HUSTON, Nancy

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Discours

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Le texte prononcé fait foi
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J'ai vécu à Ottawa une partie de l'été 1970, quand j'avais un peu moins de dix-sept ans. Accueillie par mon frère qui étudiait à Carleton, j'ai travaillé pendant un mois comme secrétaire temporaire — notamment, je me rappelle, pour une compagnie d'assurance automobile (je tapais les rapports d'accident) et aussi, me semble-t-il, pour Bell Canada. On pourrait dire que « j'en ai fait, du chemin »... et en même temps non, je me souviens très bien que, déjà à l'époque (trace indélébile de l'atmosphère chrétienne de mon enfance), j'étais préoccupée par le malheur du monde et par mon impuissance à y remédier; quatre décennies plus tard, même si j'ai fait du chemin, je suis toujours préoccupée par le malheur du monde et par mon impuissance à y remédier.
Il ne faut pas croire que la littérature puisse « servir » à quelque chose dans le monde réel. À arrêter les spoliations, par exemple. À freiner, aussi peu que ce soit, l'appétit démentiel des hommes dits blancs pour l'enrichissement et le « progrès », ou leur capacité de mentir, de trahir, de bafouer les traités qu'ils ont juré de respecter jusqu'à la fin des temps.
Prenons l'exemple de ma province natale.
De nos jours, il s'agit d'exploiter les sables bitumineux de l'Alberta pour en extraire du pétrole que nous pourrons vendre aux États-Unis. En la matière, l'Alberta se situe au deuxième rang mondial, juste derrière l'Arabie Saoudite! Les eaux sont polluées? Les membres des Premières Nations attrapent des cancers à un rythme effrayant? Aux médecins qui s'en alarment, Santé Canada reproche d'inquiéter inutilement la population; elle les pousse à quitter la province. Et de toute façon, nous expliquent patiemment les politiciens actionnaires des compagnies de pétrole, on ne peut être tenu de respecter ces traités avec les Indiens, étant donné qu'ils ont été signés avant 1905, quand l'Alberta n'était même pas encore une province!
Voyez un peu l'inutilité de la littérature. Dans Cantique des plaines, seul de mes romans à avoir l'Alberta pour toile de fond et je dirais même pour héros, j'évoque la tragédie qu'a représenté la rencontre des peuples autochtones et des Européens (je n'aime pas dire l'homme blanc car il y avait des femmes aussi, il n'y en avait pas qu'un seul, et je ne considère pas que « blanc » décrive de façon adéquate la couleur de notre peau). J'emploie à dessein le mot tragédie, qui désigne autre chose qu'un événement malheureux ou regrettable et implique que cela ne pouvait pas bien se passer, qu'il n'y avait pas de « bonne issue » possible de cette rencontre. Du moment que l'un des peuples avait l'idée du Progrès chevillée au corps, et abordait le nouveau continent avec une approche matérialiste, utilitaire, d'exploitation, l'autre peuple qui était dans la répétition, la transmission à l'identique, le temps cyclique ne pouvait que perdre, se soumettre et se laisser annihiler. C'est le thème de mon petit livre paru aux Éditions du Silence en 1990 - In Deo - le dialogue de sourds entre ces deux façons d'être humain.
Miranda et Paddon représentent chacun un peu son peuple dans Cantique des plaines, et chacun critique son peuple. Non seulement Paddon critique les colons (leur exploitation, leur hypocrisie, leurs mensonges, leurs trahisons, leur cynisme), mais Miranda critique les Blackfoot (leur misogynie, leur cruauté, leur machisme, leur violence guerrière). Là où les deux protagonistes se rejoignent, c'est dans leur amour du paysage albertain. C'est cela que, depuis Paris, Boston et New York où j'écrivais ce roman entre l'automne 1989 et le printemps 1993, j'essayais de faire entendre dans la syntaxe même du livre. Je voulais que mes phrases s'étendent à perte de vue comme les prairies, rythmées par les humeurs changeantes du Grand Ciel.
J'aurais beau faire des recherches approfondies, camper un deuxième roman en Alberta – dans le cadre, cette fois, des lacs artificiels créés par l'exploitation des sables, ces soupes toxiques qui portent atteinte à la beauté de ma province, tuent ses oiseaux et infligent à ses habitants humains, surtout à ceux des Premières Nations, des dégâts visibles, mesurables, irréversibles – cela m'apporterait peut-être encore un prix littéraire, encore de l'argent sur mon compte en banque et, qui sait?, peut-être une montée en grade à l'Ordre du Canada, mais cela ne ralentirait pas d'un iota la destruction et la profanation en question.
La littérature a ses pouvoirs et sa magie, elle peut nous aider à vivre et à faire sens de notre vie... mais « le » pouvoir se déroule ailleurs, et exige parfois de nous des gestes d'une autre nature. En tant qu'écrivaine, il faut bien me rendre à l'évidence, je ne peux pas faire grand-chose pour mon pays natal. Celui-ci,  en revanche, a beaucoup fait pour moi...
Lors d'un récent voyage au Portugal, j'ai découvert l'œuvre d'une peintre extraordinaire du nom de Paula Rego. Aujourd'hui âgée de 75 ans, elle habite à Londres depuis plus d'un demi-siècle, mais est qualifiée de « peintre portugaise » dans le monde entier. Cela m’a réconciliée quelque peu, je dois dire, avec l'appellation d'« écrivaine canadienne », contre laquelle je me rebiffe de temps en temps :« Mais enfin, je n'ai pas écrit une seule ligne de mes livres au Canada!! »
Le fils de Paula Rego, Nick Willing, explique qu'elle est incapable de travailler dans son atelier au Portugal, car... « les fantômes sont déjà là. Ici à Londres elle peut fabriquer ses fantômes, et ils ne viendront pas lui mordre les fesses [...] Elle peut les humilier, les caresser, les consoler. Elle contrôle tout, car à Londres il n'y a pas de magie. Mais au Portugal, il y a de la magie dans chaque recoin, chaque ombre, à chaque coucher du soleil, et de vrais fantômes en sortent!! »
Et de poursuivre : « Elle parle souvent de ses tableaux comme d'une "magie puissante". Elle ne peut susciter cette magie qu'à Londres, bien que sa source reste au Portugal. »
Je dois dire que la lecture de ces phrases m'a fait un bien immense. Je peux transposer mot à mot la situation de Paula Rego sur la mienne, et dire : je ne peux susciter la magie qu'à Paris, bien que sa source reste au Canada.
C'est donc avec un profond sentiment d'humilité et de gratitude que je reviens aujourd'hui à la SOURCE, pour accepter l'honneur que me confère l'Université d'Ottawa.
 

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