Histoire linguistique du Canada

Premiers peuples autochtones

Problèmes de terminologie

Avant l'invasion européenne, il existait des populations indigènes disséminées par petits groupes sur différents points du territoire canadien. L'histoire autochtone remonte au moins à 12 millénaires, mais elle est pratiquement absente des manuels scolaires qui limitent généralement l'histoire du Canada à l'arrivée de Jacques Cartier en 1534.

Même s'ils occupaient toutes les régions du pays depuis fort longtemps, les autochtones étaient distribués de façon fort inégale, mais relativement plus concentrés le long des rivières et baies du littoral de la Colombie-Britannique, dans le sud de l'Ontario (tout autour des Grands Lacs) et dans la vallée du Saint-Laurent (Québec), ainsi que sur le littoral des Maritimes. Cette population était de très faible densité et vivait en majorité dans des villages semi-permanents. Dans toute l'Amérique du Nord, certains anthropologues estiment à environ 1,5 million la population autochtone au début du 16e siècle, c'est-à-dire avant l'arrivée des Européens. Pour le Canada uniquement, cette population indigène se chiffrait à moins de 300 000 individus. En somme, le Canada n'était pas ce que les Européens croyaient au 16e siècle : « Une vaste région déserte ». Puis, sur 200 à 300 ans de contacts, des maladies telles que la petite vérole, la tuberculose, la scarlatine et la rougeole, le tout combiné aux conflits armés et aux famines, viendront décimer une grande partie de la population.

Indiens, Peaux-Rouges ou Sauvages

De l'Atlantique au Pacifique en passant par l'Arctique, l'Amérique du Nord septentrionale — qui deviendra le Canada — était habitée par des peuples que les explorateurs européens nommèrent par ignorance les Indiens (en anglais : Indians) : se croyant arrivés « aux Indes », ils donnèrent aux autochtones le nom inapproprié d'Indiens. Plus tard, les Français désigneront, eux aussi, les autochtones comme des Indiens ou des Sauvages, ce dernier terme étant tombé en désuétude seulement au cours du 20e siècle.

On utilisa longtemps les expressions Peaux-Rouges (anglais : Red Indians) pour désigner les autochtones, par opposition à Visages pâles (calque de l'anglais : Pale-face) pour les Européens. Selon les historiens, il est possible que l'expression Peaux-Rouges provienne de l'habitude qu'avaient les Béothuks de Terre-Neuve de se peindre le corps avec de l'ocre rouge. Étant donné que ces derniers furent parmi les premiers autochtones aperçus par les Européens au Canada, on pense que cette pratique peut expliquer l'emploi de cette appellation à tous les autochtones du continent nord-américain.

Indigènes et aborigènes

Par ailleurs, il existe d'autres termes plus génériques tels qu’indigènes et aborigènes. Le mot indigène (du latin indigena) s'emploie autant comme nom que comme adjectif et désignait pour un Européen du 15e siècle un individu appartenant à un groupe ethnique existant dans un pays d'outre-mer avant sa colonisation. Quant au mot aborigène (du pluriel latin aborigenes « nom de peuple » altéré d'après indigena ou ab origine « de l'origine »), il désignait au 15e siècle un autochtone dont les ancêtres étaient considérés comme étant à l'origine du peuplement, mais aujourd'hui le mot tend à s'employer pour désigner spécifiquement les autochtones d'Australie (p. ex. « les aborigènes d'Australie »).

En Amérique du Sud, les termes officiellement utilisés pour désigner les autochtones d'un pays sont les suivants (tant en espagnol qu'en portugais) : Indio (singulier) ou Indios (pluriel), Indígena (singulier) ou Indígenas (pluriel), Comunidades indígenas (singulier) ou Comunidade indígena (pluriel), parfois grupo tribal (« groupe tribal ») et plus rarement nativos (« natifs »). Le terme le plus fréquent, celui qu’on peut lire le plus souvent dans les textes de loi, est sans nul doute Indio / Indios. Souvent, ces termes sont opposés à civilizados.

Amérindiens et autochtones
Autochtones

Au Canada, on préfère désigner les « Indiens » sous le nom de Amérindiens (Aboriginal peoples) ou encore autochtones, un terme plus générique. On utilise aussi en français les expressions peuples autochtones ou nations autochtones, alors qu'en anglais l'expression aboriginal peoples est d'usage courant. Certains Amérindiens de la Basse-Côte-Nord (Québec) et du Labrador se nomment eux-mêmes Innu (« homme » ou « humain »). Cependant, la plupart des autochtones vont préférer s'identifier par leur nom de nation : Naskapi, Outaouais, Mohawk, Nepissingue, Ojibwé, Cri, Salish, Tlinkit, etc.

Pour sa part, la Constitution canadienne de 1982 reconnaît l'existence de trois principaux groupes autochtones au Canada : les Premières Nations (First Nations), les Inuits et les Métis. Depuis les années 1970, les Canadiens utilisent l'expression Premières Nations pour désigner ceux qu'on appelait auparavant les « Indiens d'Amérique du Nord », c'est-à-dire les autochtones qui ne sont ni des Inuits ni des Métis. Les autochtones du Canada parlent aujourd'hui une cinquantaine de langues différentes et la plupart d'entre elles ne sont en usage nulle part ailleurs dans le monde.

Origines des autochtones

Il y a 100 000 ans, au début de l'ère glaciaire, presque tout le nord du continent américain était recouvert de glace. Mais le continent était déjà habité lorsque les Européens sont venus le coloniser épisodiquement à partir du 10e siècle, puis systématiquement au 16e  siècle. On ignore la date exacte de l'arrivée des nations indigènes au Canada, mais les découvertes archéologiques nous indiquent que l'est du Canada est habité depuis près de 12 000 ans, alors que l'arrivée des premiers habitants ailleurs dans le continent remonterait à plus de 30 000 ans. Toutefois, il s'agit de régions qui n'avaient pas subi de glaciation, comme au Yukon. Or, les glaces ont recouvert la plus grande partie du territoire canadien jusqu'à 10 000 ans avant notre ère. C'est pourquoi on pense généralement que l'occupation du Canada par les autochtones daterait de cette période.

Migrations asiatiques

Pour ce qui est des origines réelles des autochtones, on se perd en conjectures, car les scientifiques ne s'entendent pas sur les différentes hypothèses élaborées à ce sujet.

Migrations mongoloïd d'Asie

© Jacques Leclerc

L'une des hypothèses les plus connues laisserait croire que des tribus de Mongolie et de Sibérie auraient, par petites bandes de chasseurs, émigré d'Asie par le détroit de Béring (du nom de Vitus Behring, un navigateur danois à la solde des Russes ayant exploré la région en 1728).

À ce moment, le niveau de la mer devait être très bas, asséchant partiellement le détroit qui constituait une plaine d'environ 1 000 kilomètres de largeur et permettait ainsi le passage entre les deux continents.

Après le recul des glaciers (8 000 ans avant notre ère) vers le pôle Nord, les autochtones seraient revenus dans le Nord repeupler une bonne partie du territoire nord-américain, dont le Canada. Ils auraient peuplé tout le continent en longeant la côte du Pacifique jusqu'à la pointe méridionale de l'Amérique du Sud, où les Incas et les Aztèques, par exemple, ont créé de grands empires. D'autres groupes de chasseurs auraient remonté vers le nord jusqu'aux Grands Lacs et au-delà, s'étalant jusqu'à l'océan Atlantique.

Ces peuplades mongoloïdes ont toujours été considérées comme les ancêtres de tous les Amérindiens actuels. Elles ont laissé des vestiges d'une culture baptisée chasseurs de Clovis, du nom d'un village au Nouveau-Mexique où l'on a découvert, en 1932, des pointes de flèche et des outils taillés selon une technique bien particulière. Par la suite, on a ensuite retrouvé des traces similaires dans des centaines d'autres sites dans le sud du Canada, aux États-Unis et jusqu'à Panama. Depuis longtemps, toute la préhistoire amérindienne reposait sur ce double constat : le continent américain n'était habité que depuis 12 000 ans et tous les autochtones actuels descendaient nécessairement de ces peuples mongoloïdes venus d'Asie.

D'autres théories possibles

Toutefois, certaines découvertes archéologiques relevées au cours des dernières années sont en train de bouleverser ces vieilles certitudes. On pense aujourd'hui que les Amérindiens ne sont pas nécessairement les premiers autochtones et que d'autres peuples auraient bien pu s'installer en Amérique avant eux. C'est qu'on s'explique mal de quelle façon les langues amérindiennes ont pu se diversifier en aussi grand nombre et parfois sans aucun lien de parenté linguistique. De plus, des tests d'ADN ne démontreraient aucune filiation entre certains groupes autochtones. Pourquoi, par exemple, ne trouve-t-on pas des sites du type chasseurs de Clovis en Asie, que ce soit en Russie ou en Mongolie, alors que cette culture est censée venir de ces régions ?

De fait, la théorie traditionnelle du « pont intercontinental américano-asiatique » par le détroit de Béring ne fut possible que vers 14 000 ans avant notre ère, mais, selon des archéologues, certaines populations habitaient bien auparavant le continent. Des scientifiques croient que des immigrants auraient pu arriver sur les côtes septentrionales il y a 17 000 ans avant notre ère, lors de la déglaciation des régions du Nord.

Originaires du Pacifique ?

D'autres scientifiques croient plutôt que les premiers habitants auraient traversé l'océan Pacifique par bateau pour arriver d'abord en Amérique du Sud. On a découvert des squelettes humains au Chili, qui dateraient d'il y a 15 000 ans. C'est pourquoi plusieurs anthropologues de renommée internationale contredisent la version largement connue du « pont international » par la découverte du désormais célèbre homme de Kennewick, trouvé en 1996 sur les bords de la rivière Columbia dans l'État de Washington; même s'il est daté de quelque 9000 ans, son crâne allongé et sa face étroite ne correspondent pas à la description habituelle des populations amérindiennes. Selon l'archéologue américain Dennis Stanford, ses traits le rapprochent plutôt des populations du Sud-Est asiatique, des Polynésiens ou des aborigènes japonais de l'île d'Hokkaido.

De plus, d'autres sites ont été découverts ces dernières années, tels que celui de Meadow Croft en Pennsylvanie (15 000 ans) ou ceux d'Old Crow et de Bluefish en Alaska (plus de 20 000 ans). Que dire aussi du site de Pedra Furada au Brésil (estimé à plus de 20 000 ans, sinon 50 000 ans) et de deux sites du sud du Mexique, El Cedral et Tlapacoya, estimés, quant à eux, à plus de 35 000 ans ?

Originaires d'Europe ?

La plus récente théorie suppose qu'une migration humaine serait venue d'Europe il y a environ 19 000 ans. Des études ont permis de découvrir des similitudes génétiques entre certaines populations amérindiennes et les Solutréens originaires d'Europe, notamment de l'Espagne, du Portugal et du sud de la France; selon deux archéologues américains (Dennis Stanford et Bruce Bradley), les Solutréens auraient bien pu suivre, sur de petits bateaux construits en peaux de bêtes, les côtes de l'ancien glacier qui recouvrait l'Atlantique nord et coloniser une partie de l'Amérique, quelque 18 000 ans avant Christophe Colomb et également avant la possible utilisation du « pont Sibérie-Alaska » par des Asiatiques (leur arrivée étant estimée aux environs de -13 500 ans). Les peuples solutréens auraient ainsi colonisé toute la partie orientale de l'Amérique du Nord et se seraient arrêtés devant le désert américain et la toundra canadienne; certains se seraient quand même rendus en Amérique du Sud. Ces populations auraient probablement été repoussées vers le sud quand les chasseurs de Clovis auraient envahi le continent.

Terminons par ce témoignage de l'archéologue américain Dennis Stanford, ancien directeur du Département d'anthropologie de la Smithsonian Institution à Washington :

Les scientifiques sont aujourd'hui en train de réécrire l'histoire du peuplement du Nouveau Monde, et celle-ci paraît beaucoup plus longue et complexe qu'on ne le pensait jusqu'à présent. Le continent semble, en fait, avoir été colonisé depuis la nuit des temps par des vagues de peuplades d'origines très diverses, certaines venues par la terre et d'autres par voie maritime, via l'Atlantique ou le Pacifique. Ce nouveau paradigme fait encore l'objet d'une grande controverse, mais il apparaît que le scénario décrit jusqu'ici dans les livres d'histoire ne tient plus la route.

Ajoutons qu'au point de vue strictement géologique le continent nord-américain serait habitable depuis quelque 50 000 ans. Mais cette possibilité, on le sait, ne s'appliquerait qu'aux régions n'ayant pas subi de glaciation, comme au Yukon. On a découvert dans cette région des traces d'une occupation humaine qui remonte à 24 000 ans et, selon certains, même de 40 000 ans.

Quelle qu'en soit la controverse, on sait que le peuplement des Amériques ne s'est pas effectué en même temps, mais qu'il s'est étalé en de nombreuses migrations successives au cours des millénaires. On ignore réellement si l'Amérique du Nord a été occupée avant l'Amérique du Sud. À en croire les scientifiques, les autochtones pourraient provenir aussi bien d'Asie que d'Europe ou de l'Océanie. Les divers groupes se seraient mélangés à la suite d'alliances ou de guerres. Il paraît ainsi vraisemblable que des peuplades d'origines différentes aient successivement abordé le continent américain avant de s'éparpiller au gré des exodes et des changements climatiques. Ce qui est certain, c'est que les explorateurs européens ont découvert des civilisations à l'histoire complexe, dont les origines se perdent dans la nuit des temps.

Premiers peuples et premières langues

La majorité des peuples autochtones du Canada vivaient de la chasse et de la cueillette. Il s'agit d'un mode de vie qui favorisait un usage intensif des ressources naturelles et, par le fait même, un déplacement perpétuel des collectivités afin de trouver de nouveaux territoires à exploiter.

Cependant, deux régions semblent avoir davantage développé des sociétés sédentaires : c'est celle de la côte du Pacifique (aujourd'hui la Colombie-Britannique) et celle du sud de l'Ontario, plus précisément dans la région des Grands Lacs. La première était certainement la plus peuplée en raison de l'abondance des ressources de l'océan Pacifique (pêche) et des forêts humides. Avant l'arrivée des Européens, c'était la zone la plus densément peuplée du Canada, probablement la moitié de la population autochtone du pays. Quant à la région du sud de l'Ontario, son climat et son sol fertile favorisaient davantage l'agriculture (surtout le maïs, la courge et le haricot).

Groupes autochtones

Avant l'invasion européenne, on estime que sept principaux groupes autochtones constituaient l'essentiel de la population du Canada : les Inuits, les Béothuks, les Algonkiens, les Iroquoiens, les Sioux, les Indiens de la côte du Pacifique et les Indiens de la Cordillère :

Groupe

Sous-groupes

Localisation

Inuits

Aléoutiens, Inuits et Yupiks

Arctique et nord du Canada (Yukon, Territoires du Nord-Ouest et Nunavut), mais aussi le Labrador et le Québec (Côte-Nord)

Béothuks

Terre-Neuve

Algonkiens

Algonquins, Micmacs, Malécites, Montagnais (Innus), Naskapi, Outaouais, Nepissingues, Ojibwés, Cris et Indiens des Prairies

des Maritimes aux Rocheuses

Iroquoiens

Hurons, Pétuns, Neutres, Iroquois des « Cinq Nations »

région des lacs Champlain, Ontario, Simcoe et Huron

Sioux

Sud-ouest des lacs Winnipeg et Manitoba

Côte du Pacifique

Tlinkit, Haïda, Tsimshians, Kwakiutl, Bella Coola, Nootka, Salish

Alaska, Yukon, Colombie-Britannique

Cordillère

Salish, Kootenay, Chilcotins, Porteurs, Tsetsout, Tahlan et Tagish

sud de la Colombie-Britannique et Rocheuses

On peut représenter la localisation de ces peuples par la carte suivante :

Groupes autochtones

Mais il faut bien comprendre que ces populations n'occupaient pas tout le territoire du Canada actuel. Il s'agit d'aires autochtones possibles, qui correspondent aux différentes communautés ethniques de l'époque. En réalité, on sait, par exemple, que les Inuits n'habitaient que les zones côtières du Grand Nord, notamment tout le tour de la baie d'Hudson et de la baie James. De même, les Athapascans et les Algonkiens n'occupaient pas chaque kilomètre carré de leur territoire, mais vivaient plus ou moins éparpillés les uns des autres.

