Le développement de l'énergie est-il incompatible avec la démocratie?

Publié le vendredi 6 novembre 2015

Auteur : Monica Gattinger

Présidente, Énergie positive
Directrice, Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique 

L'auteure étudie les défis associés au développement des ressources énergétiques dans une démocratie et comment les démocraties industrialisées occidentales comme le Canada ont besoin de «faire» l'énergie différemment.

Lorsque le président Obama a annoncé que son administration rejetterait le pipeline Keystone XL, il a déclenché une autre vague d'hystérie parmi les observateurs de l'énergie et du climat au Canada et aux États-Unis. Les supporters de Keystone l'ont pris comme une gifle au visage. Plusieurs études menées par le gouvernement des États-Unis ont déterminé que le projet n'aurait pas d'incidence appréciable sur les émissions de GES - que le projet soit approuvé ou non, le pétrole des sables bitumineux trouverait son chemin vers les marchés. Les opposants de Keystone ont salué cette victoire dans la lutte contre le changement climatique mondial. C'était un président des États-Unis, de tous les peuples, qui qualifiait le pétrole sale des sables bitumineux du Canada et rejetait le projet comme n'étant pas dans l'intérêt national de l'Amérique.

En réalité, l'hystérie était injustifiée des deux côtés. Ces études américaines ont raison: le pétrole des sables bitumineux se retrouvera sur les marchés américains et nationaux par d'autres moyens. Ironiquement, le rail est moins sûr, plus cher et plus gourmand en GES que les pipelines, et les agrandissements de pipelines ailleurs aux États-Unis, comme le réseau principal d'Enbridge, qui a d'ailleurs été approuvé sans que la main ne soit agitée.

Le projet Keystone XL est devenu un symbole puissant - sans doute le symbole - pour que les gouvernements agissent sur le changement climatique. Qu'il s'agisse d'un pipeline dans un réseau de près d'un million de kilomètres de canalisations au Canada et aux États-Unis, et qu'un seul des soixante-quinze pays traversés par la frontière est devenu sans importance.

Le gouvernement Harper aurait-il pu le faire différemment? Absolument. Cela aurait-il changé les résultats? Improbable.

Pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes dans un nouveau monde de développement énergétique. Auparavant, les démocraties avaient un avantage concurrentiel en matière d'investissement des entreprises. Les entreprises peuvent compter sur l'état de droit, des régimes politiques stables et des institutions réglementaires fortes dans les démocraties. Maintenant, les entreprises parlent de «risque démocratique» en matière de développement des ressources.

Il y a plusieurs points de veto dans les démocraties pour l'approbation et la construction du projet. Obtenir un projet approuvé - beaucoup moins construit - prend plus de temps et devient de plus en plus cher. Il suffit de demander à TransCanada.

Mais il serait faux de penser que c'est uniquement un défi pour les combustibles fossiles. L'énergie renouvelable fait également face à ces essais. Pensez à des parcs éoliens en Ontario, au barrage Site C de BC Hydro ou au projet Northern Pass d'Hydro-Québec. Les politiciens, confrontés à leurs propres impératifs électoraux à court terme, sont souvent confrontés à l'opposition.

Évidemment, cela ne veut pas dire que la démocratie est indésirable. Mais développer des ressources énergétiques dans une démocratie dotée d'une importante base de ressources pose des défis particuliers.

Le Canada est à l'avant-garde de cette question.

Le pays possède les plus grandes réserves de pétrole de toute démocratie industrialisée occidentale sur la planète. Il possède également des réserves de gaz considérables, un potentiel hydroélectrique, des gisements d'uranium et plus encore. Dans tous les cas, le Canada est l'un des très rares détenteurs de ressources de premier plan qui sont aussi des démocraties industrialisées de l'Ouest.

Le Canada a également des communautés autochtones fortes et dynamiques, avec de multiples affaires judiciaires confirmant et élargissant leurs droits et leurs titres. Et le pays n'a pas de très bons antécédents en matière de collaboration intergouvernementale en matière d'énergie. Ajoutez à cela des enquêtes montrant que la population générale et les décideurs ont une littératie relativement limitée en matière d'énergie et que la scène est prête pour les conflits énergétiques explosifs.

La question qui se pose au Canada et au nouveau gouvernement fédéral à Ottawa est la suivante: comment passer de l'avant-garde à l'avant-garde de ce défi?

Aimez-le ou accumulez-le, le système énergétique du Canada, comme celui de toutes les grandes économies, est majoritairement tributaire des combustibles fossiles. En l'absence de mesures politiques sérieusement déstabilisantes ou de changement progressif des développements technologiques, il est probable que cela reste le cas dans un avenir prévisible.

Mais ce n'est pas une excuse pour la complaisance. Le Canada doit faire l'énergie différemment. Dans une démocratie, le processus et la substance sont importants. Le nouveau gouvernement fédéral accorde une haute priorité aux changements climatiques, travaille avec les provinces et améliore les relations avec les peuples autochtones.

C'est un très bon début et conforme aux attentes des Canadiens. Un sondage Nanos commandé par le projet Positive Energy de l'Université d'Ottawa démontre que les Canadiens veulent développer les ressources renouvelables et les combustibles fossiles du Canada, mais ils recherchent un leadership fédéral en matière d'énergie et de climat, veulent voir le pays passer à un avenir énergétique plus propre et les avantages du développement énergétique à partager plus largement dans tout le pays. Tout compte fait, des trucs assez démocratiques.

Pour le gouvernement fédéral, il y a une réelle opportunité d'engager les Canadiens à passer de l'hémorragie à l'avant-garde du défi de l'énergie et de la démocratie. En espérant qu'ils le prennent.

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