Le parcours remarquable de Ruey Yu

Ruey Yu se tient debout devant une bibliothèque contenant des livres sur la science.

« Je ressentis l’envie de devenir chercheur scientifique pour inventer et découvrir des choses. Je voulais étudier les atomes et les molécules, et élucider leur mystère. »

 Ruey Yu

Dans les années 1970, le diplômé de l’Université d’Ottawa, Ruey Yu (Ph.D. 1966), a contribué à une découverte qui allait révolutionner l’industrie des soins de la peau. En effet, Ruey Yu et un collègue américain, Eugene Van Scott, ont découvert que les acides de fruits, aussi connus sous le nom d’AHA, pouvaient traiter une maladie de la peau défigurante en plus d’avoir des propriétés anti-âge. Leur percée scientifique a mené à la création d’un marché international de plusieurs millions de dollars reposant sur les AHA.

Cette découverte n’est qu’un aspect de l’incroyable vie de Ruey Yu. Né dans un milieu extrêmement pauvre, alors que Taïwan était sous domination japonaise, il a survécu à une famine presque totale et aux raids aériens de la Deuxième Guerre mondiale. Son intelligence et sa soif de savoir insatiable lui ont donné le privilège de poursuivre ses études. En 1962, il a reçu une bourse pour poursuivre des études doctorales en chimie à l’Université d’Ottawa.

En novembre 2017, l’Université a conféré un doctorat honorifique à Ruey Yu, lors d’une cérémonie spéciale de collation des grades. À 85 ans, ce scientifique mène toujours des recherches. Il étudie présentement les fondements biochimiques de la maladie d’Alzheimer.

Ruey Yu raconte son histoire dans sa biographie, Journey of a Thousand Miles, écrite par Kate Jaimet et publiée aux Presses de l’Université d’Ottawa. Voici quelques extraits de ce récit fascinant d’une vie extraordinaire.


Par Ruey Yu

En 1940, la compagnie de chemin de fer transféra mon père à l’extérieur de Taïwan, dans la Chine continentale sous occupation japonaise. Comme nous n’avions pas le téléphone, et que l’analphabétisme d’Ah-Shain l’empêchait d’écrire des lettres, nous ne reçûmes aucune nouvelle de mon père pendant deux ans.

Le départ de mon père laissa ma famille encore plus démunie. La compagnie de chemin de fer nous expulsa de notre logement derrière la station de train, puisque mon père n’y travaillait plus. À partir de ce moment, l’argent envoyé par mon père dut servir à payer non seulement la nourriture et les vêtements, mais aussi un abri.

Je ne sais trop comment, ma mère réussit à trouver un endroit qui convenait à nos moyens. C’était une cabane d’une pièce sur le terrain d’une usine de fabrication de briques, avec un plancher en terre battue et des murs de boue et de bambou mal isolés. Le toit de tôle fuyait tellement que, couché dans mon lit, la nuit, j’arrivais à compter les étoiles en regardant par les trous.

C’était davantage une remise qu’une maison, une cabane qui n’avait jamais été destinée à être habitée. Elle avait été construite sur le flanc d’une colline, de sorte que le haut de la cabane se trouvait au même niveau que la route qui traversait le sommet de la colline.  

Je me souviens de l’humiliation que je ressentis alors qu’une mère et sa fillette marchaient sur la rue au-dessus de notre maison. La fillette demanda : « Mère, crois-tu que des gens vivent ici? » J’étais juste en dessous et j’entendis la mère répondre : « Je crois que oui, mais ils ne devraient pas. Un endroit comme ça n’est pas fait pas pour les êtres humains. »

Une autre fois, alors que je partais à l’école le matin, je me retournai sur le pas de la porte pour dire au revoir à ma mère en japonais, comme nos enseignants nous avaient appris à le faire. Au même moment, l’un des enseignants se trouva à passer par là. Il s’arrêta et me fixa la bouche grande ouverte. Il n’arrivait pas à croire qu’un garçon aussi bien élevé pouvait provenir de conditions de vie si misérables.


La nourriture se raréfiait. Il n’y avait plus d’huile de cuisson et de viande. Ces précieuses denrées étaient envoyées au front pour nourrir les troupes japonaises. Plusieurs fois par semaine, les sirènes des attaques aériennes retentissaient et nous courrions nous abriter dans des bunkers souterrains. Dans ces tranchées recouvertes de terre, je me blottissais contre mon frère et je priais Bouddha, en écoutant les chouuuuuu des bombes qui tombaient du ciel et leur boum quand elles heurtaient le sol. Certaines tombaient si proche de nous que toute la tranchée en était secouée.

Un jour, en rentrant à la maison après une attaque aérienne, nous nous aperçûmes que les Américains avaient ciblé la manufacture de briques où nous habitions. Une bombe avait fait un trou béant dans le mur de bambou de notre cabane, et sur notre lit se trouvait un énorme morceau d’obus d’acier. Je ne pus m’empêcher de penser à l’horrible sort que nous aurions subi si nous avions été au lit, endormis, lorsque la bombe s’était écrasée.


