Des experts se penchent sur l’avenir des protéines

Publié le lundi 29 octobre 2018

Des vaches dans une grange.

Nous avons demandé à quatre spécialistes en agriculture et en alimentation de nous faire part de leurs réflexions sur diverses questions épineuses liées à nos choix individuels et au défi de nourrir la population mondiale de façon durable. Ces personnes faisaient partie des 30 chercheurs et praticiens de pointe qui ont pris part au Forum pour le dialogue Alex-Trebek sur l’avenir des protéines, à l’Université d’Ottawa, les 25 et 26 octobre.


Diana Rodgers

Diana Rodgers

Diététicienne-nutritionniste agréée et animatrice, balado Sustainable Dish.

De quoi les consommateurs devraient-ils tenir compte dans leurs décisions en matière d’alimentation?

Il y a beaucoup de confusion et de mésinformation au sujet de ce qu’il faudrait ou non consommer. De manière simple, je suggère de privilégier les aliments vrais et entiers, et d’éviter les aliments modernes, hypersavoureux et transformés, qui encouragent la suralimentation.

Cela veut dire acheter des fruits et des légumes, de préférence de saison et cultivés sans produits chimiques.

Pour ce qui est de la viande, de la volaille et des produits de la mer, il importe de s’approvisionner auprès de producteurs et de pêcheurs qui utilisent des méthodes durables.

Que nous disent les recherches les plus récentes quant aux bienfaits et aux risques pour la santé que représente la consommation de protéines de source animale ou végétale?

Le dossier à charge contre la viande rouge est essentiellement fondé sur des données épidémiologiques, qui permettent de dégager des associations, mais aucunement d’établir avec certitude une relation de cause à effet. Quand on compare les végétariens au reste de la population, de nombreux facteurs parasites comme l’usage du tabac, l’alcool et autres habitudes de vie doivent être pris en considération.

De plus, les gens ne répondent pas forcément avec exactitude aux questionnaires portant sur la fréquence de consommation des aliments. Ils se souviendront peut-être du hamburger qu’ils ont mangé la semaine précédente, mais pas de la grosse portion de frites, des 72 onces de boisson gazeuse et du chausson aux pommes frit qui l’accompagnaient.

Les études ayant pris ces facteurs en compte ont été incapables de montrer que le fait d’abandonner la viande avait le moindre effet sur la réduction de la mortalité, toutes causes confondues. Par ailleurs, les ruminants constituent l’une de nos meilleures chances de contrer le changement climatique, parce qu’ils contribuent à capturer le carbone.


Gabrielle Bastien

Gabrielle Bastien

Fondatrice et directrice générale, Régénération Canada

Est-il possible d’élever du bétail de manière durable? Et qu’en est-il du soya et des autres protéines végétales produites industriellement?

Il est tout à fait possible d’élever du bétail de manière durable. En fait, on a besoin des ruminants pour rendre les pâturages plus productifs et les transformer en puits de carbone, de manière à retirer le carbone de l’atmosphère et à atténuer les changements climatiques.

La régénération des sols par une gestion intelligente des pâturages permet aussi d’améliorer les cycles de l’eau (absorption et filtration) et de restaurer la biodiversité.

Il est possible de cultiver des plantes comme le soya selon des méthodes plus durables que les méthodes traditionnelles, notamment en éliminant le labourage. Les arbres à noix représentent une bonne source de protéines, parce qu’ils ont des racines profondes. Dans la production industrielle, toutefois, les producteurs labourent parfois entre les arbres. La production sans labourage est plus durable.

Comment peut-on atténuer l’incidence sur l’environnement de la production d’aliments riches en protéines? Et comment les modifications de l’environnement à l’échelle planétaire peuvent-elles influencer cette production?

En tirant une proportion accrue de nos protéines des vivaces à racines profondes ainsi que du bétail géré de manière holistique dans les pâturages (ce qui a pour effet de régénérer les sols), on pourra non seulement réduire notre empreinte écologique, mais aussi avoir un impact positif sur nos écosystèmes.

Les modifications de l’environnement à l’échelle planétaire accentueront la variabilité des précipitations. Nous connaîtrons des périodes de sécheresse plus longues, des précipitations plus intenses et plus courtes. En s’approvisionnant en protéines à partir de plantes et d’animaux qui régénèrent la santé des sols — par le recours aux vivaces, à la culture sans labourage et à la gestion adéquate des pâturages —, on améliorera la résistance des écosystèmes agricoles aux changements climatiques, parce qu’ils seront mieux à même d’absorber l’eau, de la retenir et de prévenir l’érosion des sols.


Tovar Cerulli

Tovar Cerulli

Consultant, conférencier et auteur, The Mindful Carnivore.

Quels sont les enjeux éthiques qu’il faudra prendre en compte dans l’avenir concernant la production et la consommation de viande ainsi que les solutions de rechange (comme les protéines végétales et les «nouvelles» sources de protéines)?

Outre les préoccupations éthiques précises, concernant le bien-être des humains, celui des autres animaux et celui de la nature dans son ensemble, nous devrons prendre en compte les valeurs et les rapports entre les êtres que notre façon de manger met en œuvre.

Que l’on mange de la viande d’élevage, du gibier, de la viande produite en laboratoire, des insectes ou des protéines de source végétale, il faut se poser les questions suivantes:

  • Notre alimentation est-elle guidée par une éthique reposant sur le respect des êtres humains, des autres animaux et du monde naturel dans son ensemble?
  • Nos systèmes alimentaires sont-ils fondés sur l’humilité et la compassion, plutôt que sur l’arrogance et l’insensibilité?
  • Notre rapport à la nourriture a-t-il pour effet de nous rapprocher ou de nous aliéner les uns des autres?

Sarah Martin

Sarah Martin

Professeure adjointe, Département de science politique, Université Memorial de Terre-Neuve

Les légumineuses, les noix, les grillons et les viandes cultivées en laboratoire suscitent un intérêt croissant. À quoi d’autre peut-on s’attendre dans le domaine des protéines durables?

On constate en effet une croissance très rapide de l’intérêt dans ce domaine, qu’il s’agisse des protéines de source végétale ou des viandes produites en laboratoire. Indubitablement, l’élevage et l’agriculture industriels ne sont pas viables. Cela dit, beaucoup des nouveaux modèles proposés semblent répéter les mêmes erreurs que les modèles anciens, même si c’est sous une forme nouvelle.

Il est difficile de prédire ce que l’avenir nous réserve, mais j’espère que la production, la distribution et la consommation des protéines intégreront une vision à long terme de la durabilité des communautés rurales et de l’environnement.

 

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