Localisation dans l'espace

Dans les régions côtières du Pacifique (Colombie-Britannique), les Tlinkit, Haïda, Tsimshians, Kwakiutl, Bella Coola, Nootka et Salish édifièrent des villages permanents le long des côtes et des voies navigables. Ces peuples vivaient de la pêche et habitaient de grandes maisons de bois, parfois entourées de terrassements défensifs. Ils furent, durant plusieurs siècles, les plus grands commerçants du Canada indigène. Afin de se déplacer en mer, ces peuples de la côte construisaient des canots plus grands et plus finement travaillés que chez tout autre groupe autochtone. La population totale devait dépasser les 100 000 habitants.

Dans les Prairies (Alberta, Saskatchewan et Manitoba) des tribus nomades, par exemple les Nepissingues, Ojibwés, Cris, Sioux, Assiniboines et autres Amérindiens des Plaines, vivaient de cueillette et de la chasse aux bisons, et s'installaient parfois dans des villages temporaires. Bien avant d'acquérir des chevaux et des armes à feu, ces Amérindiens des Plaines étaient de remarquables chasseurs de bison, à l'exclusion de presque tout autre gibier, l'abondance étonnante de ces bêtes écartant tout danger de pénurie. Avant la colonisation européenne (au début des années 1800), près de 33 000 autochtones vivaient sur le territoire actuel des Prairies.

Familles des langues autochtones

Quant à la région des Grands Lacs (Ontario), elle constituait le royaume des Algonkiens et des Iroquoiens. Parmi les Iroquoiens, on distinguait les Hurons, les Iroquois, les Pétuns et les Neutres. Les Hurons — Wyandots de leur vrai nom, ce qui signifie « peuple insulaire » — vivaient à l'extrémité sud-est du lac du même nom (Huron), ainsi qu'au carrefour nord-sud des réseaux commerciaux qui parcouraient l'Amérique du Nord autochtone; ils occupaient un territoire d'environ 2300 kilomètres carrés, une région jadis appelée Huronie. Ils échangeaient des produits agricoles contre du gibier. Parce qu'ils étaient sédentaires, l'organisation sociale des Iroquoiens paraissait plus structurée que chez les Algonkiens.

Au sud et à l'est du lac Ontario, les Iroquois des Cinq Nations (les Tsonnontouans ou Sénécas, les Goyogouins ou Cayugas, les Onontagués ou Onondagas, les Onneiouts ou Oneidas, les Agniers pour les Français ou Mohawks pour les Anglais), qui devinrent plus tard les Six Nations, contrôlaient les principales routes reliant la côte est et l'intérieur du pays. À son apogée, l'ensemble des Cinq Nations occupait un vaste territoire bordant les lacs Ontario, Huron et Érié, et situé dans les actuels États de New York et de Pennsylvanie et le sud de l'Ontario et du Québec.

Les Iroquois (mot provenant de Irinakhoiw, un surnom donné par leurs ennemis et signifiant « langues de serpent »), l'un des peuples appelés « Indiens des bois », vivaient dans des villages pouvant compter jusqu'à 2 000 habitants. Mais les Iroquois se désignaient eux-mêmes Hodénosauni, ce qui signifie « peuplades des longues habitations » parce qu'ils habitaient tous dans de longues habitations (en anglais : « long houses ») pouvant abriter de six à huit familles. Considérés comme les plus terribles guerriers d'Amérique, les Iroquois réussirent à liquider la Huronie en 1649. Dès 1600, des tribus indiennes de l'État de New York fondèrent la Confédération iroquoise dite « Confédération des Cinq Nations » (ou Haudénosauni). La nation tuscarora adhérera à la Confédération en 1722, qui portera le nom de « Confédération des Six Nations ». Les Six Nations étaient liées entre elles par une constitution commune appelée Gayanashagowa ou « grande loi de l'Unité ». Les Hurons deviendront les plus fidèles alliés des Français, mais cette alliance ne dura pas longtemps : elle commença en 1615 avec Samuel de Champlain et prit fin en 1649 avec la dispersion de nation huronne par les Cinq Nations iroquoises. En 1740, on n'enregistrait que 400 à 1000 individus et en 1829 la communauté ne comptait plus que 179 personnes.

Les Algonkiens occupaient une grande partie du Canada actuel, principalement des terres riches en gibier, le Bouclier canadien et les Appalaches. Ils comprenaient les Algonquins, les Micmacs, les Abénaquis (Abénakis), les Malécites, les Montagnais (Innus), les Naskapis, les Outaouais, les Nepissingues, les Ojibwés, les Cris et les Indiens des Prairies. Les Micmacs, Malécites et Naskapis vivaient dans l'est, alors que les Indiens des Plaines habitaient l'Alberta. Les Algonkiens étaient essentiellement des nomades, habitaient dans des wigwams (tentes) et vivaient de la chasse (orignal, caribou, chevreuil, castor et lièvre) et de la pêche, puis complétaient leur alimentation en fruits divers.

Dans la vallée du Saint-Laurent (Québec), on trouvait au nord-est des Algonkiens : Abénakis, Naskapis, Cris, Algonquins, Micmacs (ou Mi'kmaq), Montagnais (Innus) et Malécites. Les Abénakis se retrouvaient encore plus nombreux en Nouvelle-Angleterre; on comptait également des Malécites et des Micmacs dans les Maritimes.

Le long des côtes de Terre-Neuve, les premiers habitants de l'île furent les Béothuks (aujourd'hui disparus), un peuple algonkien qui vivait dans des tentes au cours de la saison d'été et dans des habitations creusées une fois l'hiver arrivé. Les Béothuks comptaient une petite population estimée entre 1 000 et 2 000 habitants. Vivant sur le littoral, ils pêchaient et chassaient les animaux marins. Dans l'île, on comptait aussi des groupes de Naskapis et des Montagnais (aujourd'hui Innu) ainsi que des Micmacs. Au Labrador, comme dans le Nord, vivaient des Inuits et des Micmacs.

Le Grand Nord abritait la population inuite du Canada. Les Dorset s'étaient installés dans l'Arctique avant les Inuits qui les déplacèrent. Il y a encore quelques décennies, les Inuits étaient appelés « Esquimaux » (Eskimos) par certaines tribus ainsi que par les Européens. Peu flatteur — le terme signifiant « mangeurs de viande crue » —, le mot Eskimaux/Eskimo fut remplacé par Inuit.

Ces autochtones des régions froides étaient avant tout des chasseurs de gros gibier (baleine, béluga, phoque, morse, ours polaire) lors de la belle saison et entreposaient leur nourriture l'hiver dans des abris permanents faits de pierre et de tourbe séchée, mais habitaient dans des tentes recouvertes de peaux de phoque ou de caribou. Dans la toundra, ils chassaient le caribou, l'ours brun et le bœuf  musqué. Les Inuits comptaient des communautés composées généralement de 500 à 1000 personnes, qui se rassemblaient pendant une brève période dans des camps d'hiver. De plus petites bandes variant de deux à cinq familles formaient la principale unité sociale pendant le reste de l'année. Dans l'esprit des Européens, la maison d'hiver (appelée igloo) est restée l'une des manifestations les plus célèbres de la vie des Inuits. Néanmoins, dans le Nord-Ouest ainsi que sur le littoral du Labrador, ils se construisaient aussi des structures de bois, à moitié sous terre et couverte de planches ou de mottes de terre glacée.

Langues

Les premiers habitants du Canada parlaient une cinquantaine de langues classées en une douzaine de familles, dont la moitié d'entre elles n'étaient parlées qu'en Colombie-Britannique. Les familles linguistiques les plus importantes de l'époque étaient les suivantes: la famille iroquoienne, la famille algonkienne, la famille na-déné et la famille eskimo-aléoute.

La famille iroquoienne

La famille iroquoienne comptait une bonne dizaine de langues parlées dans le sud du lac Ontario, autour du lac Érié et le sud de la vallée du Saint-Laurent : le mohawk, l'oneida, l'onondaga, le cayuga, le seneca, le susquehannock, le huron (ou wyandat), l'érié et le cherokee. Ces langues étaient relativement apparentées et l'intercompréhension était possible entre nations voisines.

La famille algonkienne

La famille algonkienne comptait au moins une vingtaine de langues réparties dans des aires considérables : le pied-noir (plaines de l'Ouest), le cri (Baie-James), l'atikamek (bassin de la rivière Saint-Maurice), le naskapi (sud de la baie d'Ungava), le montagnais ou innu (rive nord du Saint-Laurent), l'ojibwé (autour des Grands Lacs), le patawatomi (ouest du lac Huron), le micmac (baie des Chaleurs), le malécite (vallée du fleuve Saint-Jean au N.-B.), l'abénaki (sud du Saint-Laurent et Maine/Vermont) et le béothuk à Terre-Neuve.

La famille na-déné

La famille na-déné comptait près d'une cinquantaine de langues constituées en trois groupes principaux : le groupe haïda, le groupe athapascan et le groupe tlingit. La plupart de ces langues étaient parlées aux États-Unis, mais une vingtaine d'entre elles étaient employées sur la côte du Pacifique en Colombie-Britannique et dans les plaines de l'Ouest (Alberta et Territoires du Nord-Ouest).

La famille eskino-aléoute

La famille eskimo-aléoute comptait deux groupes (aléoute et eskimo) pour une vingtaine de langues totalement différentes des autres peuples autochtones. Ces idiomes formaient un ensemble de parlers inuits avec d'autres tels que l'inuttut du Labrador à l'est, l'inuttitut de l'île de Baffin du Sud, l'inuktitut de l'île de Baffin du Nord, l'aivilik et le kivalliq du Keewatin (Ontario). Combiné aux variétés du groenlandais — le groenlandais de l'Ouest, le groenlandais de l'Est et le groenlandais de Thulé —, à ceux de l'Arctique occidental canadien — le natsilik, l'inuinnaqtun, l'inuvialuktun — et à ceux d'Alaska — l'inupiat du Nord, le malimiutun, le qawiaraq et le dialecte de Béring —, ce groupe formait et forme encore une seule et même langue : l'inuit. Avant l'arrivée des Européens, toutes ces langues étaient parlées dans une aire linguistique s'étendant aujourd'hui sur quatre pays : la Russie, les États-Unis (Alaska), le Canada et le Groenland.

Les langues les plus répandues

Les langues les plus répandues devaient être le cri et l'objibwé pour la famille algonkienne, le mohawk et le wyandot (huron) pour la famille iroquoienne, l'inuktitut et le yupik pour la famille eskimo-aléoute, le haïda et le slavey pour la famille na-déné. La région où on retrouvait le plus grande nombre de langues semble être l'actuelle Colombie-Britannique. En effet, six (Kutenai, Salish, Wakash, Tsimshians, Haïda, Tlingit) des dix groupes linguistiques amérindiens se retrouvaient sur la côte du Pacifique. Cette concentration de langues a dû être causée par la présence des hautes montagnes (les Rocheuses) et d'une côte hérissée de fjords et de nombreuses baies, ce qui aurait pendant longtemps réduit les contacts entre les tribus et fragmenté les langues.

Les langues véhiculaires

Si l'on se fie aux écrits des premiers Européens, surtout les missionnaires, les Hurons installés au pays de Wendake (sur les rives de l'actuel grand lac des Hurons) maintenaient des liens commerciaux et diplomatiques avec plus d'une cinquantaine de nations. La langue huronne (ou wyandot) était alors considérée comme étant la langue véhiculaire que toutes les nations avoisinantes devaient connaître un peu afin de pouvoir commercer avec les Hurons.

À l'époque de la Grande Paix de Montréal (1701), le français est devenu la langue commerciale avec les autochtones (incluant les Iroquois) dans la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Le gouverneur de la colonie de New York (1674–1681), sir Edmund Andros (1637–1714), reconnaissait qu'aucun de ses interprètes ne pouvait rivaliser avec ceux des Français en raison de leur connaissance des langues amérindiennes. En 1836, l'écrivain américain Washington Irving (1783-1859) attestera encore qu'« un patois français brodé de phrases anglaises et de mots indiens » (dans Astoria or Anecdotes of an Enterprise beyond the Rocky Mountains) était demeuré la langue de la traite des fourrures, à l'ouest du lac Supérieur.

L'écriture

Les premiers habitants du Canada ne connaissaient pas l'écriture et ils ne nous ont donc pas transmis de documents écrits, lesquels constituent généralement la source principale des historiens. À l'intérieur d'une nation, c'est par la tradition orale que se perpétuaient la culture, le savoir-faire, les coutumes, les légendes, etc.

Colonisation européenne et autochtones

Les premiers contacts connus entre les Européens et les autochtones du Canada eurent lieu au 10e siècle dans l'Arctique, au Groenland et au Labrador, lorsque les Vikings débarquèrent à la terre de Baffin et le long de la côte de l'Atlantique. La Saga d'Eric le Rouge raconte le récit détaillé des voyages d'Éric le Rouge (ou Eirik Thorvaldsson), Leifr heppni Eiriksson, Bjaarni Herjolfsson et plusieurs autres Vikings connus. Le fils d'Eric le Rouge fit d'autres voyages sur l'île de Terre-Neuve (appelée alors le Vinland). On ne sait pas grand-chose de cette époque, mais les autochtones semblent avoir tenu tête aux Européens, car les hostilités croissantes entre les Vikings et les autochtones — les Béothuks de l'île de Terre-Neuve — mirent fin aux tentatives d'établissement européen en « territoire canadien ». Les voyages des Vikings au Canada n'eurent guère de suite, même s'il est possible que la tentative de colonisation scandinave dans le nord de Terre-Neuve ait duré jusqu'à six décennies (entre 990 et 1050).

D'autres contacts suivirent dans l'est du Canada, mais demeurèrent très passagers. En 1497, Giovanni Caboto (qui deviendra John Cabot en anglais, Jean Cabot en français), un explorateur italien à la solde de l'Angleterre se rendit à Terre-Neuve et ensuite au Cap-Breton (aujourd'hui en Nouvelle-Écosse), alors qu'il croyait avoir découvert les Indes. Comme Christophe Colomb l'avait fait avant lui en arrivant aux Antilles (en 1492), Caboto nomma Indiens les humains qu'il rencontra. Giovanni Caboto aurait pris possession de la terra nova qu'il appela St John's (en l'honneur du saint du jour) au nom du roi Henri VII d'Angleterre. Certains historiens le considèrent comme le premier découvreur du Canada, mais aucune colonisation ne fut établie.

En 1524, Giovanni da Verrazano entreprit, au nom du roi de France, un voyage de reconnaissance en Amérique du Nord. Après avoir abordé la Caroline du Nord, il remonta le littoral jusqu'à l'embouchure de la rivière Hudson, puis jusqu'à l'île du Cap-Breton. En raison de la beauté des arbres et des paysages qu'il avait admirés sur les terres des actuels Maryland et Virginie, Verrazzano aurait donné à la région orientale du Canada le nom d'Arcadia (l'Acadie). Mais des historiens croient plutôt que le terme Acadie proviendrait du mot micmac Algatig signifiant « lieu de campement »; d'autres croient que ce mot serait plutôt une variante du mot malécite Quoddy signifiant « endroit fertile ». Plus tard, en 1603, Samuel de Champlain reprendra le mot Arcadie qu'il écrira tantôt Arcadie tantôt Acadie. Quoi qu'il en soit, Verrazano savait qu'il n'était ni en Asie ni en Afrique, mais sur un autre continent inconnu.

