Brahimi, Lakhdar

Article

Speech

Please note: Speeches appear in the language in which they were delivered.

Connaissance et Leadership : deux histoires toutes simples
Knowledge and Leadership: Two Simple Stories

Monsieur le chancelier Calin Rovinescu,
Monsieur le recteur et vice-chancelier Jacques Frémont,
Monsieur le doyen Marcel Mérette,
Mesdames et Messieurs les vice-recteurs, membres du Bureau des gouverneurs, membres du Sénat, professeurs, étudiants, parents et amis

Je suis très heureux de participer avec vous tous à cette belle cérémonie et je suis profondément reconnaissant aux autorités de cette Université pour le diplôme que l'on me décerne aujourd'hui.

C'est un très grand honneur pour moi et je serai toujours fier des liens qui se tissent pour moi, désormais, avec l'Université d'Ottawa dont le renom a dépassé les frontières du Canada depuis fort longtemps.

Permettez-moi tout d'abord de saluer la présence de quelques ambassadeurs canadiens éminents avec lesquels j'ai eu le privilège de collaborer lors de mon travail à l'ONU :

  • Louise Fréchette, avec qui ce fut un privilège de collaborer quand elle était l'Ambassadeur du Canada, puis lorsqu'elle devint la première Vice-Secrétaire Générale de l'histoire des Nations Unies.
  • Paul Heinbecker, dont les positions courageuses avant, pendant et après son passage à l'ONU sont connues,
  • Robert Fowler, dont le courage et la dignité ont été confirmés notamment au cours d'épreuves qui sont présentes à nos mémoires, et
  • Michel Duval avec lequel j'avais partagé autant de déceptions que de satisfaction en Haïti.
  • Il y a enfin Mokhtar Lamani, un ami de vielle date avec lequel j'ai eu l'avantage de collaborer à plusieurs reprises, et qui a notamment partagé toutes mes frustrations dans cette Syrie meurtrie où il continue de jouir de la confiance des Syriens de tous bords.

Je veux maintenant féliciter les étudiants qui obtiennent leurs diplômes aujourd'hui. Mes félicitations vont aussi aux professeurs qui ont investi leur savoir et leur expérience pour les guider vers le succès qu'ils savourent aujourd'hui.

Et comment oublier les parents, présents en grand nombre ici qui, par leur amour, leurs encouragements, leur patience et dans bien des cas leurs sacrifices, ont contribué de manière décisive à l'événement qui est célébré en ce moment.

Parmi vous, les diplômés de ce printemps 2017, certains vont peut-être continuer leurs études, à l'Université d'Ottawa ou ailleurs, alors que d'autres vont rentrer dans la vie active. Pour les uns comme pour les autres, les années passées ici vous auront bien préparés aux défis qui vous attendent. En plus de la somme de connaissances que vous avez acquises, vous avez aussi acquis la commande de précieuses méthodes pour analyser, développer et utiliser toutes les données qui se rapportent aux diverses tâches que vous serez appelés à accomplir.

Je suis certain que vos professeurs vous ont souvent répété que les connaissances qui font partie de votre bagage de sortie de l'Université auront sans cesse besoin d'être mises à jour ou renouvelées.

C'est ce que j'ai appris, moi aussi, notamment au cours des missions de paix auxquelles j'ai participé. C'est de cela que je vais vous parler rapidement. Et je vous dirai aussi quelques mots au sujet d'une autre qualité, toute aussi indispensable : le leadership, que je définirai très simplement en disant qu'il s'agit de la capacité de diriger les autres en gagnant leur confiance, en leur faisant accepter d'agir ou de s'abstenir d'agir, et plus généralement, en obtenant d'eux le meilleur qu'ils puissent donner.

Mesdames, Messieurs,

On parle beaucoup, aux Nations Unies et ailleurs, de la nécessité de prévenir les conflits pour ne pas avoir à les résoudre. Vous connaissez sûrement tous l'expression: il vaut mieux prévenir que guérir. En anglais : an ounce of prevention is better than a pound of cure. C'est très vrai. Sauf qu'en matière de conflit, il est très facile de parler de prévention mais beaucoup plus difficile de la mettre en œuvre.

