Étudier le français pour démolir les idées reçues

Publié le lundi 21 janvier 2019

France Martineau se tient debout dans une salle d’archives de cartes du monde.

Par Laura Darche

Protéger une langue peut se faire de toutes sortes de façons, et France Martineau en a trouvé une originale : cartographier le français d’Amérique, dans l’espace et dans le temps, pour montrer ce qui constitue ou non une menace à la vitalité du français et des langues en général. En parcourant le continent pour aller à la rencontre des communautés francophones d’Amérique et en épluchant leurs archives, elle a fait des découvertes qui permettent de déconstruire les idées reçues sur la langue.

Originaire de la région de l’Outaouais, France Martineau – professeure éminente au Département de français, titulaire de la Chaire de recherche Frontières, réseaux et contacts en Amérique française et directrice fondatrice du Laboratoire Polyphonies du français – a consacré sa carrière à étudier l’évolution du français. En novembre 2018, elle a été décorée de l’Ordre des francophones d’Amérique pour son travail qui contribue au maintien et à l’épanouissement de la langue française en Amérique.


Création graphique d’un homme et d’une femme. Les mots « alors », « so » et « donc » apparaissent dans des bulles, entre les deux personnages.

Les anglicismes vont faire disparaître le français : FAUX

Quand deux communautés vivent sur un même territoire, il est normal qu’elles s’influencent mutuellement. On se partage des recettes, des idées, du vocabulaire. Les emprunts de mots ne font toutefois pas en sorte qu’une langue en devient une autre : au Moyen-Âge, l’anglais a emprunté la moitié de son vocabulaire à la langue de Molières, sans pour autant devenir du français. D’ailleurs, France Martineau souligne que les mots empruntés par les francophones sont intégrés dans le système de la langue française. Les mots du français qui ont le même sens que les emprunts ne disparaissent pas, mais se voient attribuer de nouvelles fonctions. Par exemple, « so » (dans le sens de « alors » ou « donc ») n’a pas remplacé ces deux mots et s’utilise uniquement dans des contextes informels. L’emprunt enrichit donc la langue en donnant à ses locuteurs un plus large éventail de façons de s’exprimer. Loin d’être un défaut, cette capacité normale de la langue à intégrer des éléments extérieurs montre qu’elle est bien vivante.

« En comparant des communautés qui ont des contacts importants avec l’anglais à celles qui en ont moins, on constate qu’il n’y pas tant de différences dans les structures, seulement des emprunts de vocabulaire. »


Les mots «New France» et « Nova Britania » sont visibles sur une ancienne carte du monde.

Les institutions en français ne servent à rien : FAUX

La menace la plus importante à la survie d’une langue est le choix que font les locuteurs de ne plus la parler, et les nouveaux arrivants de ne pas l’apprendre. Ayant étudié l’évolution du français dans différents contextes (minoritaire, majoritaire, reconnu officiellement ou parlé seulement à la maison), France Martineau a pu observer l’effet que peut avoir le statut – ou le changement de statut – d’une langue sur ce choix. Le statut minoritaire et non officiel précarise beaucoup une langue puisque son absence dans la sphère publique en fait aussi disparaître tout un pan : les niveaux plus formels cessent d’être utilisés pour laisser uniquement place à la langue familière. Ces limitations peuvent expliquer l’abandon de la langue par les communautés au fil des générations. Les institutions ont donc un rôle important à jouer dans la préservation de la langue.

« Plus on donne d’espace à la langue pour s’étendre dans différents registres, plus on s’assure qu’elle soit vivante. »


Dans une création graphique intitulée « France c. Canada », les drapeaux des deux pays sont placés côte à côte.

Le français de France est meilleur que celui du Canada : FAUX

Une erreur commune, quand on compare le français européen avec le français d’Amérique, consiste à comparer le langage populaire du Canada avec la langue formelle d’Europe. Chacun sait qu’on ne parle pas de la même façon entre amis qu’en entrevue. Mais pourquoi, quand les grammaires signalent un canadianisme, y voit-on un trait du niveau de langue informelle? Il en résulte l’impression que le français canadien ne dispose d’aucun niveau formel. Selon France Martineau, qui a comparé les registres des variantes linguistiques, les différences ne sont en réalité pas si marquées. Elle travaille donc à la publication d’une première grammaire historique du français d’Amérique qui décrira les divers registres de langue en expliquant l’origine de nos expressions et en recensant les populations francophones qui les partagent.

« La menace, ce n’est pas le contact – c’est la façon dont le locuteur se représente sa propre langue et son identité. Si on dit constamment que le français du Canada est une langue moins bien que celle de France, on se retrouve avec des gens qui n’osent plus la parler ou qui ne veulent pas l’apprendre. »


Gros plan d’un globe terrestre où l’Amérique du Nord est à l’avant-plan. On aperçoit une salle d’archives de cartes du monde en arrière-plan.

Le multiculturalisme fait disparaître notre identité : FAUX

Le bilinguisme, c’est le multiculturalisme dans sa plus simple expression; on le retrouve un peu partout sur le continent. Des gens de partout ont adopté le français, l’anglais ou les deux en venant en Amérique et ont contribué à la richesse de notre patrimoine. Le brassage de populations crée des identités multiples, en particulier dans les grandes villes. France Martineau a observé que les jeunes francophones des banlieues de Paris se posent sensiblement les mêmes questions que les jeunes Montréalais par rapport à la langue et à l’identité. Elle soutient que malgré ces identités plus complexes, les jeunes ont vraiment le sentiment d’être ancrés dans une communauté dont ils portent la mémoire.

« La langue, plutôt qu’être une barrière, est un véhicule qui permet d’aller vers l’autre. L’histoire du français en Amérique du Nord n’est pas linéaire : elle est complexe, multiple, ouverte aux autres et enrichie par chaque peuple qui arrive. »


Plus à propos du travail de France Martineau

France Martineau se tient debout dans une salle d’archives de cartes du monde.

Depuis 2005, France Martineau a obtenu deux subventions d’envergure du Conseil de recherche en sciences humaines dans le cadre des Grands travaux de recherche concertée. Son premier projet portait sur l’histoire du français, de ses origines médiévales jusqu’à la Renaissance; le second, qui se terminera en février 2019, s’intéressait au français en Amérique (Le français à la mesure d’un continent : un patrimoine en partage).

Pour mener ce dernier à bien, elle a traversé en Westfalia le continent d’est en ouest et du nord au sud durant trois étés pour visiter les communautés francophones et leurs centres d’archives. Au cours des 20 dernières années, elle a constitué un corpus de 25 000 lettres – des correspondances entre les membres d’une même famille sur plusieurs générations et à travers lesquelles elle a pu retracer l’évolution des communautés dont ces gens étaient issus.

À cela s’ajoute le Corpus FRAN, un recueil d’entrevues réalisées par France Martineau et ses collaborateurs dans 20 communautés francophones et attestant des différents états du français d’Amérique aujourd’hui.

Elle a également créé la collection Les voies du français, qui réunit des ouvrages consacrés au français d’Amérique du Nord et dont le 19e titre vient d’être publié aux Presses de l’Université Laval (Francophonies nord-américaines : langues, frontières et idéologies, sous la direction de France Martineau et al.).

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