RALSTON SAUL, John

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Discours

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Discours de Son Excellence John Ralston Saul à l'occasion de la réception d'un Doctorat honorifique de l'Université d'Ottawa
le 31 octobre 2004

Chancelier, Recteur Patry, Recteur Schlitt, Monsieur le ministre

Je suis content que le Ministre Bélanger – qui est responsable des questions linguistiques, soit avec nous aujourd’hui – diplômés, familles des diplômés et professeurs.

Pour moi, l’honneur de ce doctorat est énorme et il y a trois obligations qui découlent d'un honneur comme celui-là. L'une est de ne pas parler de soi-même.  Une autre, c’est de parler en votre nom à vous, les autres diplômés puisque je fais partie de votre promotion.  Je suis avec vous pour l’éternité, que vous aimiez ça ou non.  Et enfin, de parler aux diplômés comme je peux.  On reconnaît tous que les gens les plus importants qui aujourd’hui sont ici, sont dans les premières rangées.  Vous, vous venez de vivre grosso modo quatre ans de liberté.  Vous verrez plus tard que c’était vraiment quatre ans de liberté.  Cette liberté a été limitée par vos cours - c'est normal.  Elle a été limitée aussi par vos obligations financières - là, je dirais que c’est beaucoup moins normal. 

On vous demande beaucoup d’argent pour étudier. Ça représente un lourd poids pour les individus mais ce ne sont que des miettes pour les gouvernements. Vous êtes arrivés à passer au travers de cela, mais ça a voulu dire que, pendant votre période universitaire, plusieurs d’entre vous avez travaillé à des boulots sans intérêt pendant l’année scolaire au lieu d’être libres pour lire, penser, débattre et vous amuser.  À la place de cela, vous étiez obligés très souvent d’aller faire je ne sais pas quoi dans une « jobbine » qui vraiment n’avançait pas votre travail d’étudiant. Le fait que vous travailliez pendant l’été est tout à fait normal.  Cela fait partie de la tradition égalitaire canadienne.

Nous sommes prêts à subventionner votre éducation en grande partie parce que nous voulons que vous tiriez l’avantage maximum de ces quatre années. Pour ce faire, il faut avoir du temps libre. Mais je m’inquiète de ce que l’étudiant ne soit presque jamais libre aujourd’hui. Il ou elle est soit à ses cours, soit à préparer des travaux, soit en train de gagner de l’argent dans l’espoir d’être un peu moins endetté. J’ai peur que ça transforme l’éducation de formation humaniste, à laquelle a fait référence tout à fait correctement le recteur, en une formation utilitaire.

Il y a un discours répandu aujourd'hui qui dit que c'est l’utilitaire qui compte. Il faut que vous soyez formés pour que vous trouviez un boulot rapidement. Mais on ne parle pas assez du privilège de se joindre à une partie de la population qui a eu le temps et la liberté de penser à la direction que doit prendre notre société. Évidemment, vous pouvez peut-être y penser pendant que vous êtes à votre             « jobbine » à temps partiel. Ce privilège de liberté comporte des obligations, comme vous le savez. Des obligations qui mènent à votre formation en tant que citoyen, non simplement en tant que spécialistes ou privilégiés parce que vous gagnerez peut-être un peu plus d’argent que d’autres grâce à votre formation universitaire. Cette formation de citoyen et de citoyenne est au coeur de l’idée de l’éducation publique au Canada. 

Le Professeur Alper a fait référence à LaFontaine et à Baldwin.  Baldwin est le père de l’université publique au Canada. Il a compris dans les années 1850 que l’éducation publique était nécessaire parce que c’est comme ça qu’on formait des citoyens.  Imaginez-vous qu’au milieu du 19e siècle, on était une pauvre petite colonie mais qu'il y avait des leaders qui croyaient que l’éducation publique était essentielle. Maintenant qu'on est devenu un pays riche, il ne faut pas commencer à se mentir en disant qu’on ne peut pas s’offrir une éducation publique et accessible à la plupart de nos citoyens et citoyennes. Nous sommes une société égalitaire, non une société de classe.  Il faudrait donc qu’on pense et qu’on agisse comme une société égalitaire. Sinon, on renie notre histoire et on abandonne cette chose même qui nous a permis de réussir.