Quelques décennies plus tard, entre 1576 et 1578, Martin Frobisher effectua trois expéditions dans l'Arctique canadien en passant par le Labrador. Lui aussi croyait trouver le légendaire passage du Nord-Ouest et avait cru que l'île de Baffin abritait des réserves d'or. Cependant, au fur et à mesure que les explorateurs pénétrèrent dans les étendues glacées du Nord, moins ils découvrirent de richesses. Les contacts avec les Inuits demeurèrent très sporadiques. En 1583, sir Humphrey Gilbert prit possession de l'île de Terre-Neuve au nom de l'Angleterre afin de coloniser le territoire, mais il trouva aussi de nombreux bateaux de pêche espagnols, portugais et français. À son retour, son bateau, le Squirrel, sombra au cours d'une tempête et tout son équipage périt avec Gilbert, laissant à leur sort les colons anglais qu'il avait amenés sur l'île. Selon les historiens, les colons menèrent la vie dure aux Béothuks qui furent refoulés vers l'intérieur des terres.

Début de l'invasion européenne
Amérique du nord vers 1730

Des contacts plus fréquents eurent lieu vers la fin du 16e siècle, alors que les Européens (Scandinaves, Bretons, Basques, Normands, etc.) commençaient à exploiter les pêcheries de l'Atlantique Nord. Les pêcheurs étrangers furent généralement tolérés par les autochtones, dans la mesure où ils ne s'intéressaient qu'au commerce et ne tentaient pas de s'établir sur leurs territoires. Au cours de cette même période, de nombreux pêcheurs français (bretons, basques et normands), espagnols et portugais venaient tous les printemps pêcher au large de Terre-Neuve, pour rentrer à l'automne avec leurs cargaisons de morue salée. L'île et le sud du Labrador, d'où les Basques chassaient la baleine, n'étaient constitués encore que de postes de pêche, bien avant que Jacques Cartier prenne officiellement possession de ces territoires au nom du roi de France. On estime que la véritable invasion européenne commença au début du 17e siècle, au moment où quelque 1000 navires venaient, chaque année, faire la pêche et la traite des fourrures dans le golfe du Saint-Laurent et le long de la côte de l'Atlantique. Bref, la région de Terre-Neuve était devenue une sorte d'« annexe de l'Europe » pour les pêcheurs.

Parmi les Européens, ce furent toutefois les Français et les Britanniques qui entretinrent le plus de relations avec les autochtones au Canada. Dans un premier temps, les Français se concentrèrent dans l'île de Terre-Neuve, l'Acadie, la vallée du Saint-Laurent et, un peu plus tard, autour des Grands Lacs jusque dans la vallée de l'Ohio (un peu plus au sud). Quant aux Britanniques, ils durent choisir d'abord les baies d'Hudson et James, puis l'île de Terre-Neuve, l'Acadie et ensuite toute la côte est du continent. On sait aussi qu'au sud les Hollandais et les Espagnols, puis les Russes au nord-ouest, occuperont des territoires, mais il ne s'agit pas à proprement parler du Canada.

Postes de traite et de missions
Jacques Cartier

Choisi par le roi de France François 1er pour diriger une expédition à la recherche d'or et autres riches choses, mais aussi pour trouver un passage vers l'Ouest (Asie), l'explorateur Jacques Cartier quitta le port de Saint-Malo avec deux navires et 61 hommes en avril 1534. Après une traversée de vingt jours, il arriva en vue de l'île de Terre-Neuve et, passant par le détroit de Belle-Isle (entre Terre-Neuve et le Labrador), il longea la côte occidentale de l'île pour faire le tour complet du golfe du Saint-Laurent. Lors de ce premier voyage, il arriva en vue de l'île du Prince-Édouard et de la côte du Nouveau-Brunswick, pénétra dans une baie qu'il nomma la « baie des Chaleurs », puis débarqua sur la presqu'île de la Gaspésie où il planta, le 24 juillet 1534, une croix (avec l'inscription « Vive le Roy de France »). Mais les autochtones protestèrent et le chef Donnacona (appelé « capitaine » par Cartier) le fit savoir. Le récit de Cartier donne une certaine idée de la réaction des « indigènes » (mot très courant à l'époque) devant la croix plantée à Gaspé :

Nous étant retournés en nos navires, vint le capitaine, vêtu d'une vieille peau d'ours noir, dedans une barque avec trois de ses fils et son frère... et nous fit une harangue, nous montrant ladite croix et faisant signe de la croix avec deux doigts; et puis nous montrait la terre tout à l'entour de nous, comme s'il eût voulu dire que toute la terre était à lui et que nous ne devions pas planter ladite croix sans son congé.

Ces premiers contacts avec les autochtones demeurèrent fragiles, même si Cartier obtint l'autorisation d'amener avec lui deux jeunes Indiens (Domagoya et Taignoagny). Au cours de son deuxième voyage au Canada (1535-1536), Jacques Cartier avait découvert plusieurs villages de pêcheurs et d'agriculteurs amérindiens disséminés le long de la rive nord du Saint-Laurent, du golfe à Hochelaga (Montréal) en passant par Stadaconé (Québec). Les Micmacs et les Iroquois se méfièrent des buts réels de cet explorateur étranger qui cherchait une route vers l'Asie et des réserves d'or, d'argent et de cuivre.

Au plan linguistique, les voyages de Cartier contribuèrent à fixer très tôt la toponymie de l'est du Canada; et rappelons que c'est Jacques Cartier qui transmit en Europe le toponyme de Canada. Voici une description de la linguiste Marthe Faribault (Philippe Joutard et Thomas Wien (Dir.), Mémoires de la Nouvelle-France, Presses universitaires de Rennes, 2005) à propos de Cartier, très influencé par les dénominations amérindiennes :

Lors de son deuxième voyage (1535-1536), Jacques Cartier remonte pour la première fois le Saint-Laurent. Il rencontre des Iroquoiens à Stadaconé (« grande falaise » dans leur langue, aujourd'hui Québec) et nomme la région le « Royaume de Canada », du mot iroquoien kanata qui signifie « village », tandis que la région de Montréal reçoit le nom de « Royaume d'Hochelaga ».

À la fin du 16e siècle, les Iroquoiens laurentiens se retirent de la vallée du Saint-Laurent. Les Micmacs des Maritimes, qui y venaient déjà depuis longtemps par une route de portages le long des rivières Restigouche, Matapédia et Matane ou, plus au sud, par le bassin des rivières Etchemin et Chaudière, se firent alors plus présents dans la vallée. Ce sont donc les toponymes de la langue micmaque qui seront adoptés par les Français à la fin du 16e siècle et au début du 17e. Ainsi, Gaspé, du mot micmac gespeg signifiant « extrémité », remplace le toponyme Honguedo, d'origine iroquoienne et employé par Cartier. De même, Québec, du mot micmac gepèg signifiant « détroit », remplace l'iroquoien Stadaconé. Quant à Anticosti, du toponyme micmac Natigosteg (« terre avancée »), il remplace le nom d'île de l'Assomption donné par Cartier. Enfin, le site de Tadoussac, du toponyme micmac Giatosog signifiant « entre les rochers », est ainsi nommé par les Français autour de 1600.

La plupart des villages iroquois dont Cartier avaient mentionné l'existence en 1536 n'existaient plus en 1608, au moment où Samuel de Champlain fondait Québec. On sait que les autochtones avait développé une solide tradition guerrière. Le but de ces engagements était rarement l'expansion territoriale, mais généralement la recherche de prisonniers. À son arrivée au Canada, Champlain s'est vite trouvé obligé de prendre position pour les Algonquins dans leurs guerres contre les Iroquois. Ces derniers réussiront quasiment à liquider tous les Hurons qui furent les plus fidèles partenaires de la France dans la traite des fourrures. Les Inuits, les Montagnais (Innu), les Naskapis, les Micmacs et les Malécites établirent également des contacts durables avec les Français, mais ceux-ci eurent toujours de la difficulté à maintenir des relations pacifiques avec les nations iroquoises, du moins jusqu'à la paix de Montréal de 1701.

La fondation de postes de traite et de missions modifia les rapports entre Amérindiens et Européens (surtout des Français), notamment dans l'est du continent, dans la région qu'on appellera « le pays d'en haut » ou région des Grands Lacs. Il en résulta un accroissement rapide des échanges économiques et une expansion d'une population métisse. Connaissant à la fois les langues locales et le français, les Métis devinrent des agents recherchés entre Européens et autochtones. La venue des missionnaires constitua une occasion d'interférences culturelles et linguistiques. Ces hommes voulurent transformer la culture indigène en une autre, qui ressemblait au modèle chrétien de l'Europe, mais ne tentèrent pas de faire disparaître les langues. Au contraire, les missionnaires apprirent les langues autochtones. Il n'en demeure pas moins que la présence missionnaire marqua le début d'une attaque systématique contre la religion, les croyances et les coutumes traditionnelles des communautés autochtones, sans compter la propagation des maladies. D'ailleurs, ces attaques se poursuivront et s'intensifieront lorsque les gouvernements coloniaux, tant français que britanniques, s'occuperont eux-mêmes des « affaires indiennes ».

Influence française

La véritable colonisation française commença avec Samuel de Champlain qui fonda Québec en 1608. Mais les succès se révélèrent minces puisqu'en 1627. En Nouvelle-France, on ne comptait encore qu'une centaine d'habitants dispersés en deux groupes, l'un à Québec, l'autre à Port-Royal (en Acadie, aujourd'hui la Nouvelle-Écosse). Il s'agissait encore d'un tout petit pays en termes de population — le Canada —, qui revendiquait une grande partie du territoire nord-américain. Il n'y avait pas de quoi impressionner face à la Nouvelle-Hollande (le New York hollandais), qui comptait déjà 10 000 habitants, et face aux colonies anglaises qui en avaient 80 000. D'ailleurs, jusqu'en 1660, la France parla d'abandonner les rives du Saint-Laurent.

Influence française

© Jacques Leclerc

Puis, entre 1627 et 1663, la population passa de 100 habitants à quelque 2 500. En 35 ans, environ 1250 immigrants français vinrent augmenter la petite colonie d'origine; la natalité doubla le contingent. La colonie française était alors implantée dans la vallée du Saint-Laurent, en Acadie et à Terre-Neuve; en 1682, s'ajouta la Louisiane. Jusqu'au traité d'Utrecht (1763), la Nouvelle-France comprenait cinq territoires possédant chacune une administration propre : le Canada, l'Acadie, Terre-Neuve, la baie d'Hudson et la Louisiane. De plus, la frontière ouest du Canada et de la Louisiane était ouverte sur le reste du continent (voir la carte de la Nouvelle-France avant 1713). Ainsi, à la fin du 18e siècle, le territoire qu'on appelait la Nouvelle-France couvrait une superficie considérable et s'étendait de la terre de Baffin au nord jusqu'au Mexique au sud et comprenait pratiquement la moitié du Canada et des États-Unis actuels. Considérée en elle-même, la Nouvelle-France avait fait un progrès remarquable entre 1663 et 1754 : l'Acadie française comptait 10 000 habitants, le Canada 55 000, la lointaine Louisiane 4000. Par contre, les autochtones ont vu leur nombre chuté dramatiquement en raison des maladies meurtrières transmises par les Européens : de 300 000, il n'en restait pas 200 000.

En regard des colonies anglaises, la Nouvelle-France se révélait dans une situation fort vulnérable, car si les Français avaient l'espace, les Anglais, pour leur part, avaient le nombre. La Nouvelle-France menaçait constamment d'être étouffée par des territoires anglais au nord (la baie d'Hudson depuis 1713) et au sud (la Nouvelle-Angleterre), ces derniers opposant une population globale d'un million d'habitants, à laquelle s'ajoutait une main-d'œuvre de 300 000 esclaves.

Alliances avec les autochtones

Pour maintenir son empire en Amérique du Nord, la France devait s'appuyer sur des alliances avec les autochtones. De fait, le nombre des nations amérindiennes alliées des Français était assez surprenant. Les Français pouvaient compter sur presque tous les Algonquiens du Canada, de l'Acadie et du sud des Grands Lacs, c'est-à-dire les Abénaquis, les Micmacs, les Montagnais, les Malécites, les Algonquins, les Hurons, les Outaouais, les Saulteux (Ojibwés), les Cris, les Ériés, les Pieds-Noirs, les Illinois, les Miamis, les Poutéouatamis, etc.

En Louisiane, les Français avaient obtenu des alliances avec un grand nombre de nations, dont les Chactas, les Crics, les Natchez, les Oumas, les Nakotas, les Lakotas, etc.

Ayant consolidé leurs alliances avec les autochtones, les Français contrôlaient non seulement l'Acadie, la vallée du Saint-Laurent, mais aussi la vallée de l'Ohio, qui s'étendait du fort Détroit jusqu'en Louisiane et à l'embouchure du Mississipi. Voici un tableau permettant de se faire une idée plus précise de ces alliances :

Groupe ethnique

Nom français

Nom anglais

Localisation au 17e siècle

Alliance

Algonquien

Abénaqui

Abenaki

Acadie

française

Béothuk

Beothuk

Terre-Neuve

-

Micmac

Micmac

Québec

française

Innu (Montagnais)

Idem

Québec

française

Algonquin

Algonquia

Québec

française

Outaouais, Outaouac

Ottawa

Québec, Ontario, Ohio

française

Cri

Cree

Ontario

française

Chien

Cheyenne

Nebraska

française

Illinois, Illiniouk

Illiniwek

Illinois

française

Pied-Noir

Black Foot

Alberta, Montana

française

Poutéouatami

Potawatomi

Ohio, Indiana

française

Saulteur, Odjibouek

Ojibwa

Minnesota, Michigan

française

Renard

Fox

Wisconsin

-

Sac

Sauk

Wisconsin

-

Puan

Winnebago

Wisconsin

-

Ménomini

Menominee

Wisconsin

-

Miami

Miami

Illinois

française

Chouanon

Shawnee

Ohio, Pennsylvanie

française

Iroquoïen

Huron, Pétun, Gens du Pétun

Huron, Wyandot, Tionnontati

Ontario, Québec, Ohio

française

Tuscarorin (Six Nation)

Tuscarora

Carolines

-

Chat ou Érié

Eries

Ohio

-

Susquéhannock

Susquehannock

Pennsylvanie

-

Agnier (Cinq Nations)

Mohawk

Québec

anglaise

Onontagué (Cinq Nations)

Onondaga

New York

anglaise

Sénéca (Cinq Nations)

Seneca

Pennsylvanie

française

Muskoguien

Chacta

Choctaw

Mississipi

française

Chicacha,Têtes-Plates

Chickasaw

Mississipi, Alabama

anglaise

Cric

Creek

Carolines

anglaise

Natchez

Natchez

Mississipi, Louisiane

-

Bayogoula

Bayogoula

Louisiane

française

Ouma

Ouma

Louisiane

française

Alibamou

Alabama

Alabama

anglaise

Chéraqui

Cherokee

Carolines

anglaise

Quinipissa

Quinipissa

Louisiane

française

Yamassi

Yamasee

Floride

anglaise

Sioux

Quipa

Quapaw

Arkansas

française

Ponca

Ponca

Missouri

française

Osage

Osage

Missouri

-

Kansas

Kansas

Missouri, Kansas

-

Dakota

Dakota

Minnesota, Dakotas

-

Lakota

Lakota

Saskatchewan, Montana

-

Nakota

Nakota

Iowa

-

Pied-Noir

Black Feet

Sasketchewan

-

Iowa

Ayohouais

Iowa

Iowa

française

En tenant compte du tableau ci-dessus, les Français auraient conclu des alliances avec quelque 23 nations, les Anglais avec 7, mais 15 autres sont restées neutres. Comme les Anglais avaient l'avantage du nombre, l'apport des alliés amérindiens semblait moins important. On peut dire que dans l'ensemble les Français établirent des relations plutôt cordiales (bien que très paternalistes) avec les populations autochtones, sauf avec les Iroquois avec lesquels ils furent souvent en guerre, du moins jusqu'à la paix de Montréal de 1701.