Trois semaines après avoir fait les examens d’entrée à l’université, l’un de mes camarades de l’école secondaire se précipita chez nous : « Ruey! Tu as réussi! Je l’ai entendu à la radio, tu l’as eu! »

Je courus sur-le-champ acheter le journal et vis mon nom sur la liste des 200 étudiants acceptés à l’Université nationale de Taïwan. J’étais le seul de mon école, et le seul de tout le district de la ville, à avoir obtenu une place dans le plus prestigieux établissement universitaire du pays. J’étais fou de joie.

Alors que la nouvelle se répandait, nos voisins, nos amis et nos proches s’entassèrent dans notre maison pour me féliciter. C’était du jamais vu. Dans mon quartier, personne n’avait jamais été à l’université. À peine quelques enfants avaient terminé leurs études secondaires. Que le fils d’un concierge des chemins de fer devienne étudiant à l’université tenait tout simplement du miracle.

Les gens qui avaient méprisé mon père pendant toute sa vie le traitaient soudainement avec respect. À la gare de train, ses supérieurs lui donnèrent une promotion. « M. Wei, dirent-ils dit, votre fils est un universitaire, vous ne devriez pas nettoyer les toilettes et servir le thé. » Mon père, qui avait souvent considéré toutes ces études comme une perte de temps, commençait finalement à apprécier la valeur de l’éducation.


Je ressentis l’envie de devenir chercheur scientifique pour inventer et découvrir des choses. Je voulais étudier les atomes et les molécules, et élucider leur mystère. Aucun membre de mon entourage ne comprenait ce désir ardent, sauf une personne : mon professeur de chimie au secondaire, Wang Pao Ki.

Quand j’appris que j’étais admis à l’université, je retournai à mon école secondaire pour remercier Wang Pao Ki pour les conseils qu’il m’avait prodigués pendant mes études. Il me donna alors deux cadeaux de grande valeur. Le premier était une veste, car je n’en avais pas et, selon lui, j’en aurais besoin en tant qu’étudiant universitaire. 

Puis, un conseil. Il me recommanda d’étudier en chimie; pas en génie chimique, mais en chimie pure. Il croyait que je possédais un don pour les sciences et que si je le mettais à profit, il me mènerait loin. Et donc, malgré les conseils pleins de bon sens de ma famille, je m’inscrivis à l’Université nationale de Taïwan pour devenir chimiste.


Deux femmes et quatre hommes debout à l’extérieur d’un bâtiment. Ils ne portent pas de manteau d’hiver, bien qu’il y ait de la neige sur le sol.

Ottawa, début des années 1960 : Ruey Yu (troisième à partir de la gauche) avec d’autres diplômés en chimie. Au cours des dernières années, Ruey Yu a créé deux bourses à l’Université d’Ottawa.

En 2008, je fis un don de 500 000 $ au Département de chimie de l’Université d’Ottawa, dont la bourse d’études supérieures pour les étudiants internationaux m’avait permis de quitter Taïwan en 1962 et de commencer une nouvelle vie en Amérique du Nord. Grâce à une contribution équivalente de l’Université d’Ottawa, nous avons créé un fonds de dotation d’un million de dollars, qui octroie maintenant annuellement des milliers de dollars en bourses à des étudiants aux cycles supérieurs au talent exceptionnel. En avril 2008, je retournai à l’Université pour remettre la première bourse provenant de ce fonds en personne.

Mon ancien mentor, Hans Baer, m’accueillit chaleureusement au Département de chimie, où il m’avait enseigné il y avait plus de 40 ans. Depuis le temps que nous avions travaillé ensemble, le professeur Baer avait bâti une brillante carrière et reçu des éloges de partout dans le monde pour son travail sur les oligosaccharides et les glucides azotés, utilisés dans la recherche sur les antibiotiques. Il avait remporté le prestigieux Prix Claude-S.-Hudson en chimie des glucides de l’American Chemical Society et servi de mentor à plusieurs générations d’étudiants internationaux de l’Université d’Ottawa. Pourtant, il était toujours aussi humble que dans mon souvenir.

À la suite du décès de M. Baer en 2014, je créai la Bourse Hans-Helmut-Baer en chimie, remise annuellement à un étudiant international admis dans un programme d’études supérieures au Département de chimie de l’Université d’Ottawa.

Je crois fermement qu’il faut aider les autres et travailler à créer une société plus juste. Non seulement les bourses aident les jeunes scientifiques à réaliser leurs rêves, mais ces scientifiques contribuent aussi à leur tour à l’amélioration de la société.

Hans Baer a un bras autour des épaules de Ruey Yu.

Ottawa, 2008 : Ruey Yu retrouve son superviseur de thèse de doctorat et mentor, une légende du Département de chimie, Hans Baer.

Photo principale :
Ruey Yu dans la bibliothèque de sa maison, à l’extérieur de Philadelphie.


Ruey Yu marche à côté de sa bicyclette, pendant que sa bambine est assise sur le cadre de celle-ci.

Taïwan, fin des années 1950 : Ruey Yu et sa fille aînée, Elie.

Ruey Yu est assis sur le gazon, dans un parc, avec sa femme et sa fille. Derrière eux, on voit un arbre aux couleurs automnales.

Ottawa, 1965 : Ruey Yu avec sa femme, Ho-Chin, et Elie.

Ruey Yu, sa femme et leurs trois enfants posent à côté d’un arbre dans un quartier résidentiel.

Philadelphie, 1974 : Ruey Yu et Ho-Chin, avec leurs enfants Elie, Kenneth et Megan.

 

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