Réflexions de membres de la communauté noire de l’Université d’Ottawa : troisième partie

Publié le jeudi 18 juin 2020

Sekalala Seguya s'appuie contre un mur de béton avec la lumière du soleil sur son visage

Au cours des dernières semaines, des milliers de personnes se sont rassemblées aux États-Unis et au Canada pour manifester leur solidarité. Afin de poursuivre sur cette lancée, nous vous présentons le témoignage de Sekalala Jason Seguya, étudiant à l’Université d’Ottawa.

Les dernières semaines ont été difficiles pour notre communauté. Nous sommes accablés par la mort de plusieurs des nôtres, notamment George Floyd et Breonna Taylor aux États-Unis, ainsi que Regis Korchinski Paquet et bien d’autres personnes noires. Ces pertes nous rappellent sans cesse que pour bon nombre d’institutions desquelles nous dépendons, le corps des Noirs n’a qu’une valeur de second plan. Après avoir vu toutes ces vidéos et images de membres de notre communauté qui se font brutaliser, blesser et assassiner, beaucoup d’entre nous se désensibilisent à cette violence, en dépit du traumatisme indirect que nous vivons collectivement.

Ces drames ont ravivé un dialogue mondial sur la persistance du racisme anti-Noirs dans toutes les sphères de la société, dont la police, l’éducation, les soins de santé et beaucoup d’autres. Je suis heureux que les gens soient disposés à avoir ces conversations, mais les circonstances qui les entourent nous rappellent une réalité dérangeante. Si nous, membres de la communauté noire, discutons ouvertement de nos propres expériences, des nombreuses injustices dont nous souffrons et de l’oppression en général, certains des nôtres doivent en payer le prix – ils sont sacrifiés ou subissent des traumatismes, sans y avoir consenti. 

À l’Université d’Ottawa, la dernière année à elle seule a été éprouvante pour beaucoup d’entre nous. En tant que communauté universitaire, nous nous sommes régulièrement engagés à faire face au racisme anti-Noirs de différentes manières, notamment par la création de comités et la tenue des discussions ouvertes. Toutefois, ces engagements s’inscrivaient dans des contextes similaires : 

  • Nous avons agi face au racisme anti-Noirs sur le campus à la suite du profilage racial de multiples étudiants par les services qui sont censés nous protéger. 
  • Nous avons agi face au racisme anti-Noirs sur le campus après que des membres de notre communauté eurent exprimé publiquement leur douleur et parlé de leurs épreuves dans différents espaces, y compris en classe.
  • Nous avons agi face au racisme anti-Noirs sur le campus après que les nôtres eurent souffert de nombreux sacrifices et traumatismes.

En tant que personnes noires, nous savons que beaucoup de ces espaces n’ont pas été créés pour nous à l’origine. Notre quotidien est jalonné de micro-agressions, à un point tel que nous nous y habituons. Nous en venons à surveiller nos actions et réactions au moment d’intervenir dans ces espaces afin d’éviter d’être réduits à des stéréotypes injustes, tels qu’un tempérament colérique ou violent. Nous avons appris à édulcorer nos propres messages pour exprimer notre inconfort dans ces endroits. Nous avons pratiquement rayé le terme « raciste » de notre vocabulaire en sachant que, s’il est utilisé incorrectement, ceux et celles qui nous ont fait du mal et brutalisés finiront par être vus comme les victimes, ce qui fera de nous les méchants. Or, la gravité de la maltraitance à notre égard s’en trouve minimisée. Résultat : au lieu de solutions qui font vraiment bouger les choses, nous avons droit à des excuses publiques sans changement de comportement. C’est épuisant.

Sekalala Seguya passe devant un mur

Si les gens décident maintenant d’ouvrir les yeux sur ces injustices à notre égard, ils ont le devoir de devenir nos alliés. Il est primordial de pouvoir compter sur des alliés pour opérer un changement réel. Cela dit, vous devez absolument veiller à ce que vos efforts bénéficient à notre communauté, plutôt que de lui porter atteinte.