En tout état de cause, les missions auxquelles j'ai participé ont été, en général, des missions mises en œuvre longtemps après l'éruption du conflit.

On sait beaucoup de choses au sujet du pays où le conflit a lieu, et au sujet des parties au conflit, des interférences extérieures, du mouvement des populations à l'intérieur du pays et à l'extérieur, etc. Mais une fois sur le terrain, on ne tarde pas à se rendre compte qu'en fait les connaissances de départ sont bien maigres, si elles ne sont pas tout simplement fausses. C'est une règle : on ne sait jamais assez au sujet d'un pays en conflit au début d'une mission.

De plus, la situation dans un tel pays n'est pas statique; elle est très dynamique au contraire; elle évolue toujours, elle change rapidement.

ll est donc nécessaire d'actualiser ses connaissances sans cesse. Les militaires disent que le meilleur plan de bataille élaboré dans le confort de l'état-major général ne survit pas à la première balle. En effet, dès que la bataille commence, la situation sur le terrain change complètement, en bien ou en mal. Et il faut rapidement intégrer les facteurs nouveaux pour s'adapter à la nouvelle situation. Cela doit être fait et refait sans cesse.

En outre, il faut savoir relativiser ce que l'on vous dit, take what you are told with a pinch of salt. Lorsque j'ai assumé la responsabilité de la mission des Nations Unies en Afghanistan pour la première fois, certains Afghans m'avaient dit qu'ils étaient très heureux de ma nomination parce que j'étais musulman comme eux, et qu'en tant que tel, je comprendrais plus facilement leur culture ainsi que les problèmes de leur pays.

À mon successeur, deux années plus tard, les mêmes personnes diront qu'elles étaient soulagées de voir un non-musulman à la tête de la mission parce qu'en tant que tel, il respecterait la culture et les choix politiques des Afghans.

Au Liban, je fus envoyé en 1988 pour préparer l'installation d'une petite mission militaire arabe qui était supposée se charger de superviser un cessez-le-feu qu'on espérait parvenir à instaurer. Mais il ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que cette mission militaire ne pourrait pas faire œuvre utile. Je proposai donc que l'on devrait plutôt de négocier un accord de paix entre les factions libanaises. C'est ce qui fut fait et en moins d'une année, nous sommes arrivés à l'Accord de Taef qui a mis fin à 15 ans de guerre civile. Cet Accord était loin d'être parfait. Il continue cependant à être une référence importante pour le maintien d'une paix certes fragile, mais réelle tout de même au Liban.

C'est à cette occasion que j'ai utilisé l'expression : « navigation à vue – navigation by sight ». Même équipée des meilleurs instruments de navigation, la petite embarcation du médiateur nécessite une grande vigilance de la part de son équipage. Il faut avancer avec prudence et faire attention aux rochers qui, peut-être, ne figurent pas sur les cartes dont on dispose.

En d'autres termes, il ne faut pas se fier aux apparences, qui sont souvent trompeuses.

J'ai souvent raconté l'histoire suivante à mes jeunes collègues aux Nations Unies. Du temps où il y avait encore des douaniers aux postes-frontières entre la France et l'Espagne, un jeune cycliste arrive du côté français devant les douaniers espagnols. On lui demande s'il avait quelque chose à déclarer : « rien à déclarer » dit-il.

« Mais qu'est-ce-que vous avez dans ce sac derrière vous? »
« C'est du sable », dit-il.
« Du sable? Mais pourquoi donc voulez-vous ramener du sable de France en Espagne? »
« C'est mon affaire, dit le cycliste. S'il y a quelque chose à payer, dites-le-moi et je vous paie. »
« Non, il n'y a rien à payer » disent les douaniers plutôt amusés par ce visiteur excentrique.

