Les intersections de l’identité noire, de l’identité queer et de l’activisme

Publié le lundi 5 octobre 2020

Les militants Desmond Cole, à gauche, et Reakash Walters, à droite.

Desmond Cole, à gauche, et Reakash Walters, à droite.

Portrait de Shadé Edwards

Shadé Edwards

« On ne peut pas militer pour les personnes noires et rejeter les personnes queers, et vice versa. Exclure certains groupes marginalisés de nos revendications ne fait que renforcer les systèmes de discrimination et de violence qu’on cherche à démanteler », dit Shadé Edwards.

L’étudiante de deuxième année en common law à la Faculté de droit a organisé et animé la séance virtuelle Les intersections de l’identité noire, l’orientation sexuelle et l’activisme: une conversation avec Desmond Cole et Reakash Walters, à laquelle ont assisté 500 membres de la communauté universitaire le 17 septembre dernier.

« Les personnes noires qui sont aussi queers vivent à la croisée d’identités marginalisées et se heurtent à la fois à la discrimination anti-noirs et anti-queers, explique Shadé Edwards. Elles subissent donc souvent de multiples formes de violence et se retrouvent coincées dans des mouvements de résistance qui font souvent fi de leur race ou de leur sexualité. »

Organisée en collaboration avec l’Association des étudiants noirs en droit de l’Université d’Ottawa, l’Association étudiante de Common Law Student Society (AÉCLSS) et OUTLaw, groupe formé d’étudiantes et d’étudiants en droit 2SLGBTQ+ et de leurs allié.es, la conversation portait sur la discrimination intersectionnelle — l’invisibilisation des identités queers dans les espaces noirs et vice-versa avec les identités noires dans les espaces queers —, l’abolition des systèmes d’oppression, les différentes réponses communautaires aux préjudices et à la violence, et l’activisme.

L'événement mettait en vedette le militant et journaliste primé Desmond Cole, auteur du succès de librairie The Skin We’re In: A Year of Black Resistance and Power, et la diplômée Reakash Walters, auteure, militante, productrice de balados et stagiaire en droit.


Les sections suivantes résument les propos de chaque panéliste. Les citations ont été modifiées par souci de concision.

Capture d'écran de Desmond Cole s'exprimant lors de l'événement sur Zoom.

Desmond Cole : L’inclusivité du radicalisme noir, queer et féministe

Desmond Cole dit qu’une des questions qu’on lui pose le plus souvent au sujet de la lutte pour l’émancipation des personnes noires est la suivante : « Quelle est la meilleure façon de participer à cette lutte? Vaut-il mieux se battre de l’intérieur du système ou de l’extérieur? »

« Pour moi, la question est en elle-même problématique, dit-il. La façon dont elle est formulée suppose en effet que les systèmes que nous combattons — le suprémacisme blanc, le patriarcat, le colonialisme — sont une constante, que leur existence est nécessaire. [...] Or, la question n’est pas de savoir s’il faut travailler de l’intérieur du système ou de l’extérieur. Il faut plutôt se demander si ce système devrait même exister, s’il devrait avoir le droit de nous dominer, et si on peut trouver une autre façon de se gouverner et d’interagir entre nous. C’est là que se situe le véritable combat politique. »

Au lieu de trouver des façons de faire son chemin ou de survivre dans les systèmes de domination et de contrôle, Desmond Cole attire notre attention sur l’idéologie du radicalisme noir, queer et féministe, qui appelle à démanteler ces systèmes pour bâtir de nouveaux systèmes et relations fondés sur l’amour, la bienveillance, le respect et la responsabilité.

