L’AVC et la démence : un lien de grande portée

Assis sur un sofa, les bras croisés, le Dr Antoine Hakim arbore un sourire.

« La prévention de la démence ne coûte pas cher. Il suffit que nous ayons la volonté de faire un effort. »

— Dr Antoine Hakim

Par Laura Eggertson

Chaque semaine, le Dr Antoine Hakim a un rendez-vous avec lui-même auquel il ne manque jamais : il s’assoit, enroule un brassard autour de son bras et mesure sa tension artérielle.

C’est un moyen tout simple de s’assurer que l’hypertension ne le guette pas. Car après avoir étudié cette condition pendant 40 ans, ce neurologue renommé est arrivé à la conclusion qu’elle joue un rôle très important dans le développement de la démence.

Professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa, ancien titulaire d’une chaire de recherche en neurosciences de l’Université et autrefois directeur du programme de neuroscience de l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa, le Dr Hakim affirme que les maladies vasculaires et la démence « se parlent ».

Cependant, le lien entre l’AVC et la démence n’a pas toujours été évident pour lui. Au début, il concentrait sa recherche sur les causes de l’AVC et l’amélioration des traitements pour les personnes atteintes. Dans les années 1980, il a commencé à travailler dans sa spécialité à l’Institut neurologique de Montréal et à l’Université McGill. À cette époque, raconte-t-il, le pronostic après un AVC était lugubre. « La vie d’une personne affectée, et celle de sa famille, étaient compromises à jamais », précise-t-il.

Mais en 1992, l’année où le Dr Hakim est arrivé à l’Université d’Ottawa, une ère prometteuse se profilait dans le domaine de la recherche sur l’AVC. Le programme scientifique à la tête duquel il se trouvait donnerait naissance à l’Ottawa Stroke Consortium for Applied Research (OSCAR, un consortium de recherche sur l’AVC) et au Réseau canadien contre les accidents cérébrovasculaires.

Les efforts concentrés des chercheurs motivés, que le Dr Hakim a contribué à recruter, et leurs collègues, ont porté leurs fruits : l’équipe a ainsi découvert que lors d’un AVC, seules les cellules au centre de la zone affectée par le caillot meurent tout de suite. Les autres sont encore viables pendant quelques heures.

Un nouveau tournant

Cette découverte a conduit à la mise au point d’un médicament appelé activateur tissulaire du plasminogène ou t-PA. Ce traitement révolutionnaire dissout les caillots et rétablit la circulation sanguine vers le cerveau. Mais à une condition : il doit être administré au patient très vite, avant que les cellules touchées par l’AVC ne meurent toutes.

Le Dr Hakim a mené une initiative nationale pour sensibiliser aussi bien le grand public que les médecins quant aux mesures à prendre en cas d’AVC, notamment se rendre aux urgences immédiatement et administrer le t-PA dans les toutes premières heures suivant l’attaque. Cette campagne ainsi que la découverte du médicament ont fait de l’AVC une pathologie qu’on peut à présent prévenir, traiter et réparer.

« Le Canada est devenu un modèle exemplaire aux yeux du monde dans le domaine de l’AVC », souligne fièrement le Dr Hakim.

C’est en traitant des patients qui n’avaient pas eu accès au t-PA assez vite que le Dr Hakim et d’autres chercheurs ont pu cerner le lien entre l’AVC et la démence. Ces patients décrivaient leur difficulté à prendre des décisions, signe de troubles cognitifs. « Ils se plaignaient d’avoir le cerveau “embrouillé” », rapporte le neurologue.

D’autres recherches à la même époque ont mis en lumière que de petites attaques cérébrales, qui ont souvent lieu sans que les patients s’en rendent compte, peuvent bloquer de minuscules vaisseaux sanguins et entraîner ainsi la démence.

Par exemple, on sait à présent que la maladie d’Alzheimer (une forme de démence) a pour cause des protéines mal formées qui s’accumulent en plaques ou en enchevêtrements dans les neurones. Lorsque de mini attaques cérébrales se produisent, les cellules ne peuvent évacuer ces protéines nuisibles.

