POLIQUIN, Daniel

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Speech

Please note: Speeches appear in the language in which they were delivered.

Madame la chancelière, mesdames, messieurs,

En guise d’introduction, un petit aveu qui me gêne un peu. C’est la première fois de ma vie que j’assiste à une cérémonie de collation des grades, moi qui détiens pourtant cinq diplômes universitaires : deux baccalauréats, deux maîtrises et un doctorat. Mais que voulez-vous, je suis un enfant des années soixante-dix, et dans mon temps, assister à la remise des diplômes, c’était pas très cool. Ça me fait donc un peu bizarre de me retrouver ici aujourd’hui sur cette scène, mais le recteur m’a bien expliqué, avec sa gentillesse coutumière, que ma présence serait obligatoire, que je ne pouvais pas me dérober, alors j’ai mis à la poubelle le faux désintéressement de ma jeunesse pour me joindre à vous, jeunes diplômés, qui avez eu, contrairement à moi, l’intelligence de venir chercher vous-mêmes ce parchemin qui témoigne de votre réussite passée et prochaine.

L’Université d’Ottawa m’a demandé pour l’occasion de faire acte de bilinguisme et de dire quelques mots en anglais, ce que je vais faire avec plaisir. Alors voici.

I have been sitting here on the stage for a little while, I have been observing you graduates and I have read in your eyes the same question : Who is this guy ? And what’s he done to deserve an honorary doctorate ? I’ll be happy to oblige and to tell you what I’ve done. I am a writer, I write fiction, the kind of books that don’t make too much money but bring pleasure to the author and his readers alike. I aspired to become a writer at a time when none of us Canadian authors were read in schools and universities. Our literature was then too new for the establishment of the day. I even had the pleasure, in the early eighties, of seeing my first novel declared forbidden reading in a Ottawa high school because its content had been deemed unsuitable for young people. Boy, that really made my day ! It’s because that dumb decision, which had been made by some overly zealous school trustee, put me in the company of illustrious, misunderstood and persecuted writers. And I reasoned : if I’m an outcast, then I must be good, too… Well, too good a thing cannot last too long, and in short order, I discarded those narcissistic feelings and forged ahead with serious writing without any regard for the consequences. And times were changing quickly. Nowadays, Margaret Atwood and Mordecai Richler are commonplace reading in Canadian schools, which is a good thing, and I’ve even seen a few students sweating over essays that dealt with my own books, which is not always a good thing, I’ll say.

Now I can see that this is a joyful occasion for you and your families, and had I known that, I would have attended my own graduations when I was younger. Some of you will even enjoy themselves so much, you will be back for more degrees. Some might even aspire to receiving an honorary doctorate one day. Why not ? You want one ? Here’s my recipe. Go out there, write a dozen books, translate several authors into your own language, earn a few awards along the way, and voilà ! Or if you are in a hurry, give a million dollars to a university, and you are sure to get one, although that won’t work at Ottawa U., you really have to earn it here. No, seriously, my real advice is : get a real doctorate like I did; it is very fulfilling, it’s hard work but it’s cheaper than buying your way in; you’ll obtain it younger, for sure, it will last you longer, and you might even get a job with it. Whereas with this honorary doctorate, well, since I’m nearing retirement, I don’t plan on using it when applying for a job, but I’ll tell you one thing, straight from the heart : receiving it is pure delight, and I accept it with gratitude.

Now reverting back to French…

Madame la chancelière, j’accepte ce doctorat avec une joie quelque peu mêlée de culpabilité. C’est parce que, voyez-vous, à l’époque où j’étudiais à l’Université d’Ottawa, je n’étais pas toujours bon élève. Il m’est arrivé de skipper des cours et de fêter un peu trop fort, et si j’en ai un peu honte, avouez tout de même que ça ne m’a pas trop mal réussi. Mais on ne me citera pas en exemple aux générations futures, ça c’est vrai, et je pense avec amusement à la tête de certains anciens professeurs qui doivent se dire aujourd’hui : quoi ?! un doctorat honorifique pour ce gars-là, lui qui ne venait pas à mes cours, et encore, quand il venait, il dormait… Mon Dieu, où va le monde ? Réponse : il va où il veut le monde, et il va bien. À preuve, les universités ne craignent plus d’honorer les dissidents dans mon genre, ceux qui prêchent contre leur paroisse, ceux qui pensent mal, qui parlent mal, ceux qui n’écrivent comme les autres et ceux qui empêchent de penser en rond. Des gars comme moi, quoi. J’y vois pour ma part la marque d’une pensée qui se porte bien parce qu’elle est libre. Merci, donc, et bravo à l’Université d’Ottawa.

À vous tous assemblés, mes compliments. Vous avez bien travaillé, vous voici récompensés. C’est très bien. Continuez. Mais dites-vous bien une chose, qui me fait un peu de peine : vous recevrez moins de félicitations pour votre diplôme que le jour où vous achèterez votre premier véhicule ou votre première maison. C’est triste mais c’est comme ça : depuis la nuit des temps, la société valorise plus l’avoir que le savoir. Mais c’est pas grave. Vous serez, au cours de votre longue vie, témoin de bien d’autres niaiseries, pires que celle-là. Vous ne pourrez pas dire cependant que je ne vous avais pas prévenus.

Permettez maintenant que je m’adresse à vos parents, qu’ils soient ici ou ailleurs. Surtout à ceux qui vous ont aidés, financièrement ou moralement, ou les deux. Vous me faites penser à mes propres parents. Le jour de mes seize ans, mon père m’a emmené à la Caisse populaire Laurier et, avant d’entrer, il m’a remis un chèque de quinze cents dollars et m’a dit : « Daniel, tu peux prendre cet argent-là, tout le dépenser, t’acheter un char, faire ce que tu veux avec. Ou alors, tu peux le mettre dans un compte qui va te rapporter de l’intérêt, et avec ça, tu pourras payer ton cours universitaire. Tu es libre. »  Évidemment, j’ai mis l’argent à la banque, et j’ai achevé mon baccaulauréat sans dettes. La formule était intelligente : mon père et ma mère m’ont proposé des responsabilités, et ils m’ont donné les moyens de m’en acquitter. Il faut croire que leur recette était la bonne puisque les sept enfants chez nous ont fait leur baccaulauréat à l’Université d’Ottawa, une moyenne qui est pas trop mal. J’ai fait la même chose avec mes trois fils : les trois ont achevé leurs études universitaires sans faire de dettes, et je les vois maintenant en train de me dépasser, chose qui m’enchante.

Et vous ? Avez-vous aidé vos enfants ? Bon, ça ne me regarde pas, mais j’imagine que oui, dans la mesure de vos moyens. Si c’est le cas, les jeunes diplômés d’aujourd’hui aideront vos petits-enfants à étudier ou à apprendre un métier, et ainsi se poursuivra cette entraide obligatoire entre générations. Vous êtes fiers de vos enfants ? Bien, soyez fiers de vous aussi, parce que c’est votre diplôme à vous aussi, et dites-leur : je suis pas seulement capable de payer, je suis capable de fêter. Viens, on va se payer la traite ! On le mérite ! Moi aussi je vais fêter de mon côté, et je penserai à vous, c’est promis.

Madame la chancelière, mesdames, messieurs, je vous remercie.

Daniel Poliquin, CM, DPh, DU

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