Ce que je dis donc, c'est que j'espère que malgré le coût élevé de l'éducation vous avez pu utiliser une bonne partie de votre temps à faire bien plus de lectures que celles qui vous ont été imposées dans le cadre de vos cours, que vous avez étendu votre réflexion à des domaines qui vont au-delà de ce pour quoi vous avez été formés spécifiquement et que vous avez perdu le plus de temps possible à vous pousser les uns les autres à débattre et à confronter vos désaccords. Car si vous ne vous exercez pas à cela maintenant, vous ne pourrez le faire plus tard.

Par ailleurs, si vous ne l'avez fait au cours des quatre dernières années, je peux vous assurer d'une chose: vous avez encore environ 70 ans devant vous. En moyenne soixante-dix ans à votre disposition pour poursuivre les  lectures, les débats et la réflexion que vous avez initiés, j'espère, à l'université. Vous vous êtes préparés à la réalité de vraiment vivre pendant les soixante-dix prochaines années.

Pourquoi est-ce que cela est si important? Pourquoi est-il si important de passer à la pratique habituelle de ces choses? Eh bien la raison en est simplement qu'à moins que vous ne démarriez quelque chose qui vous soit propre, comme une compagnie ou que vous deveniez écrivain ou écrivaine, ou quelque autre travail qui soit autonome, vous allez rapidement ressentir les pressions s'accumuler sur vous. Des pressions utilitaires à savoir que vous devez « simplement faire votre job », et ne pas gaspiller le temps de la compagnie, ne pas gaspiller le temps du gouvernement.

On va aussi beaucoup vous parler de la loyauté à l'entreprise, qu'elle soit privée ou publique. On exercera de fortes pressions sur vous pour que vous vous conformiez, car c'est ce qu'on voudra vraiment dire en parlant de loyauté. Comme vous le savez, nous ne sommes pas en guerre. Vous ne faites pas partie d'un peloton qui part pour le front. Et pourtant, on va beaucoup vous parler de loyauté. En fait, un certain type de déloyauté est essentiel au succès d'une démocratie, car la déloyauté est une force du citoyen comme activité normale en temps de paix. Il s'agit de parler et de ne pas être d'accord et d'être désagréable en public parce que vous ne voulez pas vous conformer, parce que vous n'êtes pas fidèle à ce que les autres disent que vous devez penser.

Alors, si ce n'est déjà fait, vous allez donc devoir développer une bonne résistance et de forts réflexes pour répondre du mieux que vous pourrez à ces pressions de vous limiter à faire votre travail, à vous conformer, à être loyal, à ne pas l'indiquer quand vous êtes en désaccord ou que vous pensez que les choses ne fonctionnent pas comme elles le devraient. C'est ce qu'un citoyen ou une citoyenne est censé faire. Vous êtes censés vous exprimer à voix haute dans le domaine, quel qu'il soit où vous oeuvrez dans la vie.

Si vous prenez l'habitude maintenant d'être un citoyen ou une citoyenne ferme et résolu, agaçant, connu comme quelqu'un qui n'a pas peur de s'exprimer dans les réunions privées ou publiques, ou n'importe où entre les deux, vous allez alors vous rendre compte que la vie ne consiste pas seulement à être là pendant les heures de travail, à remplir les tâches spécifiques qu'on vous aura allouées, ou à bien remplir les formulaires. La vie est un sujet bien plus intéressant que cela. Si vous êtes prêts à prendre le risque, vous vous trouverez dans une position où vous pourrez changer la manière dite normale de faire les choses.

Comme l'a mentionné le Professeur Alper, je parle souvent de quelque chose qu'on appelle « l'individualisme responsable. » Il ne s'agit pas de l'individualisme comme droit de fuir ses responsabilités et de tourner le dos à la société. C'est l'individualisme en tant qu'obligation et droit à s'engager dans sa société. Et plus on s'engage dans sa société, plus on devient différent les uns des autres. On devient un individu grâce à ses responsabilités.