L'historiographie est d'ailleurs marquée par la thèse du « génie colonial » qui aurait caractérisé les Français en Amérique du Nord. Leur approche auprès des indigènes aurait été plus conciliante et ouverte que chez leurs concurrents européens. Un historien de Boston, Francis Parkman (1823-1893) dans France and England in North America (1865 – 1892, imprimé Guttenberg), a bien exprimé cette thèse : « La civilisation hispanique a écrasé l'Indien; la civilisation britannique l'a méprisé et négligé; la civilisation française l'a adopté et a veillé sur lui. » En réalité, les Français n'ont pas eu davantage que les autres colonisateurs européens le monopole de la vertu, mais toute la politique impériale française a reposé sur ses alliances avec les autochtones. Pour les gouverneurs de la Nouvelle-France, la « politique indienne » avait préséance sur tout le reste, car sans leurs alliés indiens les colonies de la Nouvelle-France auraient été des coquilles vides appelées très tôt à disparaître. D'ailleurs, sous la pression d'Indiens mécontents, les gouverneurs n'hésitaient même pas à démettre de leurs fonctions les officiers à la source de ces mécontentements. Un jeune officier français venu combattre les Iroquois, le chevalier Raymond de Nérac, parle ainsi dans son Mémoire sur les postes du Canada du prix à payer pour s'allier les autochtones (Raymond, Charles de, d. 1774. Mémoire sur les postes du Canada. Archives de Québec, 1929) :

Il est incroyable la politique et les ménagements qu'il faut avoir pour les Sauvages, pour se les conserver fidèles. [...] C'est pourquoi toute l'attention que doit avoir un commandant pour servir utilement, c'est de s'attirer la confiance des Sauvages où il commande. Pour y parvenir, il faut qu'il soit affable, qu'il paraisse entrer dans leurs sentiments, qu'il soit généreux sans prodigalité, qu'il leur donne toujours quelque chose.

Autrement dit, la politique d'alliance franco-indienne nécessitait beaucoup de savoir-faire de la part des Français, ce qui supposait aussi une certaine dose de frustration. Louis-Antoine de Bougainville, aide de camp de Montcalm, regrettait cette « obligation où l'on est d'être l'esclave de ces Sauvages », de céder à « tous leurs caprices », de tolérer leur « insolence », etc. En réalité, les autochtones défendaient leurs propres intérêts tout en composant, eux aussi, avec les Européens. En 1681, Louis XIV écrivait [1]ce qui suit à l'intendant Jacques Duchesneau (1675-1682) :

Il est aussi très important de traiter les Sauvages avec [...] douceur, d'empêcher que les gouverneurs n'exigent d'eux aucun présent, de tenir la main à ce que les juges punissent sévèrement les habitants qui auront commis quelque violence contre eux. C'est par cette conduite que l'on parviendra à les apprivoiser.

Cette directive révèle bien l'attitude paternaliste de la France à l'égard des autochtones. Idéalement, il aurait fallu les assimiler, mais il paraissait avant tout nécessaire de composer avec eux puisque leur alliance était indispensable. Les compromis allaient tellement loin que les autorités coloniales punissaient les Français coupables de crimes perpétrés sur les autochtones, mais ceux-ci pouvaient tuer un Français sans courir d'autre risque qu'une simple réprimande. En Nouvelle-Angleterre, un Indien qui tuait un Anglais était puni de mort, alors que jamais un Anglais n'était châtié pour avoir tué un Indien. Ces faits démontrent jusqu'à quel point les Français dépendaient de leurs alliances militaires avec les autochtones pour se maintenir en Nouvelle-France.

 

[1] Source: Marcel Trudel, "Louis XIV et son projet de déportation — 1689." Revue d'histoire de l'Amérique française 42 (1950): 157–171. DOI : 10.7202/801632ar

Indiens ou Sauvages?

Les Français appelaient les autochtones du nom de « Sauvages » (au pluriel), mais ce terme n'avait pas la connotation péjorative qu'on lui connaît aujourd'hui. Ce mot désignait les « habitants des forêts », c'est-à-dire les peuples vivant librement « à l'état naturel », un peu comme le qualificatif qu'on applique aujourd'hui aux animaux dits « sauvages ».

À cette époque, les Français utilisaient aussi l'expression « les naturels du pays » pour désigner les autochtones. Lorsqu'il s'agissait d'un individu en particulier, les Français utilisaient son nom ou celui de sa nation : Iroquois, Hurons, Algonquins,  Montagnais, Micmacs, etc. En Nouvelle-France, on employait aussi le mot « Barbares » pour qualifier les autochtones ennemis des Français, en l'occurrence les Iroquois, alors qu'en Louisiane le même terme était synonyme de Natchez.

L'idéologie d'une race humaine inférieure appliquée aux « Sauvages » n'est apparue qu'au 19e   siècle. Le mot indigène (« qui est né au pays ») ne fut connu par les Français qu'au milieu du  18e   siècle, et il était connoté négativement, car il était associé au mot indigent (« nécessiteux »), ce qui n'était pas une caractéristique des « Sauvages ».

Vocabulaire politique des alliances
Charles Huault de Montmagny

Il existait tout un vocabulaire politique des alliances chez les Français et les Canadiens. Ainsi, les autochtones alliés des Français étaient les « enfants » du gouverneur et du roi de France. C'est sur la métaphore du « père » et de l'« enfant » que s'établissait la relation franco-indienne en Amérique du Nord. Au Canada, le gouverneur était appelé Onontio (la « Grande Montagne ») par les Amérindiens. C'est un terme qui correspondrait au nom huron du premier gouverneur, Charles Jacques du Huault de Montmagny (1636-1648), c'est-à-dire « Mons Magnus ». Ce nom devint l'appellation officielle de tous les gouverneurs du Canada et il s'est transmis de génération en génération. Lorsque le gouverneur décédait ou était remplacé, les ambassadeurs des différentes nations observaient le même rituel : ils se rendaient solennellement à Montréal pour rencontrer le nouvel Onontio. Quant au roi de France, celui qui habitait par-delà le « Grand Lac » (l'océan Atlantique), c'était le Grand Onontio ou Onontio Goa (« la plus haute montagne de la terre »). Les visites des chefs indiens à la Cour de France étaient fréquentes, car elles servaient à renforcer l'alliance franco-indienne. De leur côté, les enfants d'Onontio étaient appelés Sauvages alliés, nations alliées ou nations des Sauvages. Ils étaient sous la « protection » du roi de France reconnu comme le « seigneur du pays », mais sans se soumettre à ses lois. Comme ils n'étaient pas des « sujets » du roi de France, ils échappaient à la justice française ainsi qu'aux redevances seigneuriales et à l'enrôlement dans la milice.  Avec le temps, les Français durent apprendre à négocier avec les nations amérindiennes de la même manière qu'avec les puissances européennes et recevaient leurs chefs comme des « ambassadeurs ». Néanmoins, si les Français en avaient eu le temps, ils auraient bien aimé faire des Indiens des « sujets français », c'est-à-dire les soumettre tout en leur offrant une place dans l'Empire.

L'influence de tout Onontio au Canada dépendait de sa facilité d'adaptation aux règles de la chefferie indienne, c'est-à-dire aux « manières sauvages ». Il lui fallait constamment faire part à ses alliés autochtones de ses projets et les consulter régulièrement. Ses « ordres » correspondaient en réalité à des « propositions » : le gouverneur (Onontio) proposait, mais ne disposait pas ! De plus, pour maintenir l'harmonie au sein de l'alliance, il fallait « dissiper les nuages », c'est-à-dire employer des discours de circonstance et donner des présents. Français et autochtones avaient développé tout un rituel du don et du contre-don à travers une politique du « bon marché », qui consistait à offrir plus de marchandises aux autochtones, même s'ils apportaient moins de fourrures. Les Français avaient compris que les autochtones étaient sensibles aux gratifications : ils les comblèrent de présents. Rappelons que, en plus de leur valeur militaire, les Amérindiens se révélaient nécessaires au plan économique, car ils approvisionnaient les Français en fourrures, que ce soit en peaux de castors au Canada ou de chevreuils en Louisiane.

Revers des alliances
Missionnaires qui prêchent pour des indiens

Mais les alliances avec les Français entraînèrent également le déclin des autochtones. Samuel de Champlain passa les années 1615-1616 dans « le pays d'en haut » (région des Grands lacs) afin de promouvoir le commerce des fourrures et de favoriser l'établissement de missions auprès des Amérindiens. Ce fut d'abord les récollets (1615), puis les jésuites (1626) et les sulpiciens (1669). Même si les missionnaires apprenaient les langues autochtones, ils tentaient de les franciser tout en les convertissant à la foi chrétienne, mais surtout ils leur transmettaient des maladies européennes contre lesquelles les malheureux autochtones n'étaient guère immunisés. Les Hurons, par exemple, mirent du temps à comprendre que, contrairement aux avertissements des missionnaires, la colère de Dieu ne s'abattait pas sur eux pour les punir de leur impiété, mais parce que les « robes noires » constituaient eux-mêmes la principale cause de la malédiction qui pesait sur leur pays. Au cours des années 1630, la petite vérole et la rougeole décimèrent la population huronne : des milliers d'indigènes moururent. Dans les années 1640, la population avait diminué de la moitié. Malgré les efforts des missionnaires décidés à les soigner, plusieurs des tribus alliées subirent le même sort.

Par ailleurs, les Iroquois christianisés qui habitaient Akwesasne, Kahnawake, Kanesatake et Oswegatchie combattirent avec les Français les forces britanniques installées le long de la côte atlantique. En 1667, les Iroquois convertis par les jésuites français quittèrent la Confédération iroquoise et s'établirent le long du fleuve Saint-Laurent dans les environs de Montréal. En 1690, les Mohawks, les Onondagas et les Sénécas s'engagèrent à appuyer les Britanniques contre les Français, mais les Oneidas et les Cayugas refusèrent de faire de même. En 1710, quatre chefs iroquois (surnommés les « quatre rois indiens » par les Britanniques) rendirent visite à la reine Anne d'Angleterre et lui jurèrent allégeance.

Colonie de Terre-Neuve
Terre Neuve

On croit que les Béothuks étaient installés dans l'île de Terre-Neuve vers 200 ans avant notre ère. Avant l'invasion européenne, on estime qu'ils étaient environ 2 000 et vivaient sur tout le littoral de l'île, sauf au sud de la péninsule d'Avalon. Les autochtones se sont vite méfiés des Européens, tant espagnols que basques, français ou anglais.

À Terre-Neuve, le gouvernement français avait fondé en 1662 une colonie royale à Plaisance. Il existait depuis longtemps de nombreux petits villages français tout le long de la côte ouest, la côte nord jusqu'au cap Bonavista et au sud jusqu'au minuscule archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les relations des Français avec les Béothuks avaient été plutôt amicales au début, mais la situation s'était vite détériorée à partir de 1613 lorsqu'un pêcheur français tua un Béothuk qui essayait de le voler; les Béothuks se sont soulevés et ont tué 37 pêcheurs français. Ensuite, les Français ont encouragé leurs alliés micmacs à pourchasser les Béothuks qui se sont alors réfugiés vers l'intérieur des terres.

Seule la péninsule d'Avalon à l'est comptait un bon nombre d'Anglais attirés par l'abondance exceptionnelle du poisson. Un recensement mené en 1680 a révélé que 1 700 personnes vivaient sur la côte anglaise, entre Bonavista et Trepassey. Mais, au plus fort de la présence française sur l'île, soit entre 1678 et 1688, quelque 20 000 Français se consacraient à la pêche durant la belle saison. Durant ce temps, l'Angleterre avait installé sa capitale à Saint John's (péninsule d'Avalon).

Tout ce beau monde avait pris place dans les régions côtières où vivaient à l'origine les Béothuks. C'est pourquoi ceux-ci durent se réfugier vers l'intérieur, c'est-à-dire dans des régions bénéficiant de moins de ressources. Par la suite, les relations avec les marchands et les pêcheurs européens demeurèrent généralement empreintes d'une certaine hostilité. Néanmoins, pêcheurs français et pêcheurs anglais, trop occupés à leurs activités commerciales pour se faire la guerre, cohabitèrent pendant un certain temps de façon pacifique, jusqu'à ce que les militaires français installés à Plaisance se mirent à harceler, avec l'aide de leurs alliés micmacs, les villages anglais; ils détruisirent même la petite ville de St John's. Si l'on résume la situation des autochtones dans cette région, on peut dire que l'arrivée des Européens entraînera leur disparition complète sur l'île.

Acadie

L'Acadie fut fondée en 1604, quatre ans avant Québec, avec comme capitale Port-Royal sur le bassin d'Annapolis. L'Acadie française correspondait plus ou moins à l'actuelle province de la Nouvelle-Écosse. En 1631, la région fut intégrée en tant que colonie autonome de la Nouvelle-France sous le nom d’Acadie. Dans sa plus vaste extension, l'Acadie couvrait la Gaspésie (Québec), la baie des Chaleurs, le Nouveau-Brunswick actuel et une partie du Maine, l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), la Nouvelle-Écosse et l'île Royale (Cap-Breton). Au début du 18e siècle, la plupart des immigrants français qui s'étaient établis en Acadie étaient installés tout le long du littoral de la Nouvelle-Écosse.

Acadie
©Jacques Leclerc 2018

Mais l'Acadie française suscita très tôt la méfiance des Britanniques. Dès 1613, des Anglais arrivés de la Virginie détruisirent les installations des Français dans la région de Port-Royal. En 1621, l'Angleterre revendiquait l'Acadie rebaptisée Nova Scotia (Nouvelle-Écosse), mais le traité de Saint-Germain-en-Laye (1632) reconnut la souveraineté française en Acadie. Néanmoins, la menace anglaise demeura omniprésente, car jusqu'au traité de Breda de 1667, qui rétrocéda le territoire à la France, l'Acadie était restée 32 ans française, contre 31 ans anglaise. Au point de vue militaire, les Amérindiens représentaient pour les Français un élément de défense majeur contre les Britanniques. C'est surtout ce qui explique que les contacts formels entre Français et Amérindiens furent plus développés que partout ailleurs en Nouvelle-France (Canada, Acadie et Louisiane).

À l'origine, l'Acadie était habitée par deux grandes tribus de la famille algonkienne : les Micmacs (appelés également par les Français Sourquois) et les Malécites (appelés Etchemins). Les Malécites occupaient le sud et l'ouest du Nouveau-Brunswick actuel et une partie de la Nouvelle-Angleterre (Maine), alors que les Micmacs occupaient le reste du Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard). La population amérindienne variait probablement entre 5 000 et 8 000 individus, mais un missionnaire jésuite estimait en 1611 la population des Micmacs à environ 3 500 habitants.

En 1607, une bonne partie de la petite colonie française fut rapatriée en France, mais un certain nombre de Français décida de rester en Acadie. Certains trouvèrent refuge chez les Micmacs. Beaucoup d'Acadiens firent de même en de nombreuses occasions et ils adoptèrent en partie la culture amérindienne. N'oublions pas que l'Acadie a été aussi souvent anglaise (31 ans) que française (32 ans). Après certaines victoires britanniques, la plupart des Acadiens se réfugiaient chez leurs alliés micmacs ou malécites, ce qui impliquait une cohabitation évidente et entraînait des unions entre les deux peuples. Contrairement au Canada (vallée du Saint-Laurent), des mariages mixes ont eu lieu non seulement avec les coureurs des bois, mais aussi avec les miliciens et même certains membres de la noblesse française, dont Charles de Menou d'Aulney et Charles de Saint-Étienne de La Tour, deux gouverneurs rivaux qui se firent la guerre.