Le lendemain, le même cycliste se présente de nouveau devant les douaniers espagnols avec sa bicyclette et son sac de sable. À l'évidence il était retourné la veille en France et le revoilà de nouveau en route pour l'Espagne. On le laisse continuer son chemin.

Le même manège se répète jour après jour. Jusqu'à ce qu'un tout jeune douanier espagnol exprime ses doutes à ses supérieurs : « Ce n'est pas normal que cet homme fasse le même voyage, tous les jours, avec le même sac de sable sans aucune raison. Sûrement, il y a quelque chose d'autre dans le sable ». On fouilla le sac, mais il n'y avait apparemment rien d'autre que du sable. Le jeune douanier insiste : « Envoyons ce sable à Madrid pour l'analyser », demande-t-il.

Ce qui fut fait.

Le résultat de l'analyse revint rapidement de Madrid : non, le sac ne contient rien d'autre que du sable.

Cependant, notre jeune douanier est toujours insatisfait. Un jour, il prend le cycliste de côté : « Je suis certain qu'il y a quelque chose dans ce sable, lui dit-il. Dites-moi la vérité et je vous promets que je ne dirai rien à personne et vous pourrez continuer votre petit manège ».

La réponse du cycliste : « Il n'y a rien d'autre dans mon sac que du sable; en réalité je fais de la contrebande de bicyclettes! »

Bravo au jeune douanier qui a refusé de se fier aux apparences. Mais, en fin de compte, lui aussi est tombé dans le piège : tous les douaniers ont focalisé toute leur attention sur le sac de sable; on dirait qu'ils ne voyaient même pas la bicyclette.

C'est l'arbre qui cache la forêt. That is a case where "people don't see the forest for the trees."

Ladies and gentlemen, I would like now to tell you a few things about leadership. And that is a rare commodity, as you know, especially in conflict situations.

I was privileged to find it at its very best in South Africa.

You know the dramatic change which took place in 1990: After long, secret discussions with Mandela, who was still in detention, and much hesitation, the then-president of the apartheid regime, F.W. De Klerk, agrees to release Mandela, and to continue negotiations with him and his colleagues in the leadership of the ANC, in the open, on how to end apartheid and build the new non-racial South Africa.

Both men took a big risk: De Klerk knew that a large part of his constituency — the Afrikaners — were not ready to give up their privileges. And Mandela, a prisoner for more than a quarter of a century, opened negotiations with the hated government without consultation with his comrades who were leading the struggle. A leader of the ANC in exile told me at that time that they were wondering if the extremely harsh conditions of his detention had not affected the judgement of Mandela and made him easy to manipulate by the government.

Actually, Mandela had set his and the African National Congress' aims very clearly in the historic speech he made at his Rivonia trial in April 1964. Here are the concluding sentences of that speech: “During my lifetime I have dedicated myself to this struggle of the African people. I have fought against white domination and I have fought against black domination. I have cherished the ideal of a democratic and free society in which all persons live together in harmony and with equal opportunities. It is an ideal which I hope to live for and to achieve. But if needs be, it is an ideal for which I am prepared to die.”

I arrived in Johannesburg in December 1993 as the newly appointed head of UNOMSA, the United Nations Observer Mission for South Africa. Nelson Mandela, then the leader of the ANC, received me immediately. I was aware of tensions between him and then president F.W. De Klerk.

Mandela was bitterly critical of the president. But he reassured me that cooperation between them would continue. I asked him whether there was something in particular that he thought I could do for him. He said that among the right wing leaders who were threatening to boycott the election, there was one man I should see and try to convince him to participate. That man was Constand Viljoen, a former general who, among other actions, had led the South African invasion of Southern Angola.

President de Klerk was in Cape Town and I flew there to see him. He too was very critical of Mandela and he too said that cooperation between them was not at risk.

Soon after that, I asked to see General Constand Viljoen. The reply of his office was a brutal no: the General will not see the United Nations envoy, because the UN is largely responsible for this mess in South Africa. Our regime was perfect for our country and we were doing very well before all the noise at the UN contaminated the entire world and gave false hope to the blacks in the country.