Plus on pense que l'individualisme concerne sa garde-robe, la bonne bouffe, les vacances et échapper aux impôts, plus on devient semblable, copie conforme et médiocre. Le véritable individualisme consiste à s'engager et à ne pas avoir peur d'être perçu  comme engagé et connu pour ses idées.

Je pense que le muscle de l'individualisme responsable peut d'abord être renforcé - et je vais répéter cela jusqu'à mon dernier souffle - par la lecture, la lecture et la lecture. Et aussi en allant au théâtre, aux concerts, et dans les galeries. L'essence de l'expression humaine se trouve dans ces livres, ces tableaux, cette musique et dans tous les aspects de la culture. Ce sont les miroirs de la société dans laquelle vous vous trouvez. Si on tourne le dos à tout cela, on tourne le dos à l'expression du contenu de notre société.

Et en plus, on acquiert davantage de muscle simplement en exerçant son individualisme. En évitant d'être conformiste jour après jour, et en étant connu pour son individualisme responsable.

Si vous prenez ces habitudes, je vous assure que vous allez trouver que ce n'est pas si difficile que ça et que ce n'est pas si dangereux non plus. Il y aura quelques occasions, au début, où cela semblera plutôt risqué. Vous allez craindre ou quelqu'un va vous faire craindre que vous pourriez perdre votre poste, ou vos amis ou que vous allez avoir l'air bizarre parce que vous exprimez votre opinion à voix haute. Mais en fait, vous verrez que c'est drôlement agréable. Et avoir une peau d'éléphant est bien meilleur que d’être susceptible, alors vous feriez mieux de développer cette capacité maintenant parce que quand vous aurez cinquante ans, il sera trop tard. Ce muscle, cette résistance, se développe facilement quand on est jeune, mais c'est plus difficile dans la seconde moitié de la vie.

Ce dont je parle, c'est de l'immense différence entre vivre consciemment plutôt qu'inconsciemment. Vous pouvez remplir vos journées, faire le travail, gagner de l'argent, payer votre hypothèque, élever décemment une famille d'une manière relativement inconsciente et traverser la vie sans que personne ne le remarque. Socrate a réglé la question une fois pour toutes avec ces mots: « la vie non examinée ne mérite pas d'être vécue. » C'était vrai avant Socrate, et ça continue d'être vrai depuis 2 500 ans.

Peut-être que certains professeurs ici sur la scène vont faire remarquer que Socrate n'a pas très bien fini. Mais il avait 80 ans quand il a décidé de boire la ciguë, et c'était un choix conscient.

Ce qui est intéressant, c'est que 2 500 ans plus tard, on parle encore de Socrate, mais on ne parle pas des gens qui ont voté pour le condamner à mort.  On ne sait pas qui ils étaient.  On a oublié leurs noms parce qu’ils portaient le déshonneur de ne pas avoir été des citoyens responsables. On a effacé la plupart de ces gens de la mémoire des civilisations. Mais Socrate est toujours là avec nous, comme l’exemple central.

Alors, si vous préférez ne pas avoir la vie difficile, tant pis ou tant mieux, c'est votre choix. Mais je peux vous dire que les moments de confiance et les moments de risque sont des moments où vous allez vraiment vivre, vous allez savoir que vous êtes en train de faire votre contribution. Voilà la vraie loyauté – à votre famille, à vos amis, à votre société, à vous-mêmes.

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La deuxième chose que je voulais vous dire, c'est une évidence : vous sortez d’une université remarquable.  Le recteur l’a dit, c’est la plus grande université bilingue en Amérique du Nord, une université extrêmement différente des autres, le chef de file des universités qui adoptent une approche complexe de l’éducation - une approche qui admet et accepte la complexité de la société dans laquelle nous vivons à Ottawa, en Ontario, au Québec, au Canada. Une société qui est construite autour de deux grandes cultures et deux grandes langues nationales et internationales dans le seul pays au monde, d’ailleurs, qui a deux langues internationales comme langues officielles.