L'un des cas les plus célèbres d'assimilation à la culture autochtone concerne le baron Jean-Vincent d'Abbadie de Saint-Castin, un soldat français, qui vécut chez les Micmacs du Maine. Il épousa Pidianske (de son nom français Marie-Malthilde), la fille du chef micmac Madokawando. Il adopta à ce point la culture des Amérindiens qu'il parla la langue et devint lui-même chef de tribu. Il semble bien que ces relations entre les Français et les Amérindiens aient été approuvées par la France qui considérait les « Amérindiens chrétiens » comme des « citoyens français ». Il y eut beaucoup de métissages entre Français et Amérindiens en Acadie, contrairement à la vallée du Saint-Laurent. De fait, des Micmacs devinrent catholiques et portèrent des prénoms français, notamment plusieurs chefs de tribu et chefs de bande. Soulignons que les prêtres et missionnaires catholiques ont exercé une grande influence à la fois sur les Acadiens et les Amérindiens. Mais les pasteurs protestants firent de même auprès d'autres Amérindiens avec le résultat que certains autochtones furent francisés, alors que d'autres furent anglicisés et anglicanisés. Mais les Micmacs et les Malécites durent progressivement se réfugier vers l'intérieur des terres, les colons français et anglais s'étant accaparé les zones côtières.

Aujourd'hui encore, l'Acadie conserve un grand nombre de toponymes d'origine micmac ou malécite. On peut même dire que le Nouveau-Brunswick est la province atlantique qui a conservé le plus de dénominations autochtones pour désigner les rivières, les villes et d’autres lieux. Les toponymes amérindiens décrivent généralement une caractéristique géographique du territoire et ne sont jamais dérivés du nom d'une personne comme en français et en anglais : Cobscook (« aux chutes »), Quispamsis (« petit lac »), Aukpaque (« là ou la marée arrête de monter »), Wolastook (« belle rivière »), Mactaquac (« là où la rivière est rouge »), Gaspé (« le bout de la terre »), Shubenacadie (« terre des arachides »), Restigouche (« rivière au courant agréable »), Wagmatcook (« là où l'eau est propre »), etc.

En résumé, l'Acadie fut une région où les relations entre Acadiens et Micmacs et Malécites demeurèrent très cordiales, avec comme conséquence immédiate un certain nombre d'unions durables.

Vallée du Saint-Laurent

Dans la vallée du Saint-Laurent, la situation se révéla différente, car les Européens devinrent plus nombreux que les autochtones. Dès leur arrivée dans la région (le Canada de l'époque), les Français tentèrent d'appliquer une politique d'« intégration » ou d'assimilation des Amérindiens au moyen du mariage, de la culture et de la langue. Les espoirs et les efforts furent grands, comme le laisse entendre une lettre en date de 1668 de Mère Marie de l'Incarnation, responsable de l'éducation des enfants et fondatrice des ursulines de Québec :

Nous avons francisé plusieurs filles Sauvages, tant Huronnes qu'Algonquines, que nous avons ensuite mariées à des Français, qui font fort bon ménage. Il y en a une, entre autres, qui sait lire et écrire en perfection, tant en sa langue huronne qu'en notre française; il n'y a personne qui la puisse distinguer ni se persuader qu'elle soit née Sauvage. [...] Sa majesté [...] désire que l'on francise ainsi peu à peu tous les Sauvages, afin d'en faire un peuple poli. L'on commence par les enfants. Mgr notre Prélat en a pris un grand nombre à cet effet, les révérends Pères en ont pris aussi en leur collège de Québec; tous sont vêtus à la française, et on leur apprend à lire et à écrire comme en France. Nous sommes chargées des filles, conformément à notre esprit [...].

Mère Marie de l 'incarnation

Le programme de « civilisation » reposait sur l'éducation de jeunes enfants dans le cadre des pensionnats. Toutefois, les Français se rendirent vite compte du caractère plutôt utopique de leur entreprise de francisation, car ceux qu'on appelait les « Sauvages » se montrèrent très réfractaires à l'assimilation. « Ils ne se soucient guère d'apprendre nos langues », lit-on dans les Relations des jésuites. Les écoles-pensionnats de la colonie se vidèrent rapidement de leurs élèves autochtones, qui ne purent s'adapter à des horaires aussi stricts. Le puissant ministre Colbert tenta bien de relancer un « programme de francisation » en 1668. Mais Colbert rêvait! Mère Marie de l'Incarnation (1599-1672), finira par admettre l'inéluctable : « C'est pourtant une chose très difficile, pour ne pas dire impossible, de les franciser ou civiliser. » Les autorités françaises se rendirent compte que la francisation des Amérindiens, même pris « à la mamelle » (dès le berceau), était un mirage. L'intendant Jacques Raudot (de 1705 à 1711) estimait en 1710 qu'il s'agissait là d'« un ouvrage de plusieurs siècles ». Les Français abandonnèrent leurs efforts de francisation.

C'est pourquoi ils durent « se mettre à l'école des Sauvages » et apprendre leurs langues. Par exemple, le missionnaire Jean de Brébeuf s'exprimait couramment en huron à peine trois ans et demi après son arrivée. Les interprètes, qui avaient réussi à apprendre la langue des Amérindiens, étaient considérés et très recherchés auprès des commerçants et des compagnies de la Nouvelle-France. À cette époque, plusieurs jeunes Français n'hésitaient pas à séjourner chez les Amérindiens afin de devenir interprètes, un emploi bien rémunéré qui apportait certaines gratifications et de nombreux privilèges.

Aux dires de Mère Marie de l'Incarnation : « On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu'un Français avec un Sauvage. » Ainsi, si les Français n'imposèrent pas leur langue aux autochtones, c'est parce qu'ils n'ont pas été capables de le faire, la plupart des autochtones continuant de vivre à l'écart des populations européennes, donc de leur langue. Sauf exceptions, ce furent les colonisateurs qui parlèrent la langue des colonisés. Dès le début de la colonisation, il fallut former des interprètes et enraciner l'amitié avec les Indiens. De nombreux officiers parlaient parfois une ou plusieurs langues indiennes. La plupart des gouverneurs appréciaient d'avoir à leurs côtés des officiers bilingues ou polyglottes, car ils se méfiaient des services des coureurs des bois accusés de trahir les « harangues » des chefs indiens. Par exemple, Charles Le Moyne, seigneur et baron de Longueuil, était l'interprète personnel du gouverneur Frontenac pour les langues huronnes et iroquoises.

Contrairement à la croyance populaire, il y a eu très peu de mariages entre les Amérindiens et les Français au début de la colonie. Jusqu'à 1665, on n'a compté que quatre mariages avec les autochtones. D'après les registres compilés entre 1621 et 1765, on aurait dénombré quelque 78 mariages avec homme autochtone et femme française, 45 mariages avec homme français et femme autochtone et 540 avec deux autochtones, le tout sur une base de plus de 44 500 mariages. Il est par ailleurs impossible de comptabiliser  les mariages de Blancs (p. ex., les coureurs des bois) contractés chez les Amérindiennes (selon la « coutume du pays »), car il n'existe généralement pas de trace officielle de ces unions souvent temporaires. Les historiens croient que, surtout au début de la colonie, le surplus d'hommes célibataires a dû semer pas mal de gênes blancs chez les autochtones, tandis que la colonie blanche ne s'est pas beaucoup enrichie de « sang indien ».

Par ailleurs, on sait aussi que les Amérindiens alliés des Français ont fait de nombreux prisonniers parmi les colons anglo-américains et les ont mariés avec les gens de leurs propres villages. On croit que 500 d'entre eux demeurèrent au Canada et certains s'intégrèrent aux colons français; généralement, ils étaient naturalisés français, s'instruisaient dans la foi catholique et changeaient leur nom anglais pour un nom français. Enfin, d'après les registres des missions, par exemple ceux de Québec, Montréal et Tadoussac, les autochtones étaient baptisés selon des appellations amérindiennes, bien que des prénoms européens vinrent remplacer graduellement les noms amérindiens. Par contre, il semble qu'en Acadie les prénoms européens aient remplacé très vite les appellations autochtones.

Dans la vallée du Saint-Laurent, les Français furent plutôt exceptionnels dans la façon dont ils s'allièrent avec les Premières Nations. Contrairement aux Espagnols et aux Portugais qui érigèrent leur empire sur la conquête, la sujétion et la servitude, contrairement aussi aux Américains qui massacrèrent les autochtones pour s'approprier leurs terres, les Français ne furent jamais assez puissants pour agir de la sorte. Ils les comblèrent de présents pour bénéficier de leur collaboration dans la traite des fourrures et, après 1680, recevoir leur appui militaire. Voilà pourquoi les Français ont pu développer une version plus subtile du colonialisme européen. Comme tous les Européens, les Français ne percevaient pas davantage les autochtones comme des partenaires égaux, mais comme des subalternes indisciplinés avec lesquels il fallait savoir s'y prendre, de peur qu'ils oublient leurs « devoirs ».  N'oublions pas que, même s'ils vivaient au beau milieu de la colonie canadienne du roi de France, les autochtones ne reconnurent jamais la souveraineté du roi et, durant tout le Régime français, conservèrent leur autonomie.

Dans l'ensemble, les alliances avec les Français, bien qu'elles aient été pacifiques, furent néfastes pour les autochtones, qui développèrent des maladies et des épidémies, ce qui décima une partie de leur population. Ainsi, les Hurons ont vu leur nombre réduit de moitié par des épidémies au cours des premières décennies de l'histoire de la Nouvelle-France.

Pays d'en Haut (Ontario)
Pays d'en haut Regions des grands lacs
©Jacques Leclerc 2018

Le principal intérêt économique de la région du « pays d'en haut » (aujourd'hui l'Ontario) résidait dans le commerce des fourrures. On comprendra que les autorités françaises virent d'abord d'un mauvais oeil ceux qui devenaient coureurs des bois et parcouraient durant des années le « pays d'en haut », c'est-à-dire la région des Grands Lacs. Environ 2 000 Français vivaient dans cette région de la traite des fourrures où, avec des épouses indiennes et des enfants métis, ils formaient une classe bien différente des Français de la vallée du Saint-Laurent. Malgré tout, ces individus (officiellement célibataires) faisaient connaître la présence française à l'ouest du territoire colonisé. Puis les fonctionnaires de la vallée du Saint-Laurent se mirent à encourager le métissage, car ils y voyaient un moyen d'assimiler la population autochtone et une façon de peupler la colonie sans le recours à l'immigration massive de France. Contrairement aux attentes, le métissage n'entraîna pas l'assimilation des peuples autochtones, il donna plutôt naissance à un peuple distinct, les Métis, qui fondèrent leurs propres communautés le long des rives des Grands Lacs.

La plupart des coureurs des bois apprenaient les langues amérindiennes, mais ils inculquaient également les rudiments du français aux autochtones à tel point que la langue véhiculaire entre Européens et Amérindiens devint rapidement le français dans la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Le « pays d'en haut » fournissait ainsi un réservoir d'interprètes qu'on recherchait à travers tout le continent, y compris en Louisiane et dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre. En somme, les coureurs des bois du Canada servaient de moyen efficace pour propager le français chez les autochtones.

Apport linguistique des autochtones

Pour ce qui est des influences linguistiques des Amérindiens sur la langue française des premiers Canadiens, elles demeurèrent de peu d'importance, sauf en ce qui concerne la toponymie où la marque amérindienne est évidente. Parmi les plus anciens amérindianismes introduits dans le français, on peut relever achigan (poisson, 1656), atoca (canneberge, 1656), babiche (lanière de cuir cru, 1669), cacaoui (canard, 1672), carcajou (mammifère, 1685), etc. De nombreux emprunts utilisés dans les siècles passés ne sont plus employés de nos jours, généralement parce que les réalités qu'ils désignaient n'existent plus. On peut en mentionner quelques cas : micoine (« grande cuiller de bois »), ouragan (« grand vase en bois ou en grès, ou plat en écorce de bouleau »), macak (« sorte de panier en écorce de bouleau »), machicoté (« jupe ou jupon »), nagane (« planchette servant à porter un bébé sur son dos »), sacacoua ou sassaquoi (« cri de guerre, hurlement; tapage »), etc.

Ces emprunts aux langues amérindiennes se poursuivirent au cours du 18e siècle, mais ils demeurèrent relativement modestes, ne dépassant guère une vingtaine de termes; ces emprunts seront un peu plus nombreux au 19e siècle et au début du 20e siècle. Un certain nombre de mots empruntés aux langues amérindiennes font maintenant partie du « français canadien » : par exemple, achigan, atoca, babiche, carcajou, caribou, maskinongé, ouaouaron et poulamon.

Il faut aussi considérer que le nombre des amérindianismes a probablement été, dans les siècles passés, beaucoup plus important qu'au 20e siècle, surtout chez les coureurs des bois et les voyageurs. Les contacts entre les autochtones et les Français de la vallée laurentienne ont sensiblement diminué après le 17e siècle, sans toutefois cesser complètement. Par voie de conséquence, les emprunts aux langues amérindiennes ont dû baisser progressivement. Ainsi, ceux qui faisaient la traite des fourrures et l'exploration du continent ont continué de fréquenter assidûment les Amérindiens jusqu'au 20e siècle. Il en résulte que les paysans ont cessé plus tôt d'entretenir des contacts avec les autochtones et que les emprunts ont nécessairement régressé. Cela dit, plusieurs mots relatifs à la faune (achigan, caribou, maskinongé, wapiti) et la flore (pécan) sont restés en français, sinon en anglais.

Au total, le nombre des emprunts aux langues amérindiennes passés au français standard ne dépassent pas 30 mots. Le dictionnaire Le Robert dresse la liste des mots suivants : achigan, algonkin, cacaoui, caribou, iroquois, manitou, maskinongé, mocassin, opossum, pacane, pécan, pembina, pemmican, plaquemine, québécois, sconse, skunks, squaw, tabagie, tobaggan, tomahawk, totem, wapiti, wigwam. De plus, la plupart de ces mots ont pénétré en français standard par l'intermédiaire de l'anglo-américain.

Bien que les langues amérindiennes, surtout les langues algonkiennes, aient donné peu de mots au franco-canadien (anorak, manitou, mocassin, swaw, tobaggan, tomahawk, totem, wigwam) et à l'anglo-canadien (anorak, canoe, totem, sachem, moccasin, papoose , etc.) au surplus parvenus par le français standard ou l'anglo-américain, sauf pour certains mots relatifs à la faune (achigan, caribou, maskinongé, wapiti) et la flore (pécan), ces langues ont en revanche contribué largement à donner au Canada une toponymie originale qui, comme on le sait, est formée de mots amérindiens, français et anglais.

De façon générale, les emprunts aux langues amérindiennes, que ce soit pour des mots ou des toponymes, proviennent presque tous des langues algonkiennes et concernent les mêmes champs sémantiques (faune, flore et coutumes locales). Les emprunts à la toponymie amérindienne seront encore plus massifs dans les siècles à venir au point où ils constitueront une part importante de la toponymie canadienne, non seulement au Québec, en Ontario et en Acadie, mais également dans toutes les provinces de l'Ouest.  En effet, des milliers de toponymes sont d'origine amérindienne, à commencer par Canada, Manitoba, Nunavut, Ontario, Québec, Saskatchewan , etc., puis de nombreux noms de villes (Ottawa, Toronto, Québec, Shediac, Shippagan, Rimouski, Kelowna, Iqaluit, Saskatoon, Tadoussac, etc.), lacs ou rivières (Athabasca, Saskatchewan, Manitoba, Manicouagan, Mistassini, Ontario, Érié, Nipissing, Manigotagan, etc.). Tous ces noms réfèrent au patrimoine autochtone et contribuent largement à donner au Canada une toponymie particulière. Toutefois, à la fin du Régime français en Nouvelle-France, les Amérindiens ne représentaient plus qu'environ que 10 % de la population du territoire (Québec actuel). Plusieurs communautés amérindiennes, qui s'étaient installées près des agglomérations urbaines, avaient commencé à parler la langue française.

Influence anglaise

La première colonie (« plantation ») britannique d'outre-mer fut fondée en 1607 en Virginie. La deuxième colonie, commencée en 1610, fut l'établissement de John Guy à Cupids, dans la baie de la Conception (île de Terre-Neuve). Par la suite, les tentatives d'établissement de colonies sur le continent nord-américain se sont succédé un peu partout non seulement à Terre-Neuve, mais en Acadie et surtout sur la côte est, une région qu'on désigna rapidement comme la Nouvelle-Angleterre.

