Laferrière, Dany

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Speech

Please note: Speeches appear in the language in which they were delivered.

J'écris ce discours un soir doux de mai à peine arrivé à Buenos Aires. C'est une ville avec laquelle je tisse des relations distantes puisque c'est la première fois que je m'y trouve, mais en même temps très intenses du fait que mon père y a vécu comme diplomate vers la fin des années 1950 et que Borges, l'écrivain que j'admire le plus, y est né. Ce qui est encore plus étrange, c'est que j'étais le jour précédent à Genève ou Borges à été enterré dans un petit cimetière près de mon hôtel, et malgré tout, j'ai refusé d'aller voir sa tombe. Il m'a semblé qu'il était plus naturel de commencer par la naissance. Je suis dans cette ville parce que mon ami Alberto Manguel, qui rentre au pays natal, m'a demandé de venir parler de Borges aux Argentins. Il m'a même offert de passer le séjour dans la maison où Borges a vécu avec sa mère et sa sœur et où le jeune Alberto allait faire la lecture au vieil érudit. Je suis dans cette chambre dans un état de fièvre, n'osant pas sortir avant d'évoquer Borges puisque c'est par lui que j'ai connu Buenos Aires où pourtant a vécu mon père. De ces deux, je ne sais plus lequel est le plus légitime : le père légitime ou le père littéraire. Celui qui m'a donné naissance ou celui qui m'a offert la fenêtre sur Chesterton, de Lugones, sur Quevedo, sur Cervantes, sur Shakespeare et sur tant d'écrivains, de philosophes et même de littératures plus discrètes que celles qui se baladent toujours sous nos yeux. À ces littératures bien connues, il a ajouté la littérature islandaise ou ce genre à mes yeux suspect qu'il a su renouveler, la littérature policière comme la géologie. Tout cela doit vous sembler assez touffu pour perdre un esprit, j'en conviens, mais tel était mon état d'esprit durant cette fin d'après-midi. Et si ça ne suffit pas, j'ajouterai que je suis dans le pays d'Hector Bianciotti, celui à qui je succède au fauteuil numéro deux de l'Académie française. Dans ce petit fourmillement de faits, d'émotions et de sentiments jetés pêle-mêle sur le papier, il y a  là toute une vie vouée à la littérature. La littérature dans ses deux manières : la lecture et l'écriture. Deux rivières qui forment ce fleuve qui m'a emporté loin du monstre au visage blême qu'est l'ennui. L'ennui conduit au meurtre du temps. Le temps c'est tout ce que nous avons pour faire durer nos  joies. Et la lecture, comme l'écriture, permet d'effacer au moins les peines légères. Et aujourd'hui, je suis invité à recevoir ce doctorat honoris causa de l'Université d'Ottawa. C'est une grande fierté que d'être reconnu par vous pour n'avoir presque rien fait. J'ai écrit quelques livres, j'en ai lu beaucoup plus, j'ai fait la sieste, j'ai voyagé un peu partout pour raconter les mêmes choses, celles que je vais vous raconter ce soir. Le fait qu'il y ait eu dans ma vie des paysages et des voyages. Parfois les paysages ressemblent à des visages impassibles, d'autres fois, les visages ressemblent à des paysages en mouvement. L'homme est donc un arbre qui marche dans la forêt du temps.
Je vais tenter, pour justifier cette récompense, de remonter le fil du temps afin de vous présenter les lieux et les gens qui me légitiment sur cette terre. Je vous ai déjà présenté Borges tout en le superposant avec mon père.