Vous avez remarqué que j’ai parlé de la culture avant la langue. On parle beaucoup de bilinguisme et très peu de biculturalisme.  Mais en fait, la langue c’est comme un sac. Si ce sac est vide et que la culture n’est pas dedans, le sac n'est rien, c’est un mort!  Et donc, il faut parler des deux grandes cultures autant qu’il faut parler de deux grandes langues. 

Je sais que 75 pour cent à peu près d’entre vous ont suivi des cours dans les deux langues, pas dans une proportion forcément égale mais au moins un cours ou quelques-uns dans l’autre langue.  Certains ont pris des cours dans une langue et ont passé les examens et rédigé les travaux dans une autre langue, ce qui est très original, flexible et très canadien comme solution.

Vous faites partie, de pair avec cette université, de la réalisation d’un progrès étonnant au Canada. L’université est ancienne mais le progrès réel au niveau du bilinguisme date de 30 ans.  On a vu, en 30 ans, un renouvellement remarquable du français au Canada : chez les francophones hors Québec - à Ottawa et ailleurs – mais aussi chez les anglophones hors Québec. 

Plus de 80 pour cent des Canadiens et Canadiennes sont favorables à un bilinguisme maintenu par des politiques, et non seulement par appui émotif et théorique, mais plutôt par des structures gouvernementales organisées afin d'assurer que nous soyons un pays fonctionnellement bilingue. Et un point intéressant à souligner, c'est que, quand vous leur posez la question, le pourcentage des nouveaux Canadiens qui appuient le bilinguisme est plus élevé que celui des gens qui ont mon genre de profil.

Aujourd'hui, environ 18 pour cent des Canadiens et Canadiennes sont bilingues. Ce n'est pas vraiment suffisant mais c'est un groupe qui compte. C'est là une bonne masse critique et cela démontre une augmentation extrêmement rapide du bilinguisme chez les anglophones de l'extérieur du Québec.

Ce mouvement vers le bilinguisme n'est pourtant pas une affaire d'élitisme et d'exclusion de ceux et celles qui ne parlent pas les deux langues. Il s'agit d'abord de la nécessité pour le Canada, sur le plan simplement utilitaire, de se donner une masse critique de citoyens qui sont aptes à faire face à tous les aspects liés au fait que nous avons deux langues. Je ne veux pas simplement parler par là du service reçu à un comptoir postal ou à des exemples aussi spécifiques. Nous avons besoin de beaucoup plus que cela. Nous avons besoin d'une volumineuse masse critique de Canadiens et Canadiennes biculturels et bilingues. Nous avons besoin de leaders dans le monde des affaires, d'écrivains, d'artistes, de juges et de toute une gamme de personnes qui sont bilingues.

Il s'agit aussi d'une certaine générosité de l'esprit au sein d'une société très inhabituelle qui affirme que c'est de cette manière que nous voulons vivre. Et je rencontre continuellement de telles personnes, partout au pays. La Gouverneure générale et moi allons dans des centaines de communautés et nous rencontrons des milliers et des milliers de personnes chaque année et je peux vous affirmer que je rencontre des anglophones unilingues, partout à travers le pays, qui s'enthousiasment au sujet du fait qu'ils ou elles ont un neveu ou une voisine qui est bilingue et comme c'est bien pour le pays parce que c'est ce dont nous avons besoin. Il n'y a pas de sentiment chez les Canadiens et Canadiennes qu'il y a ceux qui sont dans l'espace social et ceux qui sont à l'extérieur. Ces personnes savent que même si elles sont unilingues, elles profitent directement et indirectement de la richesse grandissante des deux cultures et des deux langues. On parle donc de bâtir la complexité, la richesse et la nature peu commune du pays.

Mais même dans ce contexte, c'est une affaire délicate, comme on le sait dans cette université. Il ne s'agit pas de simplement tout mélanger. Il y a plusieurs cultures francophones, très différentes les unes des autres. Les Franco-Ontariens et Ontariennes sont différents des Acadiens et Acadiennes, tout comme les cultures anglophones sont exprimées de manières diverses et distinctes à travers le pays.

