En ce qui concerne l'énergie et le climat, nous ne sommes en fait pas si polarisés

Publié le mercredi 8 janvier 2020

Auteur : Stephen Bird, Monica Gattinger, Erick Lachapelle

Équipe de recherche
Énergie positive, uOttawa

(Initialement apparu sur Options politiques, le 8 janvier 2020)

Il est courant de dire que le débat sur l’énergie et le climat au Canada est polarisé. Taxes sur le carbone, pipelines, consentement des autochtones - le débat est rempli de sujets complexes qui suscitent des opinions fortes. Mais à quel point l'opinion publique est-elle polarisée sur ces questions?

Énergie positive, un programme de recherche sur l'énergie à l'Université d'Ottawa, a conçu un sondage original pour mesurer la polarisation sur les questions climatiques et énergétiques. Nous avons interrogé les Canadiens avec le sondage pour la première fois en septembre 2019, et continuerons de le faire chaque année pour suivre si la polarisation augmente ou diminue au fil du temps.

Cet article présente les résultats de haut niveau de l'enquête. Des analyses ultérieures exploreront le rôle des valeurs, de l'idéologie, de la taille de la communauté et d'autres facteurs sur l'opinion publique sur les questions énergétiques et climatiques.

Ces premiers résultats révèlent des opinions fragmentées à travers les lignes régionales, générationnelles et partisanes, mais elles ne sont pas toutes considérées comme «polarisées».

Quelle est la différence? Lorsque le public est polarisé sur une question, cela signifie que les opinions sont concentrées aux extrémités du spectre. Les gens ne sont pas simplement d’accord ou en désaccord, ils le font fortement. Lorsque l'opinion est fragmentée sur une question, cela signifie que les points de vue diffèrent, mais ils ne sont pas nécessairement renforcés à l'une ou l'autre extrémité du spectre.

En quoi est-ce important? Les opinions polarisées sont difficiles à gérer pour les systèmes politiques. Les gens sont endurcis dans des vues incommensurables. D'un autre côté, des opinions fragmentées se prêtent mieux à la prise de décisions politiques. Les opinions des gens ne sont pas cristallisées. Ils peuvent être plus malléables et ouverts à tout compromis.

Nous pouvons visualiser ces différences. En cas d'accord élevé, les opinions se regroupent d'un côté du spectre. La figure 1 offre un exemple, dans ce cas, du côté de l'accord. En revanche, lorsque l'opinion publique est fragmentée, comme dans la figure 2, l'opinion est plus uniformément répartie de chaque côté d'un problème, avec un regroupement limité aux extrêmes. Si l'opinion est polarisée, elle ressemble à la figure 3. L'opinion fragmentée peut devenir polarisée lorsque les individus avec des croyances plus douces durcissent leurs positions avec le temps.

Nous pourrions également décomposer les données pour évaluer si l'opinion est polarisée entre les différents groupes démographiques. Peut-être que le public est généralement d'accord sur une question, mais un segment spécifique est implacablement opposé. L'opinion publique est peut-être fragmentée, mais les groupes qui sont d'accord ou en désaccord le font avec une intensité variable. La figure 4 est un exemple d'opinion fortement polarisée entre deux groupes.

Avec ces éléments de base en place, passons aux résultats de notre premier sondage.

Le message clé? Nos premières constatations suggèrent que les préoccupations concernant les opinions polarisées sur l’énergie et le climat pourraient être exagérées: les opinions des Canadiens sont plus souvent fragmentées que polarisées. Oui, ils sont polarisés sur certaines dimensions, mais dans de nombreux cas, cela est modéré. Le plus souvent, les opinions ne sont pas endurcies à l'une ou l'autre extrémité du spectre. Au lieu de cela, ils sont fragmentés.

Sur de nombreux points, les Canadiens sont d'accord. Sur le climat, par exemple, nous trouvons un large accord (figure 5) sur des choses comme le rôle des humains dans l’origine du problème.

La plupart des répondants dans chaque région attribuent le changement climatique principalement à l'activité humaine. Ceci est important car il incombe aux gens d'apporter les changements nécessaires pour faire face à ses effets.

Mais comme nous le savons, il n'y a pas toujours d'accord en matière d'énergie et de climat. Nos résultats offrent une fenêtre importante sur les fractures que les décideurs canadiens devraient surveiller. Les résultats aident également à faire la distinction entre une opinion polarisée et une opinion fragmentée, ce qui pourrait aider à identifier des voies potentielles pour l'avenir sur l'énergie et le climat au Canada.

Pour illustrer cette distinction, nous nous concentrerons sur deux des questions énergétiques et climatiques les plus controversées au Canada: la taxe nationale sur le carbone et les pipelines.

