DALPÉ, Jean Marc

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Speech

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Le texte prononcé fait foi

Tout d'abord, permettez-moi de remercier l’Université d’Ottawa, et tous les gens qui de près ou de loin ont participé à la décision de m’octroyer cette distinction.

I thank you and am very honoured.

Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs. Ladies and Gentlemen.

Comme plusieurs d’entre vous qui recevez aujourd’hui un diplôme, ma mère est ici!

Faut comprendre : En 1976, j’ai raté la cérémonie de collation des grades pour mon bac. Ce n’est pas qu’elle m’en a voulu pendant toutes ces années-là… mais avoir la chance de se rattraper fait toujours plaisir.

Better late than never, right Ma?  

And see, I’m doin’ ok.

Faut comprendre : On my mother’s side, I was the first to go to university. My Mom is from a small town in Nova Scotia. My Mom is from Stanley. Ok, now, ‘town’ is maybe not the right word to describe Stanley, Nova Scotia. My father had another word for it which I will not repeat here in present company.

En parlant de Stanley, mon père disait toujours que c’était tellement petit et perdu que les « chiens jappaient après la lune » – une expression que je n’ai jamais trouvée dans aucun dictionnaire mais je vous assure que ça décrit très bien le bled natal de ma mère.

Évidemment, mon père, lui, venait d’un haut lieu de la civilisation occidentale : la basse-ville d’Ottawa.

All this to say that my Mom is English and although over the years she’s learnt enough French to know when my ‘Matantes’ are talking about her... most of what I have written, she hasn’t read. So it’s nice when she sees that some have.

So you see, Ma, I’m doin’ ok. Really.

Et je vous raconte tout ça parce qu’il faut comprendre qu’en 1976, dans mon milieu et dans ma famille, choisir de consacrer ma vie au théâtre en français… c’est pas évident!

L’art, la culture, la littérature, c’est l’affaire des autres.
Et les autres, on ne sait même pas c’est qui. On ne les voit pas, on ne les connaît pas. Ce sont des êtres qui vivent dans des livres ou sur une autre planète…

Ou à Montréal.

Et puis non. Non. En 1973, j’arrive au Département de théâtre ici à l’Université d’Ottawa, et je rencontre des artistes. Je rencontre des comédiens, des metteurs en scène, je rencontre des auteurs, des créateurs. Et je rencontre surtout d’autres jeunes comme moi, et ils viennent de Sudbury, de New Liskeard, de Haileybury, de Hawkesbury, d’Alexandria, et de l’Abitibi, et…

Comme moi, ils viennent de familles où ils sont parmi les premiers à avoir accès à une éducation postsecondaire, des familles souvent de la classe ouvrière, et comme moi ils viennent de découvrir eux aussi Molière et Sophocle et Shakespeare et Beckett, mais aussi Michel Tremblay et André Brassard et Claude Gauvreau et Gaston Miron et…

Quelque chose se passe. À l’époque, je ne le sais pas trop encore mais quelque chose se passe. Parce que dorénavant l’art, la culture, la littérature, ce n’est plus l’affaire des autres.

C’est la nôtre.

Ensuite la vie déboule, ça va vite.

You leave here and you are on your way. Did I mention that it goes by fast? Ask your mom. Fast? Iiiii…

En 1976, je quitte l’université comme vous êtes en train de le faire, et comme vous allez le faire, je me lance à l’eau. Je ne suis pas seul – loin de là – nous sommes toute une génération de jeunes artistes à se lancer à l’eau : on fonde des théâtres, des galeries d’art, des maisons d’édition; on crée des spectacles, on écrit des poèmes, des chansons… et nous voulons changer le monde rien de moins et c’est un peu fou et un peu beaucoup naïf mais trente quelques années plus tard les théâtres sont là, les livres, et le public, les lecteurs aussi, et on passe même à la télé, à la radio, et c’était inimaginable voilà presque quarante ans sauf qu’on s’est lancé à l’eau et qu’on l’a imaginé et si je vous raconte ça ce n’est pas pour nous vanter – on n’était pas plus fin que vous autres – mais pour vous souhaiter une aussi belle aventure, et pour vous dire de ne pas vous laisser impressionner par ceux qui vous disent que le monde ça se change pas, parce que c’est faux et que ceux qui le disent sont les mêmes qui disaient à mes grands-parents, à vos arrière-grands-parents, qu’ils étaient « nés pour un p’tit pain ». C’est un mensonge conté par des maudits qui le savent qui mentent puis qui mentent pour garder le pauvre monde à leur place et s’en mettre plein les poches et pour s’assurer que c’est eux autres (pis yenque eux autres!) qui vont décider comment que le monde va changer, mais la vérité c’est que si vous vous lancez à l’eau et que vous l’imaginez autrement, oui le monde peut changer – peut-être pas aussi vite qu’on voudrait mais ça se change – et je vous raconte ça aujourd’hui ici parce que je sais que c’est au cours de mes trois années ici au Département de théâtre que j’ai commencé à le comprendre, que le déclic a commencé à se faire, et je suis certain que c’est le cas pour plusieurs parmi vous qui comme moi sont entrés à l’université peut-être avec l’idée que l’éducation supérieure allait les aider à « intégrer le marché du travail » mais qui en sortent comme moi j’en suis sorti en sachant que non! Non, je ne voulais pas m’intégrer! Je ne voulais pas passer ma vie au service du monde tel qu’il existe mais être de ceux et de celles qui allaient le transformer.

Je vous invite donc à vous lancer à l’eau. C’est un peu froid au début mais ça vaut la peine.

And by the way, did I mention it goes by fast? One day they tell you you’re the future, next thing you know you’re a paragraph in a theatre history book. And even your Mom doesn’t recognize you in that picture they chose to illustrate the article.

En vous remerciant encore du fond du cœur pour l’honneur que vous m’avez fait aujourd’hui… Et en vous souhaitant à tous une très belle journée dont vous vous souviendrez pendant longtemps. My heartfelt best wishes to all.

And as we say in my business: Break a leg. Merde.

Merci. Thank you.

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