Catastrophes humaines et climatiques : un même combat

Vêtue d’un parka bordé de fourrure, Sheila Watt-Cloutier sourit devant un paysage enneigé de l’Arctique.

« Les changements climatiques se répercutent tant sur les humains que sur la planète, écrit-elle, et c’est pourquoi la science, l’économie et la politique de ces changements doivent toujours être rattachées à un visage humain. »

— Sheila Watt-Cloutier

Par Kelly Haggart

Quelque part au loin, des usines et des véhicules libèrent du carbone dans l’atmosphère. Au Nord, des chasseurs disparaissent sous une glace devenue trop mince. Depuis plus de 20 ans, Sheila Watt-Cloutier, Inuite, environnementaliste et défenseure des droits de la personne, travaille sans relâche pour rapprocher les deux phénomènes et alerter la population au coût humain de l’insouciance et de l’inaction qui caractérisent notre époque.

« Nous sommes tous habitués aux métaphores employées pour évoquer les ravages des changements climatiques », écrit-elle dans ses mémoires, The Right to Be Cold, « mais dans de nombreuses régions de l’Arctique, ces tristes figures de rhétorique se concrétisent déjà. »

L’ouvrage The Right to Be Cold était l’une de cinq œuvres en lice pour le titre de livre que doivent absolument lire les Canadiens, un concours qui se déroulait du 27 au 30 mars à l’émission Canada Reads, sur les ondes de la CBC. Pour l’édition 2017 de ce combat des livres, l’œuvre de Sheila Watt-Cloutier était défendue par la compositrice-interprète Chantal Kreviazuk, qui espère que l’ouvrage connaîtra un succès foudroyant au Canada, unira la nation derrière un constat partagé et nous aidera, ensemble, à changer le monde comme jamais auparavant.

Comme la planète se réchauffe deux fois plus rapidement à ses pôles, les changements climatiques ont frappé le Nord en premier, et ce, de façon beaucoup plus violente et manifeste que le reste du Canada. « Au fur et à mesure que fond le pergélisol, les routes et les pistes de décollage se distordent », souligne l’auteure dans son ouvrage. « Sur la côte, des habitations et des immeubles s’enfoncent dans le sol, puis sombrent dans la mer. » Et la glace cède sous les pas des chasseurs inuits, qui s’abîment dans les eaux glaciales de l’Arctique.

Durant ses années à la présidence de la section canadienne du Conseil circumpolaire inuit (1995 à 2002) et de son pendant international (de 2002 à 2006), Sheila Watt-Cloutier a utilisé son juste pouvoir de persuasion pour sonner l’alarme quant à l’importance des glaces arctiques. Ces assises mêmes de la culture inuite révélaient l’état de santé de notre planète, et elles se dissipaient.

Une dimension humaine

En illustrant les conséquences humaines et culturelles d’enjeux d’apparence lointains et abstraits, Sheila Watt-Cloutier estimait pouvoir sensibiliser la population (et les politiciens) à la réalité de son peuple. « Les changements climatiques se répercutent tant sur les humains que sur la planète, écrit-elle, et c’est pourquoi la science, l’économie et la politique de ces changements doivent toujours être rattachées à un visage humain. »

« Contrairement au “droit à l’eau”, peu de gens parviennent à s’identifier au “droit au froid”. Même s’il s’agit d’un concept difficile à saisir, la glace est essentielle pour les Inuits. La glace, c’est la vie. »

Les changements climatiques se sont mués en catastrophes climatiques, avance l’environnementaliste, et la souffrance des communautés inuites en est le reflet. Toutefois, lorsqu’elle s’adressera à l’auditoire rassemblé le 5 mai 2017 à l’occasion de la Série de conférences Alex-Trebek – un événement de marque de la Semaine des diplômés – elle livrera également un message d’espoir. Car elle a foi en la « sollicitude innée des gens pour leurs semblables », et elle est convaincue que cette empathie et que notre appartenance commune au genre humain peut encore nous sauver.

