Cécité cornéenne : la bio-ingénierie donne espoir
écrit par Nancy Ceresia
La cornée est une membrane protectrice transparente à la surface de l'œil qui nous permet littéralement de voir clair. Si cette « fenêtre » de la vue subit un traumatisme ou est endommagée par suite d’une maladie, la personne peut devenir aveugle. Il est possible de remplacer la cornée grâce à la kératoplastie, la plus commune des greffes. Mais, malheureusement, des millions de gens sont privés de cette intervention restauratrice parce qu’il n’y a tout simplement pas assez de dons de cornées humaines. Une toute nouvelle technique de bio ingénierie pourrait cependant bientôt régler le problème, si l’on parvient à la commercialiser.
La demande de greffons cornéens dépasse largement l'offre, de fait. Et même si l’on réussit à obtenir une cornée humaine, le risque de rejet demeure : tout dépend de l'état du patient et de la qualité du tissu greffé. De plus, les greffes humaines ne conviennent pas à tous les cas de cécité cornéenne; elles fonctionnent bien, par exemple, pour les cicatrices au centre de la cornée et pour le kératocône (amincissement et bombement de la cornée), mais elles ne peuvent pas remédier aux brûlures chimiques et à la cicatrisation des nerfs causée par des infections virales de l'œil, comme le herpès zoster (déclenché par le virus de la varicelle).
Bien qu'il existe des cornées artificielles (kératoprothèses) et que, selon certaines études, elles semblent plus efficaces contre certaines des conditions associées aux greffes humaines, aucune ne représente encore la panacée, surtout qu'elles coûtent très cher et que leur insertion s'accompagne de nombreuses complications postopératoires. Elles demeurent donc une mesure de dernier recours.
Tous ces facteurs font qu'un grand nombre de personnes continuent de souffrir de cécité cornéenne.
La détermination de chercheurs comme Mehrdad Rafat, un ancien de l'Université d’Ottawa et membre de l'Institut de recherche en santé d'Ottawa, vient donner espoir à ces personnes. M. Rafat et une équipe multidisciplinaire rassemblée par la professeure May Griffith à l'Université d'Ottawa ont fait appel à la bio ingénierie pour élaborer une cornée hybride biosynthétique ou, dans un langage plus technique, un « réseau hybride de polymères interpénétrants » (RHPI). Il s'agit d'un tissu qui imite la cornée humaine par un heureux mélange de macromolécules naturelles et de polymères synthétiques.
Le RHPI présente des avantages très appréciables. D'abord, il réduit le taux de rejet typique des greffons artificiels en favorisant la régénération des tissus du patient. Ensuite, il coûte beaucoup moins cher à produire que les cornées artificielles actuelles (1 000 $ au lieu d’au delà de 3 000 $). Enfin, il vient régler une fois pour toutes le problème de l'offre insuffisante de cornées humaines.
Pendant ses études au doctorat, M. Rafat faisait partie d'une équipe regroupant ingénieurs, biologistes cellulaires, chimistes et chirurgiens de l'œil. « Il faut absolument réunir des compétences disciplinaires très diverses pour venir à bout de problèmes complexes en médecine et trouver des solutions viables », dit M. Rafat. « En étudiant à l'Université d'Ottawa, j’ai pu côtoyer certains des plus grands scientifiques et éducateurs du Canada et même du monde entier. »
Si la cornée hybride biosynthétique est un succès en soi, son introduction sur le marché présente un défi de taille. M. Rafat travaille à son transfert et à sa commercialisation de concert avec l'équipe de May Griffith à l'IRSO et avec EyegenixTM [une division de Cellular Bioengineering Inc.], la société privée qui fera l'acquisition de la technologie. Il s’agit, entre autres, d'élaborer des marches à suivre qui soient conformes non seulement aux Bonnes pratiques de fabrication (BPF) en matière de qualité et de sécurité du produit, mais aussi aux critères des organismes réglementaires. Ces exigences sont incontournables si l’on veut que la technique fasse l’objet d’essais cliniques humains et, en bout de ligne, que les médecins praticiens l’adoptent.
Mehrdad Rafat affirme d'ailleurs que la cornée biosynthétique ne gagnera pas ses lettres de noblesse facilement chez les médecins. « La communauté médicale est très conservatrice et tend à s’en tenir aux traitements éprouvés au lieu de faire l'essai de nouveaux produits auprès des patients, dit-il. Même si un produit connaît un réel succès en recherche-développement et reçoit beaucoup de publicité, il échouera si les médecins n'en font pas usage. »
Malgré ces obstacles, Mehrdad Rafat est convaincu que la technique finira par percer. « Je suis certain que la cornée biosynthétique représente un traitement fiable et économique et qu’elle permettra de remédier à la pénurie de cornées humaines qui laisse tant de gens aux prises avec la cécité. »
