BISSONNETTE, Lise

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Speech

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Le texte prononcé fait foi

Dans le paysage des doctorats honorifiques, je revendique une certaine singularité. Je ne sais si elle est absolue, mais elle doit être rare; il est inusité de conférer une pareille distinction à une étudiante au doctorat. Car tel est aujourd’hui mon métier, mon identité première. Après avoir vécu au milieu de multiples agitations et après y avoir contribué en espérant les avoir parfois transformées en actions utiles, je me suis inscrite il y a près de deux ans à des études doctorales en lettres, j’en ai terminé la scolarité le mois dernier et j’entrerai bientôt en rédaction de thèse. En somme, mon rêve le plus cher est de me retrouver un jour à votre place, à une collation des grades où je prendrai rang plus anonyme parmi les diplômés.

Cette circonstance inédite donne un sens à mon allocution qui doit être prononcée, m’a-t-on demandé, au nom des diplômés de ce jour autant qu’au mien. Nous sommes en effet du même côté d’un moment émouvant entre tous, d’un désir qui s’accomplit, moins fugace que la plupart et plus généreux qu’un simple rêve. Je ne connais pas d’autre endroit plus propice que l’université pour susciter ce désir, et c’est pourquoi c’est à l’université, la vôtre et toutes les autres, que je veux dire ma gratitude, certes, mais aussi un espoir en forme d’attente.

I have not involved myself in doctoral studies to give meaning to my retirement, to find an intelligent leisure pursuit, to be an intellectual tourist or to get away from the rituals of my adult life, like those who leave everything behind and head for another country. Part of my motivation was certainly to get rid of the guilty feeling that I have lived with since failing long ago to complete my PhD, but mostly I came back to the academic world in order to go the distance in the world where ideas are formed.Les idées, je les ai beaucoup fréquentées, dans les médias, dans les institutions, dans les réseaux, dans des débats, dans mes lectures et chez mes amis. Mais ce n’était que frôlements, au total. Je n’ai vraiment jamais touché leur vie telle qu’elle se propose dans la cornue ou le labyrinthe où elles naissent, se rencontrent, s’hybrident, se perdent ou survivent avant de devenir, plus prosaïques, des idées reçues. C’est là le travail obscur de l’université, l’admirable recherche de la quadrature du cercle, de l’improbable solution aux dilemmes que les humains ne cesseront jamais de s’inventer.

That is why I am mostly unconcerned by the changes now affecting the academic world, a world which is so eager to sweep away any remnant of its former image of an ivory tower, a world which now stands at the vanguard of the spirit of innovation of the day, be it social, technological, cultural, globalized. With all the tools at our disposal, nothing is easier these days than being of our time. Even the study of literature, which I am engaged in, relies on countless digital tools as it efficiently creates impressive international collaborative networks through the new “cloud” to which the Internet is now migrating. The most difficult challenge for the university, now more than ever, is not to be attuned to our times but to remain part of all times, past, present and future. To be one of those rare species still able to act as a mainstay in an ebullient, promising but disquieted society.

Être de son temps, mais surtout réussir à être de tous les temps, cela signifie entre autres de dégager la raison d’être, de l’université, depuis ses origines il y a une dizaine de siècles, de la masse des missions qui s’abattent sur elle depuis quelques dizaines d’années. Sa raison d’être, c’est de porter la vie des idées, et cette raison transcende de loin ses tâches superficielles, si souvent martelées, qui sont par exemple la préparation à l’emploi ou la fabrication de l’expertise dans tous les domaines d’études.   

Ce que j’attends et j’espère de l’université, dans ces conditions, c’est une résistance. Qu’elle ne soit plus une tour, soit, mais qu’elle se conçoive comme un conservatoire, là où on enseigne, on observe, on cherche, mais aussi où on préserve et transmet avec admiration des choses vivantes, ici des musiques, et là des plantes. À l’université, cette chose vivante est le chaos que créent les idées en se transmettant. C’est ce chaos que les universités doivent d’abord perpétuer, et c’est là le plus grand risque auquel elles sont appelées, un risque qui dépasse de loin ceux auxquels les convient les gouvernements, les industries, les marchés, les communications, la rumeur de l’opinion.

Quand je flâne sur le campus, que je m’attarde en bibliothèque réelle ou virtuelle, que je me passionne pour la recherche doctorale d’une collègue sur un librettiste d’opéra du dix-septième siècle ou d’un autre sur l’actualité troublante des délires de l’écrivain Céline, les idées en désordre deviennent une forme de liberté. L’université n’est pas garante de toutes les libertés, mais elle l’est de leurs meilleurs ingrédients, dont elle est en effet le conservatoire. En éducation, commencent à dire mes amis de gauche, pour qui la liberté est la valeur la plus précieuse,  la réaction, la résistance, même le conservatisme sont désormais des vertus d’avant-garde.

Sauf exceptions, vous ne passerez pas votre vie adulte à l’université et vous ne la voyez peut-être pas, aujourd’hui, comme un lieu aussi inspirant et inspiré, son quotidien n’est surtout pas exempt de grisailles et de rituels monotones. Mais j’aimerais que vous reteniez d’elle, au-delà de son indéniable utilité pour vos projets immédiats ou futurs,  les moments où elle vous a permis de voir, ou simplement d’entrevoir, les endroits de la pensée où vous n’irez peut-être jamais, mais dont elle continue à creuser sans fin l’itinéraire. Qui sait, vous pourriez avoir le désir irrépressible, vous aussi, d’y retourner. Et de retrouver, derrière toutes les mutations qui lui plairont ou l’amuseront, son état originel, sa persistance. Malgré les apparences, j’aime croire qu’on trouvera encore, chez elle et surtout chez ceux qui l’habitent, une volonté de demeurer de tous les temps.

I stand here deeply grateful for the honour conferred on me by the University of Ottawa; no other distinction has ever been more valuable, for me, than an academic one. I hope, by these few thoughts, to have conveyed my love and respect for the institution you all represent and I wish you all the best as you continue your intellectual journey.

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