes ("Transgressing the boundaries: Towards a transformative
hermeneutics of quantum gravity", Social Text, no 46-47,
printemps-été 1996, p. 217-252). Le canular a été
révélé par Sokal lui-même dans un article
publié peu après dans Lingua Franca ("A Physicist
experiments with cultural studies", mai-juin 1996, p. 62-64). Comme
l'explique l'auteur, il s'agissait de vérifier si une revue de
haut niveau publierait un article largement saupoudré d'absurdités
à condition que celui-ci (a) ait bonne apparence et (b) qu'il
flatte les préjugés idéologiques de la rédaction.
Cet article, que l'auteur décrit comme "une bibliographie
annotée du charlatanisme et des non-sens publiés par des
douzaines d'éminents intellectuels français et américains"
(Lingua Franca), avance la thèse selon laquelle la physique de
la gravité quantique aurait de profondes implications politiques
et serait en accord intime avec l'épistémologie postmoderne.
À la suite de quoi, l'auteur assemble un pastiche dans lequel
il convoque les auteurs les plus révérés des cercles
post-modernes: Derrida pour qui "la constante d'Einstein ne serait
pas une constante ni un centre", Lacan dont les théories
topologiques auraient été confirmées par des travaux
récents en théorie quantique, Irigaray qui aurait aidé
à penser mathématiquement le problème des "variétés
à bord", etc. Enfin, l'auteur affirme, sans davantage argumenter,
que la "science postmoderne" a aboli le concept de réalité
objective.
Comme on s'en doute, le canular a suscité des réactions
embarrassées de la part des élites du post-modernisme
américain. Le débat entre scientifiques et des représentants
de ce que Sokal appelle les "barbarian hordes of lit crit",
a même connu des prolongements en Europe. On peut prévoir
que cet épisode de la "guerre des savoirs" laissera
des marques dans le champ intellectuel américain et que, tout
en affectant principalement le domaine des sciences sociales et des
études culturelles, il aura aussi des répercussions sur
les études littéraires en tendant à discréditer
certaines de ses méthodes et de ses vedettes. On peut déplorer
que, par amalgame, toute une génération d'intellectuels
français, même les plus respectés, soit ainsi mise
en cause.
Les articles de Sokal et des dizaines d'autres textes reliés
à cette affaire sont accessibles à l'URL: http://www.blarg.net/~jwalsh/sokal/articles/articles.cgi.
L'affaire a suscité de nombreux colloques et articles de journaux,
et La Recherche y a également consacré un site
(http://www.larecherche.fr/FOR/SOKAL/index.html). Le tout a débouché
sur la publication des Impostures intellectuelles à l'automne
1997 (avec J. Bricmont, Paris, Odile Jacob).
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