Nous avons tous droit à la protection contre les changements climatiques, soutient-elle, et ce problème nous concerne tous. Mais notre intelligence à elle seule ne suffira pas à nous sortir de cette impasse – nos émotions doivent nous guider. Nous devons nous rappeler que tout est connecté et unir nos forces pour protéger ce que nous aimons, y compris la diversité des cultures, l’environnement propre à chaque région… et la glace qui recouvre l’Arctique.

De l’ère de glace à l’ère spatiale

La couverture de l’ouvrage The Right to Be Cold, écrit par Sheila Watt-Cloutier

Dans ses mémoires, l’auteure décrit comment le Nord a été percuté de plein fouet par la modernité. « D’une certaine façon, les Inuits de ma génération ont vécu tant l’ère de glace que l’ère spatiale », écrit-elle encore.

Née dans la petite communauté de Kuujjuaq, dans la région inuite du Nunavik, au nord du Québec, Sheila Watt-Cloutier a appris ses premiers mots d’anglais à l’âge de six ans; elle parlait exclusivement inuktitut avant de commencer l’école, et ne se déplaçait qu’en traîneau à chien. À dix ans, elle est séparée de sa famille et envoyée vers le sud pour poursuivre ses études.

Son arrivée dans une famille blanche de Nouvelle-Écosse l’ébranle profondément. Elle y demeure deux ans, avant d’être redirigée vers le pensionnat d’une école de métiers à Churchill, au Manitoba, où elle passe les trois années qui suivent. Comme elle y retrouve sa sœur aînée, cette expérience sera ultimement moins traumatisante pour elle que son premier déracinement.

Faire valoir les droits de la personne

En plus de relater son parcours politique dans ses mémoires, l’auteure se confie sur ce que ce cheminement lui aura coûté sur le plan personnel – y compris sur le sentiment d’être propulsée sur la scène internationale dans un rôle habituellement réservé aux extravertis. « Comme je vis dans l’espace public depuis de nombreuses années, la plupart des gens ne réalisent pas que je suis introvertie », écrit-elle.

Or, lorsqu’on lui a offert la possibilité de se battre pour la survie de sa culture, elle est volontiers montée aux barricades. Elle s’est familiarisée avec les forums internationaux et le langage à la fois aride et technique qu’on y emploie. En articulant ses arguments autour des droits de la personne, elle est parvenue à faire progresser la conversation et à en convaincre plus d’un que les changements climatiques et autres atteintes à l’environnement dans le Nord étaient résolument un enjeu culturel.

En parlant du fond du cœur, Sheila Watt-Cloutier a toujours aidé son public à s’identifier personnellement aux enjeux qu’elle aborde. « Chaque fois que je prends la parole, je le fais dans le but de convaincre les citoyens de passer à l’action et de susciter le changement, écrit-elle. Pour y arriver, nous devrons cesser de conceptualiser cet enjeu avec notre tête pour mieux le faire avec le cœur. Car c’est là qu’ultimement, tous les changements surviennent. »

Alex Trebek, philanthrope et animateur du jeu-questionnaire Jeopardy!, présentera Sheila Watt-Cloutier à l’occasion de la Série de conférences Alex-Trebek à 19 h, le 5 mai 2017, au Centre Shaw d’Ottawa. Inscrivez-vous en ligne.

Découvrez les autres conférenciers de la série, Leymah Gbowee et Thomas Friedman.

Sheila Watt-Cloutier a reçu un doctorat honorifique de l’Université d’Ottawa en 2008. Lire l’éloge.

Derrière un podium, Sheila Watt-Cloutier sourit en regardant vers le haut.

Sheila Watt-Cloutier a remporté de nombreuses distinctions, dont le Right Livelihood Award en 2015. Photo : ©The Silent Photographer / The Right Livelihood Award Foundation

Photo principale :
Sheila Watt-Cloutier. Photo : Stephen Lowe

Vêtue d’une veste inuite bordée de fourrure, Sheila Watt-Cloutier se tient derrière un lutrin, d’où elle parle en faisant des gestes. Une photo de son petit-fils dans un parka bordé de fourrure est projetée sur un écran derrière elle

Sheila Watt-Cloutier lors d’une conférence en 2010; derrière elle, la photo d’un de ses petits-fils. Photo : gracieuseté de Sheila Watt-Cloutier

 

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