Et il y a, bien sûr, l'étonnante culture autochtone, elle-même composée de différents peuples. Nous avons donc ces trois cultures fondatrices au pays. Et puis il y les vagues successives et incessantes d'immigrants Canadiens et Canadiennes en devenir qui arrivent et qui trouvent une façon de s'adapter, qui nous changent et qui changent eux-mêmes, enrichissant l'idée des grandes cultures et des trois grands fondements du pays. Tout cela fait partie de la complexité du Canada.

L’Université d’Ottawa est vraiment le chef de file dans cette expérimentation d'une éducation qui n’existe pas ailleurs au monde - une éducation complexe, bilingue, basée sur une révolution faite dans les écoles bien avant qu'elle ne le soit dans les universités.  Car vous savez, il y a maintenant 500 000 jeunes Canadiens dans les écoles primaires et secondaires à l’extérieur du Québec qui sont en train d’être éduqués en français. Ils sont soit francophones, soit en immersion française. Il y a 30 ans de cela c’était tout à fait différent.  Et maintenant que nous avons ce demi-million, nous commençons à voir le changement dans les universités à travers le pays. Ottawa, bien sûr, est le chef de file, mais il y a aussi Laurentienne, Glendon, Simon Fraser, le Collège militaire royal, la Faculté Saint-Jean à Edmonton, le Collège universitaire de Saint-Boniface, et d’autres encore. Et maintenant, certaines universités anglophones, dont Simon Fraser, commencent à offrir des programmes en français. Elles le font parce qu’un étudiant à Vancouver peut ne pas avoir l’argent ou encore le goût de venir à Ottawa pour étudier complètement ou partiellement en français. Et ces universités reconnaissent qu’elles ont un rôle à jouer dans l’évolution de notre société.

Nous sommes arrivés à un moment clé où il va falloir créer une espèce de toile d’araignée d’éducation universitaire en français à travers le Canada. Il y aurait des endroits comme Ottawa où c’est "pleins feux", d’autres endroits où il y a en beaucoup mais pas autant, et d’autres endroits où c’est simplement quelques cours, à part la littérature française, qui sont offerts. Une toile ou un réseau pour que les étudiants puissent faire trois années dans une université et une quatrième année ailleurs et dans l’autre langue, et qu’on offre toutes sortes de programmations flexibles comme, par exemple,  suivre les cours dans une langue et passer les examens dans l’autre.

Il faut avoir des liens entre toutes ces universités pour qu’elles avancent ensemble, qu’on ne perde pas de temps et qu’on ne perde pas d’argent. Une coopération dynamique entre les universités est nécessaire aujourd'hui, une chose à laquelle elles ne sont pas habituées parce que c’est une approche révolutionnaire de l’éducation.

Il ne faut pas qu’on se retrouve, dans cinq ans, face à une compétition entre les universités au sujet de l’éducation en français.  Notre problème ne devrait pas être celui-là. Notre problème, c’est qu’au début des études du niveau secondaire, on commence à perdre les jeunes en immersion française ainsi que chez les francophones hors Québec parce qu’ils sont découragés par le manque apparent d’éducation universitaire en français, ou par le fait que cette éducation n'est pas assez flexible pour eux.  Il faut leur offrir toutes sortes de possibilités pour qu’ils puissent grandir en français, là où ils ont envie de vivre. 

C’est compliqué, cela, mais vous savez, depuis des années je plaisante en disant qu’une des caractéristiques les plus intéressantes et originales et positives du Canada c’est que ce pays est extrêmement compliqué. Tous les autres États-nations du monde ont passé des siècles à se rendre simples, nous, nous avons passé 400 ans à nous rendre compliqués! C’est notre force.  C’est pour ça qu’on dit qu’on est le premier État-nation post-moderne, que c’est nous qui avons inventé l’idée d’une culture non monolithique.

Alors, il ne faut pas avoir peur du fait qu’on s'en va vers un système d’éducation universitaire et collégiale encore plus compliqué.  C’est tout simplement un reflet de notre société.

                                                  & nbsp;        ---     

Le troisième et dernier point que je veux présenter est celui-ci: selon les statistiques - et je ne sais jamais vraiment quoi en penser - la moitié d'entre vous venez d'Ottawa ou de Gatineau, de l’Est de l’Ontario ou de l'Outaouais. Je crois que 90 pour cent d'entre vous venez de l'Ontario et du Québec. Et il est probable que la majorité d'entre vous allez soit demeurer là d'où vous venez ou près de cet endroit.