Mais, selon le Dr Hakim, les personnes porteuses d’accumulations de protéines ne courent pas forcément le risque d’être atteintes de démence, à moins d’avoir hérité de la maladie génétiquement — ou d’être frappées par une pathologie vasculaire.

« Nous savons que lorsqu’elles affectent le cerveau, les maladies vasculaires peuvent à elles seules provoquer la démence », explique-t-il. « Cela ne veut pas dire que l’accumulation des protéines soit un facteur dénué d’importance. Mais nous savons que les personnes peuvent conserver leurs facultés cognitives malgré la présence de ces protéines enchevêtrées et en plaques dans leur cerveau. »

Book cover

Sept règles pour prévenir la démence

Le lien entre l’AVC et la démence a servi de catalyseur à la recherche que mène actuellement le Dr Hakim. Dans son livre paru récemment aux Éditions de l’Homme : Préservez votre vitalité mentale : 7 règles pour prévenir la démence, il partage ses connaissances sur les facteurs sous-jacents de risque d’AVC, acquises au cours de ses travaux et auprès de ses patients, et il nous donne des conseils.

Le premier est de « bâtir nos réserves cognitives », c’est-à-dire de stimuler toutes les zones du cerveau au moyen d’activités telles qu’apprendre une poésie par cœur, écrire une lettre à la main, déchiffrer une carte routière modèle ancien ou faire des exercices d’orthographe au lieu de dépendre d’un appareil mobile pour corriger les mots.

Le deuxième avis est de contrôler notre tension artérielle, afin d’éviter l’hypertension, antichambre des maladies vasculaires. Pour cela, il nous demande d’investir dans l’achat de brassards tensiomètres et nous exhorte à mesurer notre tension artérielle toutes les semaines. « Notez-la par écrit et notez la date, chaque semaine », insiste-t-il. « Le plus grand de deux chiffres ne doit pas dépasser 120 quand vous êtes calme et reposé. »

D’autres mesures essentielles à la prévention de l’AVC consistent à manger sainement, en évitant les aliments transformés (le Dr Hakim recommande le régime méditerranéen, à base de poisson, de noix et de légumineuses), à conserver un poids santé et à pratiquer quotidiennement une activité physique juste assez vigoureuse pour s’essouffler. Même de l’exercice modéré permettra d’irriguer le cerveau en ouvrant les vaisseaux sanguins, signale-t-il.

Il est également vital de dormir suffisamment, car c’est pendant notre sommeil que nos cellules cérébrales s’activent à nous débarrasser des protéines nuisibles. Enfin, le psychisme joue un rôle fondamental : il est important de contrecarrer la mélancolie et la dépression en entretenant des relations sociales.

Le Dr Hakim compte utiliser son livre pour promouvoir une stratégie nationale de lutte contre la démence, dans laquelle il espère que seront intégrées des mesures politiques, telles que la taxation des boissons gazeuses afin de diminuer la consommation de celles-ci. L’urgence n’est pas des moindres : la Société Alzheimer du Canada estime que d’ici 2031, près d’un million de personnes seront atteintes de démence dans notre pays. Et pourtant, le Canada est la seule nation du G8 dépourvue de stratégie à cet égard, avertit le scientifique.

« Pour diminuer la probabilité d’être atteint de démence, il faut s’y prendre tôt », résume le Dr Hakim. Et il conclut : « La prévention de la démence ne coûte pas cher. Il suffit que nous ayons la volonté de faire un effort. »

Photo principale :
Le Dr Antoine Hakim pense qu’il n’est jamais trop tard pour adopter un mode de vie sain qui protège le fonctionnement du cerveau et diminue le risque de démence. Photo : Peter Thornton

Brain scans

L’imagerie est un outil indispensable pour le diagnostic de la démence, affirme le Dr Antoine Hakim, professeur émérite à l’Université d’Ottawa et spécialiste du cerveau depuis 40 ans.

 

Haut de page