MAALOUF, Amin

Article

University of Ottawa - Convocation Ceremony Speech - June 17, 2019

Please note: Speeches appear in the language in which they were delivered.


Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Je considère comme un privilège d’être associé à cette superbe et émouvante cérémonie dédiée à celles et ceux qui s’apprêtent à entrer pleinement dans la vie active. Un privilège, oui, et aussi une occasion de méditer ensemble sur la marche du monde.

Moi qui m’étais trouvé à ce même carrefour de la vie il y a près d’un demi-siècle, je ne puis m’empêcher de me demander si c’est ma génération qui a eu le plus de chance, ou bien la vôtre. Je ne vous surprendrai pas, je suppose, en apportant une réponse nuancée, et équilibrée : par certains aspects, votre tâche s’annonce plus simple que la nôtre; par d’autres aspects, elle s’annonce plus compliquée.

All human beings tend to believe that the world has changed much too quickly during their lifetime, while it was moving at a more reasonable pace in the olden days. I must admit I am not immune to such a delusion. I quite often remind my readers and my younger friends that in my own youth, there was no personal computer, no email, no word processor, no mobile phones, no drones, no GPS, no Twitter, no Facebook…

The list is endless, and it might seem characteristic of our time, in which so many new concepts have found their way into our minds, and so many instruments have found their way into our smart hands. Yet, it is sobering to remember that already in Ancient Greece and Rome, in Ancient Egypt and China and India, many old sages used to complain that the world had changed so much during their lifetime that it had become unrecognizable. And it is more than likely that you will react in the same way fifty years from now, and that the upheavals we are witnessing today will appear to you, with hindsight, to have been slow and monotonous.

Comme il avait tort, ridiculement tort, celui qui a écrit, à la fin du XVIIe siècle : « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent ». C’était pourtant La Bruyère, l’un des esprits les plus brillants de son temps. Et cent quarante ans plus tard, Alfred de Musset écrivait à son tour : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux ». Le propos est formulé avec style, mais cela ne fait que mettre en évidence son absurdité.

Le poète avait dû écrire ce vers avec une plume d’oie, à la lueur d’une chandelle. Il n’avait connu ni le train, ni l’automobile, ni l’avion, ni la lampe électrique, ni le téléphone, ni l’ordinateur, ni les antibiotiques qui lui auraient évité de souffrir le martyre à cause de la syphilis, puis de mourir à quarante-six ans de la tuberculose; mais il était quand même persuadé de n’avoir plus rien à apprendre, plus rien à découvrir.

Ces hommes d’autrefois, par ailleurs remarquables, avaient le sentiment que tout avait déjà été dit, que tout avait été inventé. Une illusion qui n’a pas complètement disparu aujourd’hui. Si nous savons désormais que les transformations seront continuelles dans les secteurs qui relèvent de la science et de la technologie, si nous savons que les instruments qui nous paraissent aujourd’hui les plus innovants vont devenir rapidement obsolètes, nous n’avons pas le même sentiment dans tous les autres domaines.

À titre d’exemple, la division du monde en puissances rivales destinées à s’affronter un jour ou l’autre nous semble encore parfaitement normale. Le fait que l’on puisse se battre avec acharnement contre ceux qui sont différents par la nationalité, la religion, l’ethnie ou la couleur nous apparaît encore comme un déroulement naturel de l’histoire humaine. Le fait que l’identité d’un être humain soit fondée sur la religion, la nation ou la couleur demeure pour nous une évidence.

Pour toutes ces raisons, et quelques autres, il m’apparaît que l’humanité, qui est persuadée d’avoir déjà parcouru un segment important de son itinéraire, n’en est encore qu’aux tout premiers pas. Elle s’imagine parfois être parvenue au bout de son histoire, alors qu’elle n’est pas encore vraiment sortie de la préhistoire.

We have not yet distanced ourselves from the archaic vision of our identity. We remain convinced that the engine of History will always be fuelled by conflicts between nations, between powers, between civilizations and religions. Such misconceptions, as widespread as they may be, as self-evident as they might seem, are hindering our moral advancement, which is lagging behind, way behind our scientific and technological advancement. We desperately need to bridge that gap in order to move fully and resolutely towards a higher level of human evolution. A level we will only attain when any discrimination related to colour, or ethnicity, or gender, or place of birth, will have become unthinkable. When the main ambitions of our species will have become shared ambitions, and universal ambitions, namely, to abolish poverty, to abolish ignorance, to abolish oppression and discrimination. To focus on protecting our common homeland, planet Earth, and our common nation, humankind.

My generation did not fulfill that task as it should have. We proved unable to achieve that change of focus, that metamorphosis, that redemption. The planet you’ll inherit from us is not in good shape. The challenging task of your generation will be to repair what has been damaged, and to set the human adventure on a different course.

Et ce sera la conclusion de mon message pour vous en cette journée particulière : l’histoire du monde de demain n’est pas encore écrite, ce sera à votre génération de l’écrire. Dans tous les domaines. Et sous toutes les latitudes. Ce ne sera sûrement pas facile, mais c’est indispensable, et ce sera indéniablement fascinant.

Merci à l’Université d’Ottawa pour la distinction prestigieuse qu’elle m’a accordée, et dont je suis sincèrement honoré. Merci de m’avoir associé à ce beau moment de votre vie académique. Et merci à vous tous de votre accueil si chaleureux.

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