Il y a quelque chose de tout à fait particulier quand on vient d'Ottawa et de l'Outaouais. Ce n’est pas simplement une ville ou une région. Il se trouve que votre région et votre ville constituent la capitale nationale. Cette dernière lie l'Ontario et le Québec. Elle établit un lien entre les francophones et les anglophones au Canada. C'est un endroit qui parle au pays tout entier et qui parle en son nom. Si elle n'y arrive pas, alors cette région ne sera pas aimée du reste du pays et elle le desservira. Elle n'agira pas en tant que capitale de l'une des grandes nations de la planète.

Nous ne pouvons prétendre qu'il y a deux lieux ici - l'un étant la ville et l'autre la capitale nationale. Il s'agit d'un seul et même lieu. C'est une ville qui se doit d'être fidèle à elle-même et à sa destinée.

Parlant de cela, je vous demande d'oublier et de ne jamais, jamais répéter la vieille histoire qui raconte que c'est la  Reine Victoria qui a choisi Ottawa comme capitale du Canada. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. MacDonald et Cartier, en essayant de perdre le moins de votes possibles dans toutes les villes qui n'allaient pas être choisies comme capitale, ont inventé cette superbe histoire que quelqu'un d'autre était responsable du choix, et que cette personne ne vivait même pas ici!

Ottawa a été choisie de manière très consciente pour être la capitale du Canada. Ce n'est pas un endroit inventé à partir de rien. C'était un centre autochtone très important et l'avait été depuis des millénaires, bien avant que les immigrants n'arrivent. C'était une ville située au bord de l'une des grandes rivières qui venaient du nord, issue du grand réseau du fleuve et de rivières le long desquels le Canada allait se construire. Et quand les premiers immigrants et immigrantes sont venus, ce fut immédiatement une ville d'anglophones et de francophones.

Nous ne devons pas oublier que l'histoire de la ville n'a pas toujours été heureuse. Il y a eu beaucoup de tensions entres ces anglophones et ces francophones, les pires et les plus stupides types de tensions importées d'Europe. Mais nous avons à peu près totalement dépassé cette étape. Non seulement l'avons-nous dépassée, mais cette ville est maintenant elle aussi, comme d'autres villes au Canada, pleine de nouveaux Canadiens arrivant et y trouvant leur place. Et bon nombre d'entre eux choisissent l'immersion française pour leurs enfants. On peut voir ici toutes les complexités du Canada.

Et il est essentiel de se souvenir que les origines de la ville sont autochtones. Qui plus est, Ottawa devient de plus en plus le lieu  privilégié de rencontres pour les Premières Nations. C'est le point de rencontre le plus important pour les Inuits à l'extérieur de l'Arctique. Et c'est le lieu des débats nationaux et des affaires de la nation.

Songez au lieu où nous sommes, où nous vivons. Quelles sont les images les plus importantes d'Ottawa? Le Parlement, où les représentants de chacune des régions du Canada se réunissent pour présenter les espoirs, l'imagination et les convictions des citoyens et citoyennes qui vivent dans  chaque recoin du pays. Le Monument commémoratif de guerre, qui ne se réfère pas à Ottawa mais qui concerne plutôt tout le Canada. Il parle des gens qui sont venus de chaque partie de ce pays et qui sont morts pour une chose en laquelle ils croyaient. Le nouveau Musée de la Guerre, qui sera fidèle au rêve d'une certaine sorte de liberté - un rêve pour des citoyens qui vivaient à 5 000 kilomètres d'ici. Le Musée national des Beaux-arts contient des images et des histoires qui viennent de partout au Canada.

Je trouve toujours que le Musée des Civilisations à Gatineau est remarquable à chaque fois que j'y amène des étrangers. La première chose qu'ils voient, ce sont les totems indigènes de la côte Ouest. Vous devez être fiers que cette région puisse être un foyer accueillant l'image de la côte Ouest, que cette image soit devenue un symbole d'Ottawa.

