HÉRITIER, Françoise

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Discours

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Madame le Chancelier,
Monsieur le Recteur,
Chers amis,

Je suis infiniment reconnaissante à l’Université tout entière, au Sénat, et particulièrement à Madame la Chancelière Huguette Labelle et à Monsieur le Recteur Gilles Patry de m’offrir la collation du grade de docteur honoris causa de l’Université d’Ottawa.  C’est là un immense honneur que j’estime à sa valeur de signe de reconnaissance non de mes mérites particuliers mais plutôt de l’importance des sciences sociales et spécialement de l’anthropologie comme discipline apte à faire mieux comprendre les temps difficiles dans lesquels nous vivons et peut-être à faire entendre aux individus ordinaires comme à ceux qui les gouvernent des mots qui impliquent le respect des autres, l’égale dignité de tous les peuples, la particularisme des situations et l’universalité de la raison et du génie humains.

Je crois savoir que l’Université d’Ottawa a fait un pas de plus cette année pour promouvoir la recherche et l’enseignement des sciences sociales et je suis profondément heureuse de cette reconnaissance intellectuelle.

Ceux qui connaissent mes premiers travaux se demanderont peut-être ce qu’a à dire sur le rôle moderne de l’anthropologie sociale quelqu’un qui a consacré plusieurs décennies de sa vie à élucider -du moins je crois l’avoir fait et beaucoup me font l’honneur de le penser aussi –la manière dont fonctionnent des systèmes d’alliance aux nombreuses règles prohibitives, que nous appelons systèmes semi-complexes; c’est-à-dire à répondre à un défi lancé par Claude Lévi-Strauss qui s’était pour sa part attaqué au fonctionnement des systèmes dits élémentaires qui prescrivent au lieu d’interdire.  Ces questions théoriques et apparemment éloignées des problématiques contemporaines relèvent de la recherche fondamentale sans redistribution possible immédiate pour la collectivité, dira-t-on peut-être.

À cette interrogation, je voudrais apporter deux réponses, l’une d’ordre général, l’autre qui tient à mon histoire et à mon parcours.

En premier lieu, je crois fermement qu’un pays qui en a les moyens, comme le Canada ou la France, doit maintenir à tout prix la recherche fondamentale dans toutes les disciplines, celle qui répond au pur besoin de comprendre et non à l’appétit du profit immédiat.  Dans le domaine un peu abscons de la parenté qui m’a occupée longtemps, cette recherche fondamentale permet de mettre en évidence la sophistication de modèles d’organisation sociale qui obéissent à des logiques dont nous devons trouver les clés.  Ce faisant, nous découvrons l’incroyable inventivité des peuples sans écriture qui ont exploré des gammes de possibilités et d’interactions où il est loisible de repérer des lois d’organisation comme dans  les sciences de l’Univers ou de la Terre.  Il n’y a pas dans ce domaine de « progrès » à mettre au crédit de l’Occident ou d’une civilisation particulière : toutes les combinaisons ont été explorées.  Toute l’espèce humaine, quelles que soient les sociétés qui l’incarnent, a participé à l’élaboration de ces lois que nous découvrons lentement.  Le bénéfice à tirer est la considération et l’admiration pour le génie de l’être humain dans ce domaine si important de la gestion des rapports de Soi et des Autres.  Admettre cette universalité de la raison raisonnante et l’absence de hiérarchie intellectuelle entre les peuples devrait être considéré comme un acquis aussi important que les lois de la gravité.

La recherche fondamentale est aussi nécessaire dans ma discipline qu’elle l’est en mathématiques, en sciences de l’Univers, de la Terre ou de la Vie.  Mais cette conviction profonde n’est pas opposée à la volonté citoyenne de servir.  Nous pouvons être utiles à nos contemporains de façon effective.  C’est là qu’intervient ma propre histoire. 

J’ai conduit un séminaire pendant une douzaine d’années sur L’anthropologue dans la Cité à partir de l’expérience de mes collègues et de la mienne.  En effet, j’ai été amenée par la force des choses et sur la demande du Président François Mitterrand, à participer aux travaux du Haut-Conseil de la Francophonie et du Haut-Conseil de la Famille.  De façon plus motivante encore, il m’a confié la présidence du Conseil national du sida (AIDS) à ses débuts en 1989, fonction que j’ai exercée pendant sept ans.  Je n’étais pas préparée sur le plan biologique mais mes travaux en anthropologie symbolique du corps sur les liquides et les substances corporelles me permettaient de comprendre et faire mieux comprendre par autrui les réactions du public face à la contamination conçue comme une contagion et une punition.  Il a fallu travailler et beaucoup discuter avec les membres du Conseil, les représentants des associations, les journalistes, les ministères, les hommes politiques.  Nous sommes parvenus à quelques résultats importants.  Un exemple : je me souviens avoir rencontré François Mitterrand en urgence, à la veille d’un train de mesures législatives qui auraient imposé le test systématique à toute la population, et lui avoir démontré l’inefficacité de la mesure qui était censée répondre à la peur de l’opinion et dont le projet fut retiré in extremis.

Autre exemple : après avoir enquêté in situ sur la situation des malades du sida en prison, nous avons obtenu que la médecine carcérale, qui dépendait de l’administration pénitentiaire, passe sous la tutelle du Ministère de la Santé.  Ce n’était pas rien.  Auparavant, il ne pouvait y avoir ni secret médical ni confidentialité pour les prisonniers, selon l’adage de l’Ancien Régime que le corps du prisonnier appartient à l’État. La direction avait connaissance des dossiers, les gardiens faisaient office de secrétaires médicaux et d’infirmiers et toute la prison était au courant, ce qui conduisait à un double enfermement pour les personnes atteintes.

J’ai essayé aussi de faire entendre des arguments d’ordre anthropologique au Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie, sur les questions de bio-éthique si cruciales de nos jours mais aussi et surtout sur les délicates questions de définition de l’être humain au début et la fin de sa vie.

Voilà.  Nous pouvons parfois, si nous le voulons bien et si nous avons le pouvoir de le faire –ce qui a été mon cas- tenter d’ouvrir les yeux de ceux qui nous gouvernent, lesquels, je l’espère, veulent notre bien mais sont parfois très ignorants de l’histoire de l’humanité et des règles non-dites du fonctionnement social ordinaire.  J’ai essayé de participer du mieux que j’ai pu à une entreprise qui vise à ouvrir les yeux sur notre quotidien et sur celui de ceux qui ne vivent ni apparemment ne pensent comme nous, et à montrer derrière les différences visibles et les contrastes d’organisation sociale, l’existence d’une sorte de tableau de Mendeleïev où s’actualisent des possibles.

Il serait outrecuidant de penser que seulement grâce à l’anthropologie nous pourrions vivre dans un monde meilleur fait de justice, d’égalité, de compréhension et d’intelligence des autres.  Mais il n’est pas interdit de penser que nous pouvons contribuer de toutes nos forces à aller dans ce sens.

C’est là que prend toute sa valeur l’honneur que vous me faîtes en honorant une discipline dont l’effort central est de faire reconnaître l’universel sous le particulier et le droit pour tous à la vie la meilleure possible.  Croyez, Madame la Chancelière, Monsieur le Recteur, chers collègues, chers amis, en ma profonde reconnaissance.

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