Au tout début il eut eu Petit‑Gôave et ma grand-mère. Petit-Gôave n'est pas un fruit tropical, c'est la ville où j'ai passé mon enfance avec ma grand-mère. La route qui mène de Port‑au‑Prince à Petit‑Gôave ressemble à un boa allongé pour une longue digestion. Pour s'y rendre on traverse des villages, des marchés toujours animés et une montagne, le terrible morne Tapion, source de tous mes cauchemars d'enfant. Juste au bas de la montagne, Petit‑Gôave s'étale le long d'une mer turquoise. Ma grand-mère habite le 88 de la rue Lamarre, j'en ai fait, à l'évoquer si souvent, une des adresses du bonheur universel. Ce qui se déroule là concerne la planète entière : une enfance heureuse sous une dictature féroce. Comment était-ce possible? Je ne l'ai su que des décennies plus tard, en écrivant un livre sur cette époque.  Les femmes de cette partie de ma vie, c'est-à-dire ma grand-mère, ma mère et mes tantes, ont fait cercle autour de moi pour me protéger du monstre qui pouvait dévorer aussi comme dans les contes cruels. Non seulement je n'ai pas subi ses méfaits, mais plus encore je n'ai pas eu vent durant toute mon enfance de son existence. Ce qui va fonder ma philosophie de la vie : les monstres se nourrissent de nos peurs. Nous pensons si fortement à eux que nous finissons par les inviter dans notre intimité. Il se passait trop de choses dans le cercle enchanté pour que j'eus conscience d'un autre monde. Le mien trop riche m'absorbait nuit et jour. C'était les fourmis que j'observais sur la galerie quand ma grand-mère buvait ce café des Palmes qu'elle n'oublie jamais d'offrir au passants, c'était les libellules au vol si soyeux, les papillons qui se faisaient dévorer par des fourmis carnivores, la pluie qui dévale la montagne et que Augereau Bazile arrivait malgré tout à précéder sur sa bicyclette pour annoncer sa venue prochaine, les hommes à qui ma grand-mère offrait une tasse de café et qui la remerciaient en soulevant leur chapeau. C'est cette vie tranquille, humaine, que la dictature cherchait à détruire afin d'enlever tout sens de dignité aux gens et que j'ai cherché à reconstruire en mettant bout à bout les plus minuscules faits. J'ai cherché aussi à présenter ces faits sous leur lumière naturelle et à garder dans chacun d'eux cette émotion qui remonte à l'enfance. Cette enfance qui se termine brutalement quand j'ai terminé mon cours primaire. Dois-je vous dire que je n'ai jamais quitté le cercle enchanté, et même si la plupart de mes protectrices sont mortes, je continue à les faire vivre dans mes livres. C'était l'une des raisons secrètes de mon destin d'écrivain.
J'ai quitté Petit‑Gôave pour Port‑au‑Prince le cœur gros d'une peine inconsolable. Mais Port‑au‑Prince est si différent de Petit‑Goâve, si vivant, si bruyant qu'il m'a comme attrapé au lasso. J'étais devenu assez vite un gamin de Port‑au‑Prince. N'y voyez aucune turbulence, je passais mes après-midis à étudier et à faire mes devoirs. Cette rigueur vient du fait que ma mère avait toujours peur pour moi à cause du loup qui rôdait toujours à l'orée des bois. Partout où j'allais, même au cinéma avec les copains, un adulte m'accompagnait. Je ne savais pas que mes incessants déplacements grugeaient l'économie familiale. Ma mère ne s'en est jamais plainte. À l'école, on parlait politique à voix basse. Je découvrais un nouveau monde fait de colères rentrées des adultes que le dictateur cherchait constamment à humilier afin de les empêcher de se révolter. Et l'univers des filles qui poussait mon cœur à des acrobaties incroyables. Ce n'était pas encore le temps de l'amour, mais celui de tous les désirs. Ma mère ne me semblait pas la bonne personne avec qui discuter de telles choses. Pas qu'elle ne voudrait pas, elle ferait tout pour me rendre la vie plus belle, mais je ne la croyais pas compétente en la matière. C'est une affaire d'homme et mon père était en exil. Ma mère me parlerait de sentiments et ce n'était pas le sujet. Tant bien que mal, sous le regard impuissant de ma mère, j'ai fini par traverser la forêt des désirs qui rendent fou. J'ai connu à Petit‑Gôave l'ardeur du sentiment amoureux et à Port‑au‑Prince les orages d'un désir tenu en laisse. Ma nouvelle passion, c'est le journalisme. Ce n'est pas la politique qui m'intéresse, contrairement à la plupart de mes compatriotes, mais l'idée que la vérité des faits existe et qu'il faut aller la chercher. Mes amis journalistes voulaient charger le gouvernement, si monstrueux, de plus de crimes qu'il n'en commettait, moi je voulais juste dire les choses telles qu'elles s'étaient passées. Pour moi, mentir revenait à employer les méthodes du pouvoir. Mentir, c'est projeter de l'illusion, le pouvoir le fait pour nous faire peur et nous mentons pour l'intimider. On ne saura jamais ce qui s'est passé alors. Deux écoles, et la mienne a été rejeté. Et un midi, coup de tonnerre, on apprend que le journaliste le plus intrépide de notre génération, le chef de file de l'autre école a été battu à mort et jeté sur une plage. C'était aussi la fin d'une époque, la mienne…