Les Britanniques commencèrent donc en 1610 à vouloir coloniser les régions au nord de la Nouvelle-Angleterre. Mais les émigrants d'Angleterre se montrèrent peu attirés par la colonie de Terre-Neuve, d'autant plus qu'ils devaient partager le territoire avec les Français. La population britannique est restée faible et fragile durant plusieurs décennies. Étant donné que la pêche n'était praticable que de quatre à cinq mois par an, les investisseurs finirent par abandonner la partie. Comme les Français, les Anglais réussirent facilement à contraindre les Béothuks à se réfugier vers l'intérieur des terres.

Henry Hudson

En 1609, le roi anglais Jacques 1 er recruta Henry Hudson pour explorer les mers arctiques. La première présence britannique dans ces régions commença dans la baie d'Hudson et la baie James. Hudson effectua des expéditions pour rechercher, par les mers arctiques, le fameux passage du Nord-Est. Il découvrit en 1609 le fleuve qui portera son nom et qui relie la région de New York au lac Champlain et à la vallée du Saint-Laurent. Il disparut en 1611, sans laisser de traces, abandonné par son équipage sur les glaces de la baie d'Hudson. La toponymie conserve le souvenir de cet explorateur par des noms anglais tels que Hudson, Frobisher, Shouthampton, Coats, Mansel, Belcher, James, etc. Les quelques contacts des Anglais avec les Amérindiens et les Inuits furent très sporadiques.

Au plan linguistique, l'influence anglaise est demeurée faible pour tout le 17e siècle au Canada, à l'exception des dénominations toponymiques adoptées dans les régions de la baie d'Hudson (Hudson, Frobisher, Shouthampton, Coats, Mansel, Belcher, James, etc.), de Terre-Neuve (St John's, Cupids, Goose Bay, Corner Brook, etc.) et de l'Acadie (Cambellton, Bathurst, Moncton, Fredericton, Yarmouth, Amherst, etc.). À partir du 18e siècle, il en sera tout autrement.

Luttes coloniales

Les Amérindiens jouèrent un rôle de premier plan dans les luttes coloniales entre la Grande-Bretagne et la France. Les principaux alliés des Français étaient les Hurons, puis les Abénaquis, les Micmacs,  les Malécites, ainsi que de nombreux Algonquins. Quant aux Britanniques, ils étaient alliés principalement avec les Cinq Nations iroquoises. Comme nous l'avons vu plus tôt, Français auraient conclu des alliances avec quelque 23 nations, les Anglais avec 7, mais 14 autres sont restées neutres.

Luttes coloniales

La première guerre iroquoise dura près d'un siècle ; elle se termina par la « paix de Montréal » en 1701. Celle-ci mettait fin à une guerre qui avait duré seize ans et brisait la coalition anglo-iroquoise. Les Iroquois avaient alors déclaré « qu'ils n'accepteront ni la tomahawk anglais ni la hache française ». Le second conflit eut lieu durant la guerre de Sept Ans (souvent appelée en anglais French and Indian War ou encore Anglo-French Seven Years) et ne se termina que lors de la défaite finale de la Nouvelle-France en 1760. Enfin, la dernière guerre coloniale se produisit en 1812-1814, à la suite de la guerre de l'Indépendance américaine.

Tout au cours des rivalités anglo-françaises, les autochtones furent parfois astucieux au point de menacer les Français d'aller commercer avec les Anglais s'ils n'obtenaient pas satisfaction. Évidemment, Britanniques et Français encouragèrent leurs alliés autochtones à combattre avec eux leurs adversaires ou à demeurer neutres. Tant au plan militaire que commercial, les autochtones ne se soumirent à ces demandes que dans la mesure où elles servaient leurs propres intérêts, tout en montant Britanniques et Français les uns contre les autres pour leur profit. Mais la fin des guerres coloniales marqua la fin de ce qu'on appellerait aujourd'hui le « partenariat actif » entre les autochtones et les Européens.

Après le traité d'Utrecht

En 1713, le traité d'Utrecht, qui mettait fin à la guerre de Succession d'Espagne, changea la carte politique de l'Amérique du Nord. L'Angleterre obtint Terre-Neuve, la baie d'Hudson, une partie de l'Acadie et un protectorat sur les Iroquois. Il restait de la Nouvelle-France le Canada, une partie de l'Acadie (l'île Saint-Jean et l'île Royale, aujourd'hui respectivement l'île du Prince-Édouard et l'île du Cap-Breton) et la Grande Louisiane.

Utrecht-1713fr

Quant au territoire actuel du Nouveau-Brunswick, il devenait un « territoire disputé » entre les Britanniques et les Français, puisque l'Angleterre soutenait, d'après l'article 12 du traité d'Utrecht, que ce territoire était inclus dans « l'Acadie conformément à ses anciennes limites ». Dès lors, les contacts des populations autochtones des territoires conquis, surtout en « Acadie anglaise », se firent avec les Britanniques. Certaines alliances amérindiennes changèrent, mais les Français parvinrent à conserver la loyauté des Micmacs dans une grande partie de l'Acadie anglaise — alors la Nova Scotia.

Toutefois, les Britanniques virent d'un mauvais œil la bonne entente entre Acadiens et Amérindiens. Les autorités coloniales interdirent les rencontres entre les Acadiens et les Micmacs ; elles accusèrent aussi les Acadiens de pousser les Micmacs à attaquer les colons anglais. Par ailleurs, les Britanniques, qui croyaient que la conquête de l'Acadie supposait la sujétion des autochtones locaux, interprétèrent les traités signés entre Français et Indiens à leur avantage. Mais les autochtones n'avaient jamais cédé leurs terres aux Français; ils voulurent les conserver sous le régime anglais.

Durant le conflit franco-britannique, les Amérindiens alliés des Français dans la vallée du Saint-Laurent, de la région des Grands Lacs et de la vallée de l'Ohio avaient préalablement conclu des ententes avec le Grand Onontio (« père » en langue huronne), le gouverneur de la Nouvelle-France et « chef de guerre » des Français. En vertu de ces ententes, les autochtones se faisaient payer pour transporter les marchandises et recevaient une redevance mensuelle lorsqu'ils étaient chargés d'approvisionner les troupes en gibier. Mais il leur était encore plus rentable de rapporter des scalps et de capturer des prisonniers anglais : ils pouvaient obtenir 33 livres pour un « scalp anglais » et de 120 à 140 livres pour un « prisonnier anglais » ; par exemple, un Noir pouvait valoir de 600 à 1500 livres puisqu'il était considéré comme un « bien permanent ». De plus, leur participation à des raids organisés dans les colonies anglaises du Sud leur permettait de faire main basse sur les « prises de guerre » des localités pillées.

Les Français garantissaient également aux Amérindiens des compensations sur les territoires utilisés pour la construction de forts, et leur versaient même des droits de passage. Des ententes semblables étaient conclues entre les Britanniques et leurs alliés amérindiens (ce qui inclut les « scalps français »), mais en général les autochtones trouvaient que les les Britanniques leur donnaient de meilleurs produits et payaient plus cher les fourrures au moment des négociations commerciales.

Après la Conquête

Après la défaite française des Plaines d'Abraham à Québec (1759) et la capitulation de Montréal (1760), la Conquête anglaise au Canada entraîna non seulement une rupture politique, mais aussi une rupture économique et sociale. Par le traité de Paris de 1763, la France cédait à la Grande-Bretagne le Canada, toute l'Acadie (incluant l'île Royale et l'île Saint-Jean) et la rive gauche du Mississippi. On comprendra que la nouvelle donne politique rendait complètement caduques les alliances franco-amérindiennes.

Au cours de cette première période de contacts plus soutenus avec les autochtones, les problèmes linguistiques furent négligeables dans la mesure où les Blancs, Français comme Anglais, ne tentèrent pas — ils ne le pouvaient d'ailleurs pas — d'anéantir ni les peuples autochtones ni leurs langues. Les explorateurs et missionnaires français ou canadiens apprenaient les langues amérindiennes afin de communiquer avec ces peuples. Évidemment, les autochtones et les Blancs devaient s'échanger des mots et s'en emprunter mutuellement. La situation se modifiera sensiblement après la défaite française, et ce, aux dépens des Amérindiens.

« Politique indienne » des autorités britanniques

En devenant officiellement une colonie britannique en 1763 au moment du du traité de Paris, le Canada se vit décapité de sa classe dirigeante française en transférant le pouvoir politique et économique aux nouveaux conquérants anglais. Les soldats et les administrateurs français quittèrent immédiatement la colonie et retournèrent en France. Les autochtones durent apprendre à vivre sous le nouveau régime britannique. Les Iroquois alliés des Britanniques, parfois appuyés par des soldats, décidèrent de se dédommager des coûts subis par la guerre franco-britannique en pillant les villages algonquins, voire en incendiant et accaparant tout ce qu'ils pouvaient.

Soulèvement du chef Pontiac

La chute de la Nouvelle-France avait laissé la plupart des communautés autochtones à la merci des Britanniques. Beaucoup de militaires se montrèrent arrogants, des spéculateurs avides de terres firent des pressions et, contrairement aux Français, les nouveaux administrateurs se révélèrent peu empressés de combler les autochtones de présents pour s'en faire des alliés. Il est vrai que les Français avaient longtemps excellé dans l'art de distribuer des cadeaux aux autochtones. Ce fut aussi l'époque où des prophètes autochtones firent leur apparition dans les tribus. Leurs propos soulevaient l'enthousiasme en prêchant l'indianité et la renaissance des valeurs amérindiennes.

Neolin l'imposteur

L'un des plus célèbres fut un Delaware nommé Neolin, appelé « L'Éclairé » par les Amérindiens et « The Impostor » (L'Imposteur) par les Britanniques. Il soutenait que le « Grand Créateur » en personne lui avait révélé la « vraie voie » en préconisant un retour aux sources. Le « Maître de la vie » lui aurait également commandé de « jeter les Blancs à la mer », les Anglais en particulier : « Je vous avertis que si vous souffrez l'Anglais chez vous, vous êtes morts. Les maladies, la picotte et leur prison vous détruiront totalement. » Neolin devint fort populaire auprès des Amérindiens qui vinrent de partout pour l'entendre. Il convertit le grand chef des Outaouais, Pontiac (v. 1720-1769), ancien allié algonquin des Français, et lui fournit une doctrine de combat, car le discours nativiste de Neolin eut pour effet d'alimenter la rébellion contre les Britanniques (les Tuniques rouges).

Le chef Pontiac conçut un plan pour contrecarrer les exactions des militaires et des Iroquois en tentant de constituer une fédération amérindienne qui regrouperait toutes les tribus de l'Est. Soutenu apparemment par la France, Pontiac se fixa pour objectif de chasser les Anglais de leurs positions frontalières et de rétablir l'autonomie des Amérindiens au Canada. La nouvelle du traité de Paris (1763) décida les Amérindiens à déterrer la hache de guerre, car ils n'avaient pas été battus et n'acceptaient pas que le Grand Onontio (le roi de France) ait pu céder aux Britanniques leur propre territoire. Pontiac donna l'ordre de la révolte et, à la tête de milliers d'Amérindiens, s'empara facilement de tous les forts depuis Michillimakinac jusqu'à Pittsburg.

Cette guerre anglo-indienne fut marquée par de grandes cruautés tant de la part des autochtones que des Britanniques. Par exemple, les autochtones massacrèrent ou amenèrent en captivité les garnisons et les réfugiés vaincus. Ils firent plus de 2000 morts. Le général Jeffrey Amherst, alors gouverneur général et commandant en chef des forces britanniques, envisagea même de renoncer aux colonies d'Amérique du Nord.

Amherst et Bouquet

De leur côté, les Britanniques en profitèrent pour mener une véritable guerre bactériologique contre les Amérindiens. Tandis que Pontiac et ses alliés commençaient à mettre sérieusement en péril les forces britanniques, le général Jeffery Amherst fit parvenir au colonel d'origine suisse Henri Bouquet (1719-1766), qui servait dans l'armée anglaise, le message suivant : « Vous feriez bien d'infecter les Indiens au moyen de couvertures ayant servi à des vérolés ou de vous servir de tout autre moyen qui pourrait contribuer à exterminer cette race maudite. » (En anglais : « You will Do well to try to Innoculate the Indians by means of Blankets, as well as to try Every other method that can serve to Extirpate this Execrable Race »). Les Britanniques connaissaient bien la faiblesse immunitaire des autochtones, de même que les effets dévastateurs qu'auraient sur eux la variole. Dans une lettre du 13 juillet 1763 adressée au général Jeffrey Amherst, le colonel Bouquet écrivait : « Je tenterai de contaminer les Indiens avec des couvertures qui pourraient leur tomber entre les mains, tout en prenant soin de ne pas me rendre malade moi-même. »

On discuta aussi de la « méthode espagnole » (« the Spaniard's method »), qui consistait à utiliser des chiens pour chasser les Indiens, mais devant la pénurie de chiens de chasse, la méthode fut jugée peu efficace. Les soldats anglais distribuèrent donc aux populations concernées, surtout des Delaware, des Shawnee et des Mingo, des couvertures contaminées et de l'alcool empoisonné. La stratégie réussit au point de déclencher une épidémie généralisée dans les rangs des autochtones, peu armés au plan immunitaire pour combattre les « maladies des Blancs ». Le colonel Henry Bouquet offrit même une prime pour toute chevelure indienne (un scalp) rapportée au camp; quant au capitaine Siméon Écuyer, le défenseur du fort Pitt (maintenant Pittsburgh, en Pennsylvanie), il donna l'ordre de « couper par morceaux les femmes et les enfants des guerriers qui attaqueraient le fort ». Les autorités britanniques étaient bien décidées à réprimer la rébellion dans le sang s'il le fallait. Les mots qui revenaient le plus souvent dans la bouche des Britanniques étaient en anglais Vermine, Savage, Execrable Race, Total Extermination et Total Extirpation. Les officiers britanniques laissaient ainsi comprendre aux Amérindiens que les règles commerciales étaient désormais changées et qu'ils n'étaient pas leurs alliés, mais les nouveaux « maîtres ». Ils culpabilisèrent les autochtones en leur signifiant qu'ils devraient avoir honte d'avoir accepté la « charité », comme ils l'avaient fait avec les Français. La politique non conciliante du général Amherst réussit à alimenter le mécontentement des autochtones et faire renaître de ses cendres l'alliance franco-indienne dans le tout le « pays d'en haut ».

Le conflit perdura, puis l'Église catholique réussit à convaincre des miliciens canadiens de combattre le soulèvement autochtone. Les guerriers de Pontiac ne purent vaincre le fort de Détroit, défendu par le général Henry Gladwin. Par la suite, les diverses tribus firent la paix les unes après les autres et, en 1766, tous les Amérindiens avaient enterré la hache de guerre..

Alors qu'à l'époque de la Nouvelle-France les autochtones avaient réussi à tenir tête aux Français, ils se soumirent au nouveau régime colonial, mais ils se sont trouvés en même temps à accepter un long processus de dépendance et d'assujettissement. D'ailleurs, les années qui suivirent la défaite française apportèrent à la plupart des autochtones un surcroît de maladies, de famines et de décadence culturelle. C'est que le régime britannique accentua les contacts entre nations autochtones et Européens, avec les conséquences néfastes pour les Premières Nations.

Utilité des autochtones
Anglais de l'Amérique du nord

Les autochtones qui vivaient en Nouvelle-France étaient habitués de prendre leurs distances vis-à-vis des Français : ils étaient des alliés, jamais des soumis ou des sujets. Sous le régime britannique, la situation se trouvait  modifiée. Les autorités britanniques se servirent d'abord des Iroquois pour assujettir les anciennes nations alliées des Français. C'est ainsi que les Algonkiens (Abénaquis, Algonquins, Hurons, Nipissingues, etc.) de la vallée du Saint-Laurent furent subordonnés aux Iroquois qui, dorénavant, allaient servir d'intermédiaires auprès des Britanniques. Malgré tout, par méfiance, de nombreux Iroquois du Canada se montrèrent enclins à se tenir à l'écart des conflits entre Blancs.