Dans l'ensemble, nous trouvons une opinion fragmentée sur une taxe nationale sur le carbone, avec plus de soutien (51%) que d'opposition (36%). Les divisions s'accentuent et les opinions tendent à se polariser lorsque nous décompressons les données selon des lignes partisanes et régionales. Les partisans conservateurs se démarquent (figure 6), avec 40 pour cent des répondants fortement opposés à l'idée. À l'inverse, environ un sur quatre partisans libéraux, néo-démocrates, bloquistes et verts est fortement en faveur.

Parmi les résidents de l'Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba (figure 7), 30% des répondants sont fortement opposés à une taxe sur le carbone, comparativement à la moyenne nationale de 20%. Étant donné la forte corrélation entre la région et la tendance électorale aux élections fédérales de 2019, ces résultats ne sont pas surprenants.

Plus surprenant peut-être est le fait que le soutien à une taxe nationale sur le carbone ne tend pas à différer beaucoup en fonction de l'âge. Nous constatons un soutien net pour une taxe sur le carbone dans tous les groupes d'âge (figure 8). Nous constatons que cette politique tend vers une opinion polarisée parmi les cohortes de générations plus âgées: les opinions sont moins polarisées parmi la génération Y (née en 1981-1996) et la génération Z (née en 1997), par rapport à la génération X (née en 1965-1980), les baby-boomers ( 1946-64) et la génération silencieuse (1928-45).

La question des pipelines est un bon exemple d'opinion fragmentée dans l'ensemble, mais soit polarisée soit fragmentée lorsque nous la décomposons en différents sous-groupes démographiques. Lorsqu'on leur a demandé si les avantages économiques de la construction de nouveaux pipelines l'emportaient sur les risques de déversements potentiels, de trafic de pétroliers et de changement climatique (figure 9), plus de répondants soutiennent (48%) que s'opposent (35%) à la déclaration, avec un désaccord concentré à l'extrême fin de l'échelle. Ceux qui sont en désaccord avec la déclaration ont tendance à être durcis dans leurs opinions.

Des opinions polarisées émergent aux deux extrémités du spectre lorsque l'on examine les données par le soutien des partis (figure 10). Plus d'un tiers des partisans conservateurs sont fortement d'accord que les avantages des pipelines l'emportent sur les risques, tandis que près d'un tiers des partisans du NPD, des Verts et du Bloc québécois sont fortement en désaccord. Ici, les partisans libéraux se démarquent, avec beaucoup moins de répondants fortement d'accord pour dire que les avantages l'emportent sur les risques.

Si ces division partisanes ne sont pas très surprenantes, la répartition par région offre une vision plus nuancée (figure 11) que celle constatée lors des récents débats. Nos résultats montrent une opinion fragmentée qui reflète la moyenne nationale dans presque toutes les régions, y compris la Colombie-Britannique. De plus, un nombre non négligeable de répondants déclarent être au milieu, sans aucune opinion forte de toute façon. Bref, les opinions sur les pipelines sont clairement fragmentées, mais peut-être pas aussi polarisées que certains le pensent (du moins à l'extérieur des Prairies et, dans une certaine mesure, du Québec).

Bien sûr, tout cela pose la question: Et alors?

Les dernières élections mettent en évidence le chevauchement entre les affiliations régionales et partisanes. Et un Parlement minoritaire risque d'amplifier les tensions régionales, d'intensifier la polarisation partisane et de renforcer la perception selon laquelle les Canadiens sont polarisés.

Nos premiers résultats, en revanche, soulignent que la polarisation partisane de la taxe sur le carbone et des pipelines est réelle, mais que, dans l'ensemble, les Canadiens sont fragmentés - et non polarisés - sur les questions. Ils ne sont pas non plus aussi polarisés le long des lignes régionales ou générationnelles que certains pourraient le penser. Bref, il pourrait y avoir plus de place pour trouver un terrain d'entente que beaucoup ne le croient.

Pour aller de l’avant, il est essentiel de savoir si les opinions des Canadiens sont fragmentées, polarisées ou orientées vers un accord sur l’énergie et le climat, et où se situent les lignes de fracture. Les futures itérations de l'enquête, que Positive Energy prévoit de mener sur une base annuelle, nous permettront de savoir si la polarisation augmente ou diminue avec le temps, et où se situent les divisions clés. C'est essentiel pour que le Canada trace son avenir énergétique à l'ère des changements climatiques.

Le sondage en ligne a été réalisée via Qualtrics du 9 au 29 septembre. La taille de l'échantillon était de 2 679 avec 5 sous-échantillons régionaux supérieurs à 500. La marge d'erreur n'est pas applicable pour une enquête de ce type. Cependant, un échantillon basé sur la probabilité de cette taille donnerait une marge d'erreur d'environ +/- 2% 19 fois sur 20; environ +/- 4% pour les sous-échantillons régionaux. Le soutien net est calculé comme suit: (fortement d'accord + d'accord) - (fortement en désaccord + en désaccord).

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