Réflexions des membres de la communauté noire de l’Université d’Ottawa: deuxième partie

Publié le jeudi 11 juin 2020

 Anna Ampaw, à gauche, Johanne Adam, à droite.

Après la mort de George Floyd, Breonna Taylor et Ahmaud Arbery, les manifestants et les activistes ont initié un véritable mouvement vers le changement. Des réformes visant à lutter contre le racisme systémique et la brutalité policière ont déjà été mises en œuvre, et plusieurs villes américaines se sont engagées à démanteler leurs forces policières ou accroître la responsabilisation de leurs agents.

Partout au Canada la semaine dernière, des milliers de personnes se sont rassemblées pour manifester leur solidarité. 

Il s’agit certes d’un progrès important, mais il reste encore beaucoup à faire en Amérique du Nord et au sein de nos propres communautés.

Afin de poursuivre sur cette lancée, voici d'autres témoignages de membres de la communauté noire de l'Université d'Ottawa.

Portrait de Anna Ampaw

Anna Ampaw
Doctorante en chimie bio-organique

Les dernières semaines ont été extrêmement éprouvantes. Je me suis sentie submergée par une vague d’émotions – de la douleur, du dégoût, de la colère et, surtout, une profonde tristesse. La vidéo de George Floyd qui, en plein jour, se fait briser le cou sous le genou d’un policier blanc m’a ébranlée : ça aurait pu être mon père, mon cousin, un ami.

En tant que Nord-Américaine noire, j’ai toujours dû me battre contre les préjugés racistes et le racisme systémique. Je me rappelle qu’en troisième année, on m’a transférée à une école élémentaire dans un quartier défavorisé. Sans même lire mes travaux, mon enseignant m’a fait échouer sous le prétexte que je n’étais pas assez intelligente pour passer à l’année suivante. (Pourtant, j’avais sauté la première année à mon ancienne école, car on me trouvait suffisamment douée). Mes parents ont dû intervenir pour que l’enseignant « réalise » que je méritais de réussir mon année.

Il est arrivé que la propriétaire d’un magasin appelle la sécurité parce qu’elle me soupçonnait de vol à l’étalage. Les gens ont du mal à croire que je fais un doctorat en chimie, j’ai été la seule personne noire dans mes cours et mon département, et je crains pour ma vie quand la police m’intercepte sur la route. C’est la réalité quotidienne des Noirs, et nous en avons assez.

Les récents événements tragiques à caractère raciste aux États-Unis nous donnent une occasion d’avoir des conversations cruciales qui ont déjà trop tardé. L’heure est venue pour les personnes non noires de réfléchir et de faire face à l’ignorance par le dialogue. Vous qui êtes nos alliés, demandez-vous : qu’est-ce que je me dis quand je vois une personne noire? Est-ce que je considère les personnes noires comme « inférieures »? Ai-je des préjugés fondés sur une couleur de peau? Suis-je d’avis que la couleur de ma peau fait de moi une « meilleure » personne? Quels sont les privilèges dont je bénéficie, et comment puis-je aider ceux et celles qui ne les ont pas?

Nous devons absolument changer le monde, et ce n’est qu’ensemble que nous y arriverons. Je ne veux pas répéter à mes enfants ce que mon père m’a dit jadis : afin de réussir, je dois travailler deux fois plus fort pour obtenir la moitié moins parce que je suis noire. Non, je veux pouvoir dire à mes enfants que le monde est à leur portée, QUELLE QUE SOIT la couleur de leur peau.

Portrait de Johanne Adam

Johanne Adam
Créatrice de contenu, Direction générale des communications de l'Université d'Ottawa

Petite, j’étais déjà très fière de ma différence. Lorsque mes camarades de classe manifestaient leur curiosité à mon égard, je m’empressais de leur raconter mes origines haïtiennes.

Jamais je n’ai voulu changer de couleur, ni d’identité. D’ailleurs, le fait de naviguer entre deux cultures a toujours été pour moi une grande richesse. C’est ce qui a suscité chez moi une ouverture sur le monde, en plus de faire émerger une sensibilité et une acceptation toute naturelle de la différence des autres.

Je suis aujourd’hui une femme, noire, issue d’un milieu privilégié, professionnelle, très bien entourée et un tantinet surprotégée. Ce qui ne m’empêche pas de constater, de ressentir et de subir le racisme, ici même au Canada, le « plus meilleur pays du monde », comme l’a jadis qualifié un certain premier ministre fédéral.

Ce racisme est parfois flagrant et chaque fois, je m’en insurge haut et fort. Comme la fois où le père d’un ancien copain s’est vigoureusement indigné de ma relation avec son fils. Sacrilège!

Mais plus souvent qu’autrement, il se manifeste en toute subtilité. Ici, un commentaire malvenu sur la carnation de ma peau. Là, une piètre imitation de l’accent créole ou encore, une question inusitée en entrevue d’embauche.

Car en effet, le milieu professionnel n’y échappe pas. À l’instar de la plupart des parents noirs, ma mère et mon père m’avaient bien avertie : j’allais devoir travailler deux fois plus fort que mes collègues caucasiens pour obtenir des privilèges équivalents. Hélas.

Ce racisme subtil, la plupart du temps, je le passe sous silence. Pourquoi? Parce que même s’il est clairement ressenti, il est impossible à prouver. Parce que je n’ai nullement envie qu’on prétende que ça sort de mon imagination. Et pour ne pas qu’on dise que je suis amère (moi qui suis toujours positive devant l’éternel, souriante et bubbly!).

Les meurtres sordides d’hommes et de femmes noirs, dont celui tout récent de George Floyd, me rappellent avec brutalité à quel point la situation des personnes de couleur est fragile dans cette société.

Depuis toujours, je me fais un devoir d’éduquer face aux questions et commentaires quelques fois maladroits — quoique, je suis parfois un brin agacée d’avoir à le faire. Mais bon.

Les questionnements et présomptions face à la communauté dont je suis issue m’étonnent souvent. Sans être une experte en la matière, je crois qu’en tissant des amitiés authentiques avec des personnes issues d’une autre origine ethnique que la nôtre est un premier pas vers une meilleure compréhension de leur vécu, de leurs défis et préoccupations profondes.

C’est aussi un pas vers une véritable prise de conscience de nos idées préconçues.

Pour ma part, je suis entourée d’amis Haïtiens, Laotiens, Vietnamiens, Camerounais, Malgaches, Tchèques, Chinois, Libanais, Saoudiens, Tibétains, Grenadiens, Jamaïcains, Canadiens et j’en passe! C’est génial, croyez-moi sur parole.

Le fait de s’informer, de s’éduquer et de lire sur les cultures noires permet de comprendre tout l’impact de ces préjugés sur les personnes de couleur, de s’ouvrir à leurs réalités, et de voir pourquoi les injustices du passé perdurent à ce jour.

C’est enfin un premier pas vers la création d’alliances essentielles à l’élimination, une bonne fois pour toutes, de la discrimination et des tensions raciales.

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