La liste qui suit n’est pas exhaustive, mais voici quelques points à prendre en compte pour être un bon allié ou une bonne alliée :

  • Il faut que vous nous souteniez et restiez nos alliés même quand ce n’est pas d’actualité. Soyez prêts à participer à ce genre de conversation, sans que notre communauté doive d’abord subir de la douleur et des pertes.
  • Vous ne pouvez pas vous autoproclamer « allié(e) ». Si vous voulez soutenir la communauté noire, c’est elle qui vous attribuera ce qualificatif en raison de vos efforts.
  • Vous ne devriez pas soutenir la communauté noire simplement parce que vous voulez qu’on vous qualifie d’allié(e). Vous devriez le faire parce qu’il vous est impossible d’ignorer la violence continuellement infligée à notre communauté. Sinon, vos efforts ne sont qu’une mascarade.
  • Le racisme anti-Noirs est présent dans toutes les sphères de la société, et il faudra plusieurs générations pour y mettre un frein. Cela doit non pas vous décourager, mais vous rappeler que ce genre de combat est un engagement à vie.
  • L’éducation sur les systèmes d’oppression est l’une des étapes les plus importantes. Vous devriez vous éduquer par vous-mêmes – il existe de nombreuses ressources en ligne. Il se peut que certains d’entre nous soient disposés à vous informer davantage, mais sachez que c’est exténuant. Alors s’il vous plaît, faites vos recherches.
  • Il n’y a aucun mal à changer d’avis à la lumière de nouvelles informations. Cela fait partie du processus d’apprentissage.
  • Prenez le temps de penser aux torts que vous pourriez avoir causés à des personnes noires, même involontairement. Ayez toujours conscience de vos actions et de celles de vos collègues, et agissez si elles s’avèrent préjudiciables.
  • Écoutez les personnes noires quand elles soulèvent des problèmes. N’essayez pas de vous justifier; changez votre comportement en conséquence.
  • Soutenez les organisateurs locaux qui mettent au jour les nombreux obstacles imposés à notre communauté.

Voici aussi quelques points que doivent retenir les organisations solidaires de notre communauté :

  • Reconnaissez la présence du racisme systémique dans l’organisation. Vos actions individuelles ne portent peut-être pas directement atteinte à notre communauté, mais il vous faut prendre conscience des éventuels effets négatifs de votre organisation sur nous.
  • N’ignorez pas le passé de l’organisation. Si elle a déjà fait subir de la violence à la communauté noire et que cela n’a pas été admis et corrigé, vos efforts seront jugés insincères.
  • Revoyez vos processus d’embauche. Cherchez toujours des manières d’éradiquer les préjugés qui y subsistent.
  • Examinez la direction de l’organisation. La communauté des personnes noires, autochtones et de couleur est-elle représentée dans les postes de haute direction? Si non, il est important de vous demander pourquoi.
  • Passez en revue vos politiques d’équité. Vous ne devriez tolérer aucune forme de racisme et de discrimination dans votre lieu de travail.
  • Ayez conscience de la présence purement symbolique de personnes racisées dans votre organisation. Au-delà de la diversité, prônez l’inclusion.
  • Assurez-vous que votre organisation offre aux personnes racisées des moyens légitimes et concrets de déposer des plaintes, anonymement si elles le souhaitent. 
  • Donnez l’impulsion du changement. Un changement particulier peut parfois sembler trop gros ou trop ambitieux, mais vos efforts de création d’espaces pour le bien des personnes noires seront un grand pas en avant et encourageront des organisations semblables à suivre votre exemple.

Le travail des alliés est éreintant, voire déstabilisant, mais il demeure essentiel. Vous devez certes prendre soin de vous, mais il vous faut reconnaître que votre inconfort ne représente qu’une fraction de celui que vivent régulièrement les membres de notre communauté. Cet engagement est extrêmement important et comptera pour beaucoup dans l’avènement d’un changement social réel.

Solidairement,

Votre ami, Sekalala Jason Seguya

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