Il n'en demeure pas moins qu'à ce moment les Amérindiens ne pouvaient plus faire jouer les intérêts des Français contre ceux des Anglais (ou l'inverse), comme ils le faisaient lorsque les deux pays se disputaient le territoire. En réalité, après la tentative de soulèvement avortée de Pontiac, les Amérindiens n'eurent pas beaucoup d'autre choix que de se rallier aux nouveaux « maîtres » du pays. Dans un premier temps, les Britanniques considérèrent que les autochtones étaient encore utiles pour parachever la conquête du territoire, surtout dans la région des Grands Lacs et la vallée de l'Ohio, ainsi que pour poursuivre le commerce et l'exploration. Les autorités britanniques se sentirent obligés d'accorder aux autochtones un « Territoire indien » presque souverain : le nord de la nouvelle « Province of Quebec » (province de Québec) et toute la région des Grands Lacs et de la vallée de l'Ohio (entre la rivière Ohio et le fleuve Mississippi). La Proclamation royale de 1763 reconnaissait aussi l'existence du droit des autochtones et désignait la Couronne anglaise comme protectrice de ce droit.

Nous déclarons de plus que c'est Notre plaisir royal ainsi que Notre volonté de réserver pour le présent, sous Notre souveraineté, Notre protection et Notre autorité, pour l'usage desdits sauvages, toutes les terres et tous les territoires non compris dans les limites de Nos trois gouvernements ni dans les limites du territoire concédé à la Compagnie de la baie d'Hudson, ainsi que toutes les terres et tous les territoires situés à l'ouest des sources des rivières qui de l'ouest et du nord-ouest vont se jeter dans la mer.

Ce n'est pas la reconnaissance qui incita les Britanniques à « abandonner » aux autochtones la plus grande partie du territoire conquis, c'est plutôt qu'ils ne pouvaient pas en assurer la défense. Aussi bien laisser provisoirement les territoires incontrôlables aux autochtones. Les autorités coloniales savaient déjà que cette situation n'était que temporaire et qu'avec l'immigration éventuelle de colons anglais il serait plus facile de déloger ces alliés devenus trop encombrants. On créera bientôt les « réserves indiennes » !

Tout allait changer très vite. La Proclamation royale ne résista pas longtemps aux appétits des spéculateurs. Dès 1768, le « Territoire indien » au sud de la rivière Ohio fut enlevé aux Amérindiens afin de satisfaire à la demande des colons anglais qui favorisaient l'expansion des colonies. Six ans plus tard, lorsque l'Acte de Québec (1774) repoussa les frontières de la colonie de Québec pour y inclure le tout le bassin des Grands Lacs, le « Territoire indien » fut simplement rayé de la carte.

Avec la guerre de l'Indépendance américaine (1776-1783) entre les Britanniques et les Treize Colonies insurgées, la situation se détériora pour les autochtones. On sait que, le 4 juillet 1776, les colonies américaines adoptèrent la Déclaration d'indépendance et que les colons américains ne furent pas tous solidaires: les « loyalistes », fidèles à la Couronne anglaise, se rangèrent du côté des Britanniques avant de fuir au Canada.

Jusque là, la population européenne de l'Amérique du Nord britannique ne comptait pas plus de 100 000 habitants concentrés principalement sur le littoral de l'Atlantique (Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick et île du Prince-Édouard) et le long de la vallée du Saint-Laurent. Les Amérindiens, encore plus nombreux (environ 200 000), étaient dispersés dans tout le reste du Canada actuel : forêts de l'Est, région des Grands Lacs, plaines de l'Ouest et côte du Pacifique.

Après la fin de la guerre de l'Indépendance américaine (1783), quelque 50 000 réfugiés loyalistes émigrèrent vers le territoire canadien et s'établirent en Nouvelle-Écosse et sur le cours supérieur du Saint-Laurent. Cette arrivée massive de citoyens américains blancs entraîna la création d'une nouvelle province, celle du Nouveau-Brunswick, et transforma radicalement l'Amérique du Nord britannique. L'île de Terre-Neuve se peupla lentement avec comme résultat l'anéantissement des Béothuks expulsés de leurs villages côtiers et en partie exterminés par des colons anglais et des expéditions militaires punitives, notamment celle du lieutenant Buchan en 1817; en 1810, le gouvernement britannique publia une proclamation officielle afin de protéger les Béothuks, mais il était déjà trop tard : la dernière représentante des Béothuks (Nancy Shanawhdit) mourut de tuberculose à St. John's en 1829 à l'âge de 23 ans. Déjà peu nombreux dans les Maritimes, les Micmacs et les Malécites succombèrent aux maladies. Dans la région des Grands Lacs, la population autochtone fut aussi victime des maladies, de l'alcool et des fusils; le nombre des autochtones chuta de moitié en quelques décennies. Seuls les Inuits de l'Arctique, les Naskapis et les Montagnais du Nord québécois, les Indiens des Plaines et de la côte du Pacifique continuèrent, pour un temps, à vivre à l'écart des populations européennes.

Province du Québec en 1783
©Jacques Leclerc 2018

Il ne faut pas oublier que le retraçage des frontières du Canada après la guerre de l'Indépendance américaine entraîna d'autres changements radicaux chez les Amérindiens. Étant donné que les régions méridionales de la Province of Quebec devinrent des territoires des États-Unis en 1783, beaucoup d'Amérindiens se trouvèrent du jour au lendemain citoyens américains. Le traité de Paris de 1783 laissait la plupart des Iroquois de la Confédération des Six Nations à cheval sur la nouvelle frontière qui séparait le Canada des États-Unis. La division politique des Iroquois de chaque côté de la frontière s'accentua au point que ces derniers finirent par se méfier de tous les gouvernements, tant canadiens qu'américains. La Confédération iroquoise fut écrasée par les troupes militaires américaines et céda au gouvernement des États-Unis l'ouest de la Pennsylvanie, le Kentucky et l'État de New York. À la fin de la guerre de l'Indépendance, il ne restait plus que 8000 Iroquois « américains » complètement isolés des Iroquois « canadiens ».

La guerre de 1812 terminée, les autorités coloniales décidèrent que les Amérindiens n'étaient plus guère utiles comme alliés. Leur premier souci était désormais d'avoir accès aux richesses du sol des terres autochtones, au plus bas prix possible et sans effusion de sang. C'est alors que le gouvernement britannique adopta pour les autochtones du Canada une nouvelle politique. Sanctionnée officiellement en 1830, cette politique encouragea la « civilisation » et la christianisation au moyen de « terres de réserve », qui deviendront plus tard des « réserves » indiennes.

Création des réserves indiennes

En effet, les autochtones durent apprendre à vivre dans des « réserves » après qu'on eût négocié, généralement par la persuasion (pour ne pas dire par la force), des traités avec eux. Du point de vue des autochtones, les traités étaient rédigés dans une langue étrangère et faisaient appel à des concepts juridiques d'un système de droit qui leur était totalement inconnu. Les Britanniques firent en sorte que les terres des autochtones puissent être vendues aux colons, tandis que l'argent provenant de la vente servait à financer l'administration de ces « terres de réserve ». Cette pratique, déjà systématiquement utilisée aux États-Unis, eut pour effet de transférer des milliers d'acres de terres autochtones aux colons. Le gouvernement colonial obligea aussi les autochtones à subdiviser les « terres de réserve ». Les dirigeants autochtones s'y opposèrent, car pour eux la primauté de la propriété privée était contraire à leur tradition de propriété collective.

Un autre aspect de la « politique indienne » consistait à faire vivre les autochtones dans des maisons, leur faire pratiquer l'agriculture et les instruire en anglais dans des pensionnats dirigés par des missionnaires. Le gouvernement se mit à offrir des cadeaux, généralement des outils et des instruments, afin d'« encourager la transition de la vie nomade » à l'établissement de sociétés agricoles. À partir de la décennie 1840, un nouveau « programme indien » fut mis en place pour assimiler les autochtones au sein de la société blanche, ce qui impliquait la liquidation des langues ancestrales. Malgré les critiques à l'égard de la politique britannique, les tentatives visant à assimiler les autochtones redoublèrent et même s'accélérèrent.

Puis on signa de nombreux traités destinés à « libérer » de grandes étendues de terre à des fins de colonisation. Dans les Prairies, c'est la Compagnie de la Baie d'Hudson qui administrait le territoire appelé Terre de Rupert. En Colombie-Britannique, alors une colonie distincte du Canada, le gouverneur James Douglas (1851-1864) négocia jusqu'à 14 traités dans la seule île de Vancouver.

En 1857, une loi du Bas-Canada intitulée Loi pour encourager la civilisation graduelle des tribus indiennes définit pour la première fois le mot « Indien », qui devait servir de base pour les définitions dans les lois ultérieures sur les Indiens; on introduisit les notions d'« Indien inscrit », « de plein droit » et « Indien non inscrit ». Puis la Grande-Bretagne céda en 1860 la responsabilité des Affaires indiennes à ses colonies, qui poursuivront la politique d'assimilation des décennies précédentes, notamment la question des réserves indiennes. Ou, la politique de regroupement dans des réserves sera lourde de conséquences pour de nombreux autochtones. Un géologue du Trinity College de Toronto, à la fois observateur des Amérindiens, Henry Youle Hind (1823-1908), nous en donne ce témoignage en 1863 :

Nous nous sommes vite rendu compte que les Montagnais et les Naskapis qui s'attardent sur la côte (dans la réserve) perdent rapidement l'énergie et la force physique qui les caractérisent quand ils vivent à l'intérieur des terres et dont ils ont absolument besoin pour survivre dans une contrée montagneuse au gibier épars. Une fois qu'ils sont sur la côte, leurs habitudes changent rapidement; ils se mettent à vivre de phoques et de poissons, deviennent sensibles au changement de climat et, au printemps, sont sujets aux attaques de grippe prolongées; les jeunes deviennent tuberculeux, leurs aînés, rhumatisants, et la mort vient vite éclaircir les rangs de cette race jadis nombreuse et particulièrement intéressante.

Henry Youle Hind

Henry Youle Hind a eu le mérite d'avoir reconnu que le contact des peuples autochtones avec les Européens avait été corrompu par le commerce, la maladie et l'alcool. Néanmoins, les solutions qu'il proposait relevaient encore de l'esprit paternaliste du colonisateur. À la suite de ses nombreux reportages, il recommandait au gouvernement colonial que les Indiens soient évangélisés le plus tôt possible et qu'il faudrait les persuader de « renoncer à leur style de vie vagabonde et de se résoudre » à s'installer dans des « terres de réserve ». Le gouvernement canadien mettra vingt ans à appliquer toutes les mesures proposées par Hind. Les uns à la suite des autres, les peuples autochtones s'installeront dans des réserves où des missionnaires et des agents du gouvernement leur apprendront à chanter des cantiques et cultiver des pommes de terre.

Avant le début des années 1800, époque où de nombreux autochtones furent emportés par des épidémies, près de 33 000 autochtones vivaient sur l'actuel territoire des Prairies. Durant plus de 500 ans, la présence européenne a probablement entraîné des pertes de 50 % à 75 % parmi ces populations, bien que certains chercheurs estiment que cette diminution serait plutôt de l'ordre de 90 %. Considérons aussi que les coutumes des populations autochtones furent profondément transformées : non seulement les habitations, le travail, les vêtements, etc., changèrent, mais beaucoup finirent par perdre leur langue ancestrale. Même les Inuits furent touchés par la « civilisation ». Dans la seconde moitié du 19e siècle, quelque 30 000 pêcheurs blancs fréquentaient le Grand Nord. Les maladies s'introduisirent et, jointes aux modifications dans le régime alimentaire traditionnel, elles provoquèrent un brusque déclin de la population inuite.

Autorités canadiennes et les autochtones

L'Acte de l'Amérique du Nord britannique (appelé officiellement aujourd'hui Loi constitutionnelle de 1867) fut adopté par le Parlement britannique en mars 1867 et proclamé au Canada le 1er juillet. C'était la première fois qu'une colonie parvenait à s'autogouverner sans quitter l'Empire britannique, car le Canada demeurait une colonie britannique; il le restera jusqu'en 1931 à la  proclamation du Statut de Westminster (Londres). Le « Dominion du Canada » (ou Confédération canadienne) résultait de l'union, en une fédération, de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, du Québec (Bas-Canada) et de l'Ontario (Haut-Canada).

Selon la Constitution du Canada de 1867, le gouvernement fédéral devenait entièrement responsable du sort des autochtones. Sous le régime britannique, les autochtones avaient dû apprendre à vivre dans des « réserves », faire instruire leurs enfants à l'école des Blancs et élire des conseils de bande. En compensation, le gouvernement colonial devait subvenir à leurs besoins, ce qui les confinait dans un rôle de dépendance.

Loi sur les indiens

En 1867, les autochtones et les terres qui leur étaient réservées tombèrent sous la responsabilité du gouvernement fédéral du Canada. À l’exemple des  changements politiques précédents, les autochtones ne furent pas consultés. Comme il se doit, le gouvernement canadien hérita des traditions paternalistes amorcées par l'Administration britannique. La première loi fédérale relative aux « Indiens » fut adoptée en 1876 : ce fut la première Loi sur les Indiens. Elle était encore tributaire des politiques axées sur la protection, l'assimilation et la christianisation. Le but était d'amener les collectivités indiennes et, à la longue, l'ensemble des peuples autochtones à sortir de leur état « primitif » et démuni et à accéder à la « civilisation » et à l'autonomie, contribuant du même coup à faire du Canada une communauté homogène, c'est-à-dire non autochtone et chrétienne. La Loi sur les Indiens de 1876 instaurait un cadre législatif qui supposait un mode de vie façonné par les Blancs. Cette loi régira tous les aspects de la vie sur les réserves jusqu'en 1951, soit pendant 75 ans. Dans sa formulation, cette loi est demeurée à peu près inchangée jusqu'à nos jours, et ce, malgré les nombreuses modifications dont elle fit l'objet. La plupart des données qui suivent proviennent du Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones (Report of the Royal Commission on Aboriginal Peoples) publié en octobre 1996 par le ministère fédéral des Affaires indiennes et du Nord.

« Pupilles de l'État »

En 1869, la Loi pourvoyant à l'émancipation graduelle des Indiens (titre réel : Loi pourvoyant à l'émancipation graduelle des Indiens, à la meilleure administration des affaires des Indiens et à l'extension des dispositions de la loi 31 , Victoria, chapitre 42, S.C. 1869, c. 6.), ce qui s'intitulait en anglais : An Act for the gradual enfranchisement of Indians, the better management of Indian affairs, and to extend the provisions of the Act 31st , Victoria, Chapter 42, S.C. 1869, c. 6. Cette loi imposa des administrations de type municipal dans les réserves afin d'apprendre aux autochtones le fonctionnement de l'ensemble de la société et de faciliter leur assimilation à l'intérieur de celle-ci.

La politique relative aux « Indiens » (comme on les appelait) reposait sur des principes nationaux qui admettaient comme postulat que les autochtones étaient nettement inférieurs au reste de la société. D'ailleurs, le rapport annuel du département de l'Intérieur pour l'année 1876 exprimait en ces termes l'idéologie qui faisait des Indiens des « pupilles de l'État » :

Notre législation au sujet des Sauvages, repose sur le principe que les naturels du pays doivent être tenus en état de tutelle, et qu'ils doivent être traités comme des pupilles et des enfants de l'État. [...] Les intérêts bien entendus des naturels du pays comme ceux de l'État, exigent que l'on fasse tous les efforts possibles pour aider aux Peaux-Rouges à sortir eux-mêmes de leur état de tutelle et de dépendance, et il est évidemment de bonne politique et de notre devoir de les préparer par l'éducation et par tout autre moyen, à un degré de civilisation plus élevé en les encourageant à se prévaloir de tous les droits de citoyens, et à en assumer les obligations.