Pour Desmond Cole, Black Lives Matter Toronto (BLMTO) est un exemple de mouvement qui suit cette tradition dite « radicale » et rejette l’idée de travailler de l’intérieur du système. En relatant comment, en 2016, BLMTO a interrompu le défilé de la fierté pour réclamer, entre autres choses, que les policiers ne puissent défiler en uniforme, il explique : « Le facteur déterminant, c’est que BLMTO dit : “Nous refusons de travailler ou de négocier avec la police. [...] Nous n’avons pas besoin de vous si vous n’êtes pas prêts à servir toutes les personnes queers, y compris celles qui sont noires et trans, noires et handicapées, noires et pauvres [...]”. »

Pour Desmond Cole, tout groupe de défense qui n’essaie pas de remettre en question ou de démanteler les systèmes d’oppression est soit incapable de provoquer de réels changements, soit complice de tokénisme, qui selon lui affaiblit et souvent s’approprie les combats réels des personnes marginalisées.

« Je suis indigné par les approches militantes qui demandent aux personnes noires de travailler à l’intérieur de systèmes qui nous tuent plutôt que de démanteler ces systèmes et de les remplacer par d’autres qui sont fondés sur la bienveillance, poursuit-il. On essaie de faire passer pour de l’antiracisme notre capacité, comme personnes noires, d’accéder à ces systèmes dominants, de s’y faire une place, d’y trouver un emploi et d’y exercer un leadership, mais ce n’en est pas : on est encore dans le règne de l’action symbolique. Ce n’est pas parce qu’on permet à une personne noire d’accéder au système dominant et aux structures dominantes du pouvoir que c’est de l’antiracisme. »

Capture d'écran de Reakash Walters s'exprimant lors de l'événement sur Zoom.

Reakash Walters : Cultiver la sécurité collective par la justice transformatrice

En ouverture, Reakash Walters a raconté les histoires de Willimae Moore, première femme noire lesbienne au Canada à avoir été poursuivie en justice pour agression sexuelle, et de Chevranna Abdi, une femme noire trans de Hamilton, en Ontario, décédée après avoir été traînée dans les escaliers, face contre terre, sur sept étages. 

« Je raconte ces histoires pour montrer comment des institutions financées par l’État collaborent pour criminaliser, isoler et “altériser” les personnes marginalisées, explique Reakash Walters. Bien que certains membres de la communauté LGBTQ2SI aient senti l’attitude violente de la police évoluer au fil du temps, ce qui est possible, les personnes noires, les Autochtones bispirituels et les personnes trans et queers au genre non conforme ne sont toujours pas à l’abri de la brutalité et de la négligence policières, ce qui est inacceptable. »

Reakash Walters indique que les communautés les plus directement touchées par la violence et la surveillance étatiques choisissent souvent de ne pas appeler la police de peur de subir encore plus de violence. Elles optent plutôt pour des solutions qui leur permettent de désamorcer les conflits et de favoriser la guérison à l’intérieur même de la communauté. C’est le principe à la base de la justice transformatrice, terme qui désigne un cadre politique et un ensemble de stratégies en pleine expansion visant à bâtir des communautés bienveillantes qui peuvent intervenir face aux conflits, à la violence, aux préjudices et aux agressions sans susciter encore plus de violence.

« Les interventions de la justice transformatrice — qui ne s’appuient pas sur l’État, sa police, ses prisons et ses systèmes de justice pénale ou de familles d’accueil — cultivent ce qui contribuent vraiment à la sécurité collective : l’accès au logement, la gratuité des transports en commun, le revenu minimum garanti, la guérison, la responsabilité et la résilience, dit la jeune femme. Les appels à abolir le financement de la police sont en fait des appels à se réapproprier le pouvoir de la communauté. Nous réclamons l’abolition du financement de la police parce que l’État ne nous a pas démontré qu’il est bien placé pour décider ce qu’est la sécurité collective. Selon moi, l’attention, l’argent et les ressources consacrés à la police et aux châtiments devraient plutôt servir à trouver des solutions communautaires à la violence et aux préjudices. »


Vous avez manqué cet événement? Visionnez la vidéo intégrale sur la page Facebook de l’AÉCLSS. La séance virtuelle s'est déroulée en anglais uniquement.
 
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