J'ai quitté rapidement Port‑au‑Prince pour Montréal. Cette ville dont je ne connaissais pas grand chose. Je n'avais jamais entendu parler de hockey ni de tourtière — que je prenais pour un piège pour les oiseaux. Je suis quand même arrivé au cœur de l'été 1976, l'année des Jeux olympiques et de l'arrivée au pouvoir du Parti québécois. Une année décisive. Je m'inscris doucement dans le paysage, tentant d'apprendre la manière de vivre des gens. Il m'a semblé que c'était la moindre courtoisie que chercher à connaitre les gens d'abord au lieu de leur imposer ma vue des choses. J'ai travaillé plus de huit ans dans différentes entreprises avant de m'acheter une Remington 22 qui fera de moi un écrivain. Ce livre ne s'écrira pas aisément, car ma situation financière était au plus bas. Je ne travaillais plus. J'avais choisi d'être écrivain et je n'avais pas peur des conséquences d'une telle décision. Mes amis passaient le soir et apportaient des légumes, de l'huile, des fruits, de l'oignon, du vin et je faisais à manger. On discutait de littérature et après on allait danser dans une discothèque de l'avenue du Parc, la même qu'on trouve dans mon premier roman. Malgré les difficultés à trouver l'argent pour le loyer, ma vie fut facile. Il faut dire que mon expérience de la vie m'a aidé à supporter ce que d'autres auraient trouvé insupportable. J'écrivais le matin, je lisais au carré Saint-Louis l'après-midi et je notais tout ce qui se passait sous mes yeux. Le roman est sorti en novembre 1985 et ma vie a changé. Je suis passé de chômeur à chroniqueur à la télévision, gagnant largement ma vie à parler de la pluie et du beau temps. Mais cela ne me suffisait pas. Il me fallait écrire une œuvre, cette chose qui court sur 20, 30 ans et Montréal, avec toutes ces sirènes de la gloire naissante ne me semblait pas propice à une telle entreprise.


 Je suis parti avec ma famille à Miami, où je me suis installé près de la fenêtre qui donne sur un cocotier pour réveiller ce monde de l'enfance. J'ai écrit en un mois ce petit livre qui grandit sans cesse dans mon cœur, surtout depuis que ma grand-mère est morte : L'Odeur du café. Un peu plus tard j'ai écrit un autre livre, toujours à propos de ma grand-mère afin de m'assurer de sa présence éternelle : Le Charme des après-midis sans fin. Et tant d'autres, une dizaine, à qui j'ai donné le titre général d'Autobiographie américaine.  Une fois terminé Le cri des oiseaux fous, je suis retourné à Montréal, cette ville qui a donné naissance à l'écrivain que je suis. Je le dis et redis : Port-au-Prince m'a donné naissance, mais c'est à Montréal que je suis devenu écrivain. J'ai écrit à ce jour une trentaine de livres et tous ont d'abord paru à Montréal. C'est là que se trouve mon premier lectorat. C'est dans cette ville que j'ai croisé pour la première fois quelqu'un que je ne connaissais pas en train de lire mon livre. C'est cette ville que je place au centre de mon premier livre. J'ai décrit ma vie à Montréal. Au point qu'il m'arrive de dire que si je ne suis pas à Montréal, c'est que je suis à Port-au-Prince, si je ne suis pas à Port-au-Prince, c'est que je suis à Montréal, mais si je ne suis dans aucune de ces deux villes, c'est que je suis mort. Et pour m'avoir, Paris a dû m'offrir pas moins que l'immortalité...  Je vous remercie à nouveau pour cet insigne honneur... je ne le mérite du fait que je n'ai fait, comme je l'ai dit au début, qu'écrire, lire et voyager, et je ne voudrais pas que l'on voit ce titre si distingué comme une prime à la paresse, cette paresse qui est selon Jules Renard l'art de se reposer avant la fatigue.

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