Nous sommes nos souvenirs : Conférence avec Graham Collingridge

Publié le vendredi 7 avril 2017

Graham Collingridge sur le plateau de TVO lors de l’émission The Agenda with Steve Paikin, en juin 2016. Photo : TVO

Par Kelly Haggart

La Gazette s’est récemment entretenue par téléphone avec Graham Collingridge, invité à titre de conférencier au Forum Alex-Trebek pour le dialogue le 4 mai 2017. Le professeur Collingridge expliquera comment nous enregistrons nos souvenirs, et de quelle manière la maladie d’Alzheimer nous fait perdre cette faculté et celle d’apprendre. Ce neuroscientifique primé, qui a quitté le Royaume-Uni en 2015 pour diriger le Département de physiologie à l’Université de Toronto, est également chercheur principal au Lunenfeld-Tanenbaum Research Institute de l’hôpital Mount Sinaï. En 2016, il a remporté, avec deux autres savants, le prestigieux Brain Prize pour ses recherches sur le mécanisme de l’apprentissage et de la mémoire au niveau moléculaire. Ces travaux ont notamment contribué à la mise au point de la mémantine, l’un des deux traitements présentement disponibles pour combattre la maladie d’Alzheimer d’intensité modérée ou sévère.

Quelles sont nos probabilités d’être atteints de démence?

Même si nous améliorons notre hygiène de vie et même en ayant accès au meilleur système de santé du monde, on peut s’attendre à ce qu’environ 33 % des personnes âgées de plus de 85 ans soient atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’une autre forme de démence. C’est un chiffre inquiétant. Actuellement, plus d’un demi-million de Canadiens et de Canadiennes souffrent de démence. Notre société vieillit, et la sénescence constitue le plus grand facteur de risque pour ce qui est de la maladie d’Alzheimer.

Malgré tout, plusieurs études ont démontré que le taux semble être en diminution parmi les populations américaines les plus instruites qui veillent à leur santé et ont accès à des soins de grande qualité. Mais dans l’ensemble, la situation demeure fort préoccupante, surtout en ce qui concerne les Autochtones, et les enjeux sont en partie d’ordre socioéconomique

Qu’est-ce qui se produit dans le cerveau d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer?

Nous conservons nos souvenirs dans des connexions vitales appelées synapses, qui relient les neurones dans notre cerveau. Tout au long de notre vie, notre organisme fabrique des synapses, quoique la plupart sont formées pendant les trois premières années de notre existence. Au début, nous en avons en surnombre, et celles dont nous n’avons pas besoin sont élaguées.

Nous pensons que la maladie d’Alzheimer provoque un dérèglement dans le mécanisme physiologique responsable de ce processus d’élagage, qui devient alors hyperactif – un peu comme l’élagage agressif des rosiers qui fait qu’on tranche les fleurs aussi. Plus on exerce le cerveau et plus on fabrique des synapses, plus on a de chances de prévenir des pathologies comme l’Alzheimer, qui détruisent les connexions synaptiques à mesure qu’on vieillit.

Quel est le rôle de la protéine que vous avez identifiée au cours de votre recherche?

Lorsque je faisais de la recherche postdoctorale à l’Université de la Colombie-Britannique, j’ai identifié le rôle d’une protéine sur les synapses, appelée récepteur NMDA. Plus tard, les recherches menées par l’un de mes colauréats du Brain Prize ont confirmé que si on empêche cette protéine de s’activer, on peut également freiner l’apprentissage et la mémoire. Pourtant, à l’époque où j’effectuais mes travaux à Vancouver il y a 35 ans, je n’avais aucune idée à quel point l’étude des récepteurs NMDA revêtirait de l’importance dans le décryptage et le traitement des pathologies comme la maladie d’Alzheimer, l’autisme, la schizophrénie, la dépression et bien d’autres troubles du cerveau. Mais il est clair maintenant que pour comprendre les dérèglements liés à ces affections, il est impératif de comprendre ce processus.

Quels traitements prometteurs se profilent à l’horizon?

Des billions de dollars ont été investis dans l’élaboration de nouveaux traitements pour combattre la maladie d’Alzheimer, mais seul un médicament a franchi l’étape clinique au cours de la dernière décennie : la mémantine, qui cible les récepteurs NMDA et qui régularise le processus d’élagage, permettant ainsi de retarder le déclin cognitif de plusieurs mois. Toutefois, si nous arrivons à le retarder de plusieurs années, les personnes pourront alors retenir leurs facultés cognitives jusqu’à l’âge de 100 ans et mourir d’une cause moins grave.

Si nous parvenons à une compréhension fondamentale de cette maladie, nous serons en mesure d’élaborer des médicaments plus efficaces. Bien sûr, les gouvernements veulent ces traitements aujourd’hui, mais sans la recherche de base qui permet de saisir les aspects scientifiques, on ne peut rien accomplir. Il faut espérer que les choses vont se rééquilibrer et que le gouvernement appuiera la recherche qui mène aux découvertes scientifiques, car c’est en favorisant la collaboration entre les chercheurs et l’industrie qu’on arrivera à produire les traitements tant nécessaires.

Quels sont les facteurs propres à notre vie moderne qui déclenchent ces troubles du cerveau?

Le stress chronique, pour ne citer que celui-là, contribue de manière presque certaine à la prévalence de maladies comme l’Alzheimer. Et notre société vit de plus en plus dans un état de stress. Il suffit d’observer la population étudiante : un tiers des étudiants de maîtrise et de doctorat semble souffrir de quelque trouble de santé mentale, le plus souvent provoqué par le stress.

Mais le stress chronique peut être empiré par l’abus de drogues, comme l’alcool ou la marijuana, car les deux sont liés. Nous savons que la consommation chronique d’alcool peut entraîner des troubles de la mémoire ainsi que la perte de neurones et des connexions synaptiques. Qui sait quelles seront les répercussions du projet de loi relatif à la marijuana? C’est une expérience dont on ne connaîtra pas les résultats avant 20 ou 30 ans, lorsqu’on aura étudié la population alors vieillissante.

Quelles sont les technologies qui permettent de faire des progrès dans ce domaine?

Pour comprendre le processus de dérèglement lié aux pathologies comme la maladie d’Alzheimer, il nous faut d’abord comprendre le mécanisme normal des protéines qui sont cruciales pour le fonctionnement du cerveau. Pour cela, nous avons vraiment besoin de les observer visuellement, de les voir en action en temps réel. La technologie nous offre cette possibilité à présent, grâce à la microscopie de pointe et à ce qu’on appelle les approches optogénétiques, qui sont encore relativement récentes. La technologie va également nous permettre d’améliorer considérablement les soins de santé offerts. Dans plusieurs années, on peut même imaginer que les patients âgés atteints de démence seront aidés par des robots.

Mais pour faire des percées importantes, il est nécessaire d’employer diverses technologies; et personne ne possède à elle seule cette compétence. Les scientifiques ont tendance à se concentrer sur un domaine en particulier. Moi-même, je dirais que je suis un expert dans un tout petit domaine. C’est pourquoi le progrès exige une approche fortement multidisciplinaire et la collaboration devient de plus en plus le chemin à suivre. Cela fait à peine 18 mois que je suis au Canada, donc je ne connais pas encore le rôle de tout le monde. Par contre, je connais le professeur Stephen Ferguson de l’Institut de recherche sur le cerveau de l’Université d’Ottawa. Il mène des travaux d’importance extrême sur la maladie d’Alzheimer et c’est justement le genre de chercheur avec lequel j’envisage de collaborer dans l’avenir.

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