La politique sur les autochtones semblait claire et le ministre de l'Intérieur de l'époque, David Laird, exprimait ainsi sa pensée paternaliste lors du dépôt du projet de loi au Parlement : « Il faut traiter les Indiens comme des mineurs ou comme des Blancs. » Dans la Loi sur les Indiens, comme dans les lois précédentes en cette matière, un « Indien » devait être quelqu'un de « sang indien » ou, dans le cas des mariages mixtes, une non-Indienne mariée à un Indien. Les Indiennes qui épousaient des non-Indiens n'étaient pas reconnues comme des « Indiennes », au sens de la loi.

En 1884, le Parlement adoptait la Loi sur l'avancement des Indiens (Indian Advancement Act), qui conférait des pouvoirs municipaux aux « bandes avancées ». Le Canada continua de signer des traités un peu partout dans le pays. Généralement, ces traités prescrivaient le versement de petites rentes annuelles fixes par habitant ainsi que l'attribution de « terres de réserve » (généralement un mille carré par famille de cinq personnes).

Difficultés de la politique paternaliste

Cette politique d'un autre âge ne pouvait pas durer indéfiniment. Comme dans la plupart des pays abritant des populations indigènes, le Canada connut aussi des difficultés avec les autochtones. Les décennies qui suivirent la naissance du Canada de 1867 parurent pénibles pour certaines nations des Plaines, notamment les Cris, les Ojibwés, les Saulteux, les Assiniboines et les Pieds-Noirs. Au 19e siècle, la question des terres autochtones entraîna à deux reprises des affrontements entre les autorités canadiennes et les Métis.

Ainsi, la création de la province du Manitoba en 1870 fut en quelque sorte le résultat de disputes dans la région de la Rivière-Rouge, entre Blancs et Métis. La Loi de 1870 sur le Manitoba répondait à un grand nombre des demandes des Métis, dont l'assemblée législative bilingue (avec les langues anglaise et française) et la réserve de quelque 1,4 million d'acres de terres « au bénéfice des familles des Métis résidents ». Mais le Manitoba de l'époque était très petit  — environ un peu plus de 160 km² contre 649 950 km² aujourd'hui — et parut nettement insuffisant pour des communautés qui tiraient leur subsistance de la chasse et du piégeage.

Entre 1873 et 1899, l'ouest du Canada reçut plus d'un million de nouveaux immigrants anglophones, ce qui provoqua la colère des « Indiens des Plaines ». Peu après la création du Manitoba, de nombreux Métis quittèrent la province pour aller vivre plus à l'Ouest, sur les berges de la rivière Saskatchewan. Les terres qu'ils cultivèrent faisaient partie des Territoires du Nord-Ouest, donc demeurait de juridiction fédérale. Soulignons qu'à l'époque le terme de Métis était réservé aux personnes de descendance française et catholique et que les personnes dont le père était britannique (ou écossais) et protestant étaient appelées Country-born (par opposition aux Foreign born); on réservait aussi l'expression Sang Mêlé (Mixed Blood) ou Bois-Brulé (Burn Wood) pour désigner les enfants d'hommes européens et de femmes autochtones. Pendant longtemps, on a qualifié les Métis de bredes (« race »), de half-breeds (« demi-race »), de settlers (colons) et de bien d'autres noms chargés d'opprobre tels que Black Scots (« Écossais noirs »), Métis anglaise (« Métis anglais »), The Flower Beadwork People (« Gens au motif floral perlé »), The Buffalo People (« Gens de Buffalo ») et Breeds and Half-breeds (« demi-races »).

En 1885, lors de la rébellion du Nord-Ouest, des Cris des Plaines, désespérés par la disparition du bison, se joignirent aux Métis, qui furent défaits à Batoche (en Saskatchewan) par les troupes envoyées par le gouvernement canadien; leur chef, Louis Riel, fut finalement jugé et pendu, mais sa mort laissa le pays profondément divisé. Au cours des décennies suivantes, les conflits entre Blancs et Amérindiens suscitèrent l'animosité des Cris et des « Indiens de l'Ouest »; aux conflits suivit une période de répression durant laquelle les différents gouvernements canadiens tentèrent de réduire les libertés des populations amérindiennes, généralement parquées dans des « réserves ».

En 1889, le ministère fédéral des Affaires indiennes fut créé afin de mettre en pratique la politique fédérale relative aux Indiens. Pendant des décennies, la Loi sur les Indiens autorisa le ministre des Affaires indiennes à fournir des services de santé et à prendre des mesures pour empêcher la propagation des maladies dans les réserves indiennes. En même temps, les autorités gouvernementales, appuyées par la Police montée, redoublèrent d'efforts pour faire disparaître les pratiques culturelles des populations autochtones. Ainsi, les danses et les cérémonies rituelles amérindiennes furent non seulement interdites, mais réprimées par les forces de l'ordre. En Colombie-Britannique, des policiers intervinrent pour empêcher les Amérindiens de tenir leurs potlachs, une cérémonie à caractère sacré et communautaire. Dans les Prairies, des Amérindiens furent emprisonnés pour avoir participé à des danses traditionnelles. Certains chefs autochtones osèrent condamner ouvertement la politique répressive du gouvernement, mais rien n'y fit. L'interdit sur les cérémonies traditionnelles se maintiendra jusqu'au début de la décennie de 1950.

Écoles autochtones

Mentionnons également la question des écoles destinées aux autochtones dans l'Ouest, surtout au Manitoba, en Alberta et en Colombie-Britannique, mais aussi ailleurs. Les autorités fédérales encouragèrent la fondation de nouveaux internats et de nouvelles « écoles industrielles ». Ces écoles, toutes situées à l'extérieur des réserves, enseignaient les travaux manuels afin de donner aux autochtones une formation en agriculture ou aux métiers, et d'inculquer la religion. Le Rapport Davin (du nom de son rédacteur, Nicholas Flood Davin) recommandait que les enfants soient enlevés de chez eux, étant donné que « l'influence du wigwam est plus forte que celle qu'ils subissent pendant la journée à l'école », et qu'ils soient « maintenus constamment dans un cadre civilisé », c'est-à-dire dans des pensionnats où ils recevraient les « soins d'une mère » et une éducation qui les préparerait à la vie dans un Canada moderne. En 1920, en vertu d'une modification apportée à la Loi sur les Indiens, l'éducation devint obligatoire pour les enfants de 7 à 15 ans, et des agents de discipline furent habilités à infliger des pénalités aux parents qui refusaient de laisser leurs enfants fréquenter l'école.

Les écoles et pensionnats furent importants en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan, en Alberta, en Colombie-Britannique, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Yukon, mais il y en eut aussi en Nouvelle-Écosse (à Shubenacadie) et jusqu'à six au Québec (Amos, Pointe-Bleue, Sept-Îles, La Tuque et deux à Fort-George; l'une catholique, l'autre anglicane). L'emploi des langues autochtones dans les écoles était interdit et les élèves étaient sévèrement punis, voire battus, lorsqu'ils parlaient leur langue; les matières enseignées étaient présentées de manière à atteindre les objectifs fixés. Toutefois, beaucoup d'autochtones voulurent s'instruire afin de mieux conserver leur identité au sein de la société blanche, non la faire disparaître. Les innombrables rapports dénonçant les conditions dans lesquelles vivaient les enfants autochtones ne parvinrent pas à amener les Églises ni les gouvernements successifs à adopter des mesures pour redresser la situation.

Pensionnat pour autochtones

Devant le constat d'échec de ces écoles, ce n'est en 1988 qu'on fermera le dernier internat fédéral en Alberta. Aux mesures concertées pour faire disparaître les habitudes, les langues, les traditions et les  croyances autochtones, vinrent s'ajouter la mauvaise gestion et le sous-financement, une instruction de qualité inférieure, sans oublier les sévices déplorables subis par de nombreux enfants autochtones. Dans une déclaration au nom de la Direction des affaires indiennes devant le Comité permanent des ministres de l'Éducation, R. F. Davey révéla, le 25 septembre 1963, que la formation pratique qui était offerte aux élèves « laissait beaucoup à désirer, car elle consistait essentiellement en des tâches répétitives qui n'avaient pratiquement aucune valeur éducative ». Il citait une étude du Ministère selon laquelle, même encore en 1950, « plus de 40 % du personnel enseignant n'avait aucune formation professionnelle ». Certains instituteurs n'avaient même pas terminé leurs études secondaires.

Changements plus prometteurs

Après la Seconde Guerre mondiale, la montée de l'anticolonialisme sensibilisa l'opinion publique canadienne à la culture et au patrimoine des peuples autochtones. Beaucoup de Canadiens blancs commencèrent à se rendre compte que l'ancien objectif d'assimilation n'avait pas été atteint et qu'il fallait accorder un rôle plus important aux autochtones dans la société canadienne. Les mentalités changèrent aussi devant le mouvement appelé « Pouvoir rouge » (Red Power). La société non autochtone a commencé à se rendre compte de l'échec de ses politiques vers la fin des années soixante.

Malgré la grande ténacité des missionnaires, il fallut constater que la majorité des enfants autochtones ne fréquentaient pas les écoles construites à leur intention. Néanmoins, au cours du dernier siècle, une dizaine de langues autochtones du Canada ont disparu et au moins une douzaine d'autres seraient maintenant sur le point de disparaître. Des quelque 800 000 personnes qui ont déclaré être « autochtones » en 1996, seulement 26 % ont signifié que leur langue maternelle était une « langue autochtone » et une proportion encore plus faible a admis parler cette langue à la maison. Cela signifie que beaucoup d'autochtones ont délaissé leur langue ancestrale. Selon des analyses démolinguistiques, on estime qu'au cours de la vie d'une génération donnée il y aurait une « perte partielle » de la langue maternelle d'un bon quart.  Jusqu'en 1969, l'objectif d'assimilation a continué de dominer la politique fédérale, bien que le gouvernement fédéral ait pris soin d'utiliser des termes comme « égalité » et « citoyenneté » au lieu du langage brutal d'autrefois.

Un caractère distinct
Carectere distinct

En 1960, le gouvernement fédéral accorda aux Amérindiens le droit de voter aux élections fédérales sans perdre leur statut. Les provinces finirent par faire de même, jusqu'à ce que le Québec accorde des droits similaires en 1968. Puis la plupart des communautés autochtones réussirent graduellement à administrer elles-mêmes leur propre système d'enseignement dans les « réserves ». Aujourd'hui, elles gèrent généralement la plus grande partie de leurs programmes de santé et de bien-être social; elles disposent parfois de leur propre police. La Loi sur les Cris et les Naskapis du Québec, adoptée en 1984 à la fois par le Parlement fédéral et le parlement de Québec, marqua un pas en avant vers l'autonomie gouvernementale des autochtones. Par ailleurs, la Loi constitutionnelle de 1982 a reconnu les « droits existants — ancestraux ou issus des traités » de tous les autochtones du Canada, les Premières Nations, les Métis et les Inuits. L'adoption de la Charte des droits et libertés de 1982 a fait en sorte que le gouvernement canadien a abandonné sa politique d'assimilation et reconnu aux autochtones leur caractère distinct. Le résultat le plus manifeste fut, le 1er avril 1999, la création du territoire du Nunavut, situé dans l'est de l'Arctique et comprenant un cinquième de la superficie du Canada. La création du Nunavut constitua un moment historique pour le Canada, et l'événement fit aussitôt le tour du monde en raison de son caractère exceptionnel. En effet, l'instauration d'un gouvernement reflétant les traditions culturelles et les aspirations socio-économiques du peuple inuit a suscité l'intérêt de toute la communauté internationale.

Langues autochtones

Aujourd'hui, le Canada compte au moins 65 ethnies autochtones et probablement plus de langues. Cependant, les autochtones ne parlent pas tous leurs langues ancestrales, même s'ils appartiennent  à une ethnie particulière. Ainsi, en 1996, 67,8 % des autochtones parlaient l'anglais comme langue maternelle et 5,8 %, le français (soit 45 955 autochtones « francophones »). Le Canada ne comptait que 15 165 personnes de langue maternelle autochtone, qui ne connaissent ni l'anglais ni le français, soit 8,1 % de tous les locuteurs de langue maternelle autochtone, mais 187 670 locuteurs parlaient à la fois une langue autochtone et l'une des langues officielles, généralement l'anglais.

La plupart des langues amérindiennes appartiennent à quatre familles linguistiques: la famille eskimo-aléoute au nord, la famille iroquoienne au centre-est du Canada, la famille algonkienne de l'est des Grands Lacs aux Maritimes et la famille na-déné au nord et à l'ouest du pays.

En 1990 et 1991, l'Assemblée des Premières Nations (APN) a effectué une enquête sur l'état des langues des Premières Nations dans les réserves du Canada. Les résultats ont été publiés dans les rapports intitulés Towards Linguistic Justice for First Nations (1990) et Towards Rebirth of First Nations Languages (1992). Cette enquête est accablante pour les langues autochtones : elle révèle et confirme que, sur environ 53 langues au Canada, 50 d'entre elles étaient alors en voie d'extinction. Le rapport souligne que seul le tiers des 151 collectivités qui ont fait l'objet de l'enquête (sur environ 630 au total) peuvent être classées parmi celles possédant une langue dont la vitalité est réelle (c'est-à-dire que plus de 80 % de tous les groupes d'âge parlent couramment leur langue maternelle) ou stable (c'est-à-dire que plus de 60 % des groupes d'âge la parlent couramment). Dans plus du quart des collectivités, la langue était déclinante, c'est-à-dire qu'on note une diminution du nombre de locuteurs de chaque groupe d'âge. Malheureusement, on estime qu'au moins 80 % des langues autochtones du Canada sont en voie d'extinction. Plusieurs des langues parlées par les peuples autochtones ne comptent que quelques dizaines de locuteurs, parfois encore moins (p. ex., le chinook, le comox, le kutenai, etc.). Si la perte de la langue maternelle autochtone ne fait pas nécessairement disparaître la culture ancestrale, elle constitue néanmoins un bon pas dans cette direction.  Bref, seuls le cri, l'inuktitut et l'ojibwé sont parlés par une population suffisamment importante pour être considérés comme véritablement à l'abri d'une menace d'extinction à long terme. Ces trois langues réunissent plus de 90 % de la population de langue maternelle autochtone, ce qui laisse peu de possibilité pour les dizaines d'autres langues.

Conclusion : la fin du 20e siècle

Évidemment, ici et là, des conflits surgissent encore sporadiquement. C'est que quatre siècles de difficultés doivent être aplanis entre les autochtones et les populations blanches du Canada. Tous les problèmes des autochtones (par exemple la santé, la criminalité, l'alcool, l'éducation, l'autonomie, etc.) sont loin d'être réglés pour autant, mais les espoirs se matérialisent de plus en plus. En 1995, le gouvernement fédéral a rempli une promesse électorale en annonçant une politique qui reconnaissait que le droit inhérent à « l'autonomie gouvernementale » autochtone (en anglais : self government) existe en vertu de l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 et qui définissait une approche pour négocier les ententes d'autonomie. Cependant, les groupes autochtones et les gouvernements divergent toujours d'opinion sur la portée et la nature des pouvoirs visés. Le nouveau projet de loi sur la gouvernance des peuples autochtones vise notamment à instituer une procédure d'élections, d'administration et de comptabilité pour chacun des conseils de bande. Il doit remplacer le projet C-7 déposé par le gouvernement en juin 2002 (Loi sur la gouvernance des Premières Nations), qui s'était attiré les foudres des chefs autochtones.

Quoi qu'il advienne, on peut s'attendre à ce que désormais les autochtones du Canada, c'est-à-dire les Premières Nations, les Inuits et les Métis, soient appelés à jouer un rôle beaucoup plus important dans la conduite des affaires du pays. En plus de régler les revendications territoriales qui traînaient en longueur, il reste à finaliser la question de l'« autonomie gouvernementale » et s'assurer que puissent survivre certaines langues autochtones encore parlées aujourd'hui par suffisamment de locuteurs.

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