Décrypter l’âme humaine

Madeleine Thien, assise sur une chaise de bois, entourée de feuillage vert.

« Marie raconte l’histoire de son père en racontant la vie des personnes qu’il a aimées. D’une certaine manière, elle est en porte-à-faux par rapport à la culture ambiante, qui célèbre l’ego et la réalisation de soi. L’histoire de Marie, quant à elle, est centrée sur les personnes qui lui ont montré comment vivre. »

— Madeleine Thien

Cet automne, le Département d’English à la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa accueillait Madeleine Thien comme écrivaine en résidence. Pendant son séjour parmi nous, la romancière a remporté le prix Scotiabank Giller et le prix littéraire du Gouverneur général pour Do Not Say We Have Nothing, son roman acclamé par la critique qui lui a également taillé une place parmi les finalistes du prestigieux Man Booker Prize. Entre les remises de prix et son mentorat auprès des étudiants en création littéraire, Madeleine Thien a répondu aux questions de Kelly Haggart du magazine Tabaret.

Avez-vous été surprise par le nombre de personnes qui ont été touchées par Do Not Say We Have Nothing?

J’étais renversée. L’accueil a été favorable dès le début. Les premiers critiques n’ont pas craint de dire qu’ils avaient adoré le livre. Cet engouement a propulsé le roman partout sur la planète. Puis il y a eu la liste des finalistes du prix Booker, une surprise totale! Au Royaume-Uni, ils ont dit : « Nous n’avons jamais entendu parler de vous », commentaire qui, disons-le, pouvait s’appliquer également au Canada. Pour la majorité des gens, j’étais une illustre inconnue. Puis soudain, avec mon quatrième livre, je suis apparue aux yeux du public, alors que la normalité pour un écrivain est de vivre dans l’ombre et la précarité.

Quels aspects de votre roman ont trouvé une résonance particulière chez les lecteurs?

Le thème du refuge. Et tout ce que cela implique d’intégrer une personne dans votre vie et comment cette personne peut vous amener à voir le monde autrement. C’est ce que fait Ai-ming pour Marie, enfant de 10 ans qui s’est isolée depuis la mort de son père. Marie est convaincue d’avoir laissé tomber son père et d’être incapable d’aider sa mère. Ai-ming lègue à Marie des histoires. Elle lui fait aussi comprendre à quel point elle est petite dans le monde. Elle amène Marie à considérer sa vie dans un contexte plus large, ce qui a pour effet de la rendre plus forte.

Le récit commence avec Marie, mais s’en éloigne progressivement. Marie raconte l’histoire de son père en racontant la vie des personnes qu’il a aimées. D’une certaine manière, elle est en porte-à-faux par rapport à la culture ambiante, qui célèbre l’ego et la réalisation de soi. L’histoire de Marie, quant à elle, est centrée sur les personnes qui lui ont montré comment vivre.

D’autres éléments sont en revanche parfaitement au diapason de notre époque. La foule et les discours d’espoir, par exemple, sont très caractéristiques de la grande révolution culturelle prolétarienne chinoise ou du courant Make America Great Again prônant un avenir meilleur par un retour aux valeurs américaines. Même si, en apparence, ces slogans sont porteurs de nos idéaux, ils éveillent plutôt la violence et la peur. Comment vivent les gens dans ce contexte, qui est aussi le nôtre?

Le roman joue avec la notion de « langue cachée ». Il y a les discours de surface et les discours intimes. Les parties du récit qui nous plongent dans la révolution culturelle révèlent une grande fracture entre, d’une part, le besoin de s’exprimer publiquement pendant une période révolutionnaire et, d’autre part, le langage exerçant son emprise sur l’individu parallèlement à cette voix qui subsiste à l’intérieur de nous. Cette dichotomie s’exprime également par la musique et, pour Marie, par les équations mathématiques, simples en apparence, mais très éloquentes sur le fonctionnement du monde.

Où avez-vous écrit votre roman?

J’ai commencé à Berlin. J’ai écrit de grandes parties à Shanghai et à Montréal, et j’ai terminé à Vancouver. À Berlin, je n’avais pas de place pour écrire à la maison. Je suis donc allée dans un café. En novembre, il faisait encore noir à sept heures du matin. Je m’asseyais à une table à côté de la fenêtre et je regardais le soleil se lever, les gens se rendre au travail et déposer leurs enfants à l’école. Le personnel du café aurait facilement pu être agacé de voir quelqu’un à la même table pendant quatre ou cinq heures, sept jours par semaine. Mais ils ont fait preuve d’une réelle gentillesse. Pendant longtemps, je n’ai pas raté une seule journée, même pas Noël et le Nouvel An, non pas parce que j’étais si disciplinée, mais bien parce que j’adorais cela. Lorsqu’on est plongé dans un projet qui nous passionne, on a hâte au lendemain matin pour connaître la suite!  

Édition britannique, publiée chez Granta Books.

Comment résistez-vous aux distractions?

Lorsque je m’asseyais au café, je me retrouvais immédiatement dans ma bulle. Je mettais mes écouteurs pour écouter les Variations Goldberg de Bach et j’étais subjuguée par cette œuvre. Très tôt, j’ai décidé de l’écouter chaque fois que je commençais à écrire et d’arrêter à la fin de ma journée d’écriture. Je n’écoutais jamais la pièce en dehors de mes séances. À ce moment-là, je ne savais pas à quel point la musique allait devenir partie intégrante de mon roman. Mais à bien y penser, c’était dans l’ordre des choses puisque la musique avait investi mon esprit.  

Lors d’une journée typique, j’écrivais l’avant-midi et je lisais pendant trois ou quatre heures l’après-midi. Une partie de mes recherches consistaient à écouter de la musique, ce qui était génial, car je pouvais faire de longues marches en écoutant en boucle la même symphonie. En marchant, je pouvais avancer substantiellement dans mon travail sans consentir d’efforts. Confrontée à une impasse, j’y réfléchissais avant de m’endormir et les choses prenaient forme pendant la nuit.

Avez-vous un nouveau projet en chantier?

J’ai entamé des recherches l’été dernier et j’ai planifié un voyage de recherche pour l’an prochain. Le projet est encore trop embryonnaire pour que je puisse en parler, mais je peux vous dire que ce sera très différent. C’est comme si j’inventais une nouvelle langue chaque fois. Je vais peut-être profiter du séjour de deux semaines au Centre Banff offert avec le prix Giller pour me plonger dans mon nouveau livre.

Finaliste du prix Giller avec Madeleine Thien, Catherine Leroux traduit le roman Do Not Say We Have Nothing pour le Québec et la France. La parution des éditions en langue française est prévue pour 2018.

Photo principale :
L’écrivaine en résidence Madeleine Thien à propos de son expérience à l’Université d’Ottawa à l’automne 2016 : « Parfois, les étudiants m’apportent un texte, parfois ils veulent seulement discuter. Je pense que le mentorat un à un est une expérience privilégiée. Je suis enchanté de pouvoir être ici. » Photo : Man Booker Prize

En savoir plus : Écouter sa voix intérieure

Couverture du roman, Do Not Say We Have Nothing, par Madeleine Thien (édition canadienne)

Édition canadienne, publiée chez Penguin Random House.

 

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