I asked for help from all the people who could talk to the General. After five weeks or so, he agreed to see me. After he spoke of all the ill of the UN, I asked him if he would participate in the April 1994 elections. “No,” he said. He would not. I changed the subject and asked him what he thought of Mandela.
“An irresponsible demagogue, a communist, most probably,” the General said. “But have you met him?” I asked. “No,” he said.
“Is there anyone else in the leadership of the ANC who is more acceptable from your point of view?” I then asked.
“Thabo Mbeke, perhaps. He is more moderate,” he said.
“Have you met him?” I asked.
“Yes, once,” he said.
“Good,” I said. “And how many other ANC leaders have you met?”
“I have not met any, only Mbeke,” he said.
“Well,” I tried to joke, “apparently 100% of the ANC people you know are good people. Don't you think it would be worth your while to try to meet a few others? Maybe one or two will be acceptable to you. And Mandela himself. Isn't it a pity that you do not know a compatriot of yours who is admired all over the world? Perhaps you'll find him less unacceptable than you think he is.”

He just smiled. I then said: “Do you know why I have asked to see you?”
“I thought you were doing the rounds and seeing South African leaders,” he said.
“No,” I said, “I have come to see you at the request of Nelson Mandela.”

The General was startled: “What?” he said. “Mandela asked you to see me? Why?”
“Well,” I said, “Mandela thinks that you are an honest and responsible man. He said you do represent a constituency in this country and you could play a positive role in the future of South Africa. That is why he thinks it would be good if you participated in the election.”

The General was speechless.

General Constand Viljoen registered for the election a mere five minutes or so before the expiry of the registration period. He was elected.

Just before the inauguration of Mandela, I called him (Viljoen). He took my call and I asked him whether he would be interested in meeting the Secretary General of the United Nations, who was coming to attend the inauguration. “Yes, please,” the General said. A couple of days later, he showed up at the hotel where Secretary General Boutros Ghali was staying. We had a short but nice talk and we took a photograph, of which I sent him a copy later.

Meanwhile, the election which we were there to observe was very messy. On the one hand, the blacks were voting for the first time in the history of the country. On the other, the right wing parties and their friends in the security services did their best to disrupt the process. And Chief Buthelezi, the leader of the Inkatha Party, was claiming that he had won the election in his province of Kwazulu-Natal, whereas the returns had given the province to the ANC.

Mandela and De Klerk got together quietly and settled all the controversial cases. They, in particular, gave Kwazulu-Natal to Chief Buthelezi, who was made minister of interior in the national unity government.

When Secretary General Boutros-Ghali and I saw President de Klerk just before inauguration, he told us: “There were at least 100 constituencies where the election was so flawed that we could have got the results annulled and new elections organized. But what for? In all but a few of those constituencies, the ANC would have won anyway. This election was not really about electing a government. The moment we accepted to go for universal suffrage, we knew that the ANC would win and win big. And we agreed that we'll have a national unity government. And I have agreed to be vice-president — not even the first, but the second vice president.”

So, ladies and gentlemen, new graduates, this is what leadership is and this is what responsibility is.

That period in South Africa was pure magic, thanks, in particular to Mandela and De Klerk. So were the following five years of Mandela's presidency, to 1999.

Unfortunately, that magic has slowly faded away, and the news from South Africa is not reassuring these days.

Mandela said that he regretted the years he spent in prison because those years were a waste, for his country and for himself. Yes, they were indeed.

I cannot help thinking of what might have been if instead of being sentenced to life at that Rivonia Trial in April 1964, Mandela had been set free. And if instead of being elected president in 1994, he was elected president say in 1970, or 1975, and done two or three terms as president, and provided leadership to the country and to the world for 25 or 30 years.

That has taken us away from today's joyful celebration. Let us come back and let me congratulate you again, you, the new graduates, and wish you the best of everything as you move on to new pastures.

The world is ready for you and you are ready for the world.

Good luck.
Bonne chance.
Thank you very much.
Merci beaucoup.

Back to top