Je vous dis cela parce que tout cela est intimement lié à la compréhension que vous, les gens d'Ottawa, vivez dans une ville qui est aussi le centre imaginaire de ce pays. La complexité de cette université est donc un reflet de la complexité de cette ville et de la complexité de ce pays. Votre bilinguisme à l'Université d'Ottawa est un modèle pour le biculturalisme et le bilinguisme dans le pays. Et c'est un modèle pour le bilinguisme qui va être instauré officiellement dans la ville d'Ottawa comme pleine expression du rôle national de la ville, d'Ottawa en tant qu'elle-même. Quand cela aura lieu, ce sera un grand moment pour cette ville, pour vous et pour tout le monde au pays. Cela fera que tout le monde au pays se sentira mieux dans sa ville, qui est votre ville.

Cela n'enlève rien à personne. En fait, cela ajoute à la qualité d'inclusion et d'accueil que la capitale doit posséder. Et chacun d'entre vous a un rôle à jouer dans cette inclusion, en donnant à tous ceux qui viennent de partout au pays la sensation d'arriver là où le rêve national est représenté. Et cette vérité s'applique que vous deveniez sous-ministre, que vous ayez un magasin ou que vous soyez dans une grande entreprise.

Il ne s'agit pas de connaissances linguistiques techniques. Il y a des tests que les gens doivent réussir à l'intérieur du gouvernement. Bien. Mais ce n'est pas là la question. Ce n'est pas une affaire de choix entre la forme et le contenu.

C'est une affaire touchant le choix volontaire de la merveilleuse destinée d'un pays qui possède trois remarquables cultures et deux extraordinaires langues qui s'expriment au niveau national. C'est une affaire d'acceptation de la complexité croissante apportée au pays par les vagues successives de nouveaux Canadiens et Canadiennes. Le jour où ils ou elles deviennent citoyens et citoyennes, ils reçoivent en héritage toute l'histoire - bonne et mauvaise - du pays, le rendant ainsi encore plus complexe.

Alors tout cela pour vous dire que vous sortez d'ici, mais vos obligations envers l'université et envers la ville ne font que commencer. Devant vous, dans votre vie publique et privée, il y aura des milliers de réunions, de petits débats et de grands débats entre collègues, en public, et des contacts avec vos concitoyens d'ici et de partout au Canada et à l'étranger. Et à chaque fois, vous vous retrouverez devant le défi de Socrate, celui de la vie sans examen critique.

Allez-vous alors choisir, tout au long de ces milliers de réunions et de rencontres, d'agir de manière consciente, ou de manière inconsciente? Allez-vous choisir la vie examinée et consolider la complexité de cette ville, de vos vies? Allez-vous occuper le contenu des deux langues nationales, non seulement leur forme?

Demain et dans 50 ans, des Canadiens et des Canadiennes partout au pays vont venir dans cette ville et dans cette université en nombres de plus en plus grands et ils vont chercher une réflexion d'eux-mêmes dans votre ville, dans votre région. Et vous, qui vivrez ici votre propre vie privée, allez cependant vous sentir continuellement attachés aux rêves et aux attentes de la nation entière.

Dans les années qui viennent, si vous ne l’avez pas encore trouvé, j’espère que vous trouverez de l’amour.  Peut-être que vous allez le trouver, le perdre et le retrouver. Ce n’est pas mon affaire.  Vous aurez des aventures.  Vous aurez le défi de la famille, qui est aussi une aventure. Vous aurez des dettes à payer, les anciennes et des nouvelles. Mais surtout, je vous l’assure, vous vivrez l’aventure primordiale, qui est celle d’un citoyen ou d'une citoyenne, celui ou celle qui a des voisins, celui ou celle qui vit dans une communauté avec sa famille, avec ses amis.

Et moi, puisque je fais partie de votre classe, j’espère que je vais entendre parler de vous en tant qu’individus et en tant que groupe, en tant que génération qui n’a pas peur de se lever, de parler, de se faire entendre pour faire avancer le bien commun de notre société inclusive et fière d’accepter toute la complexité de ses langues et de ses cultures.

Merci beaucoup.

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