Avantage émotionnel

Steven Stein devant le mur vivant du Pavillon des Sciences sociales.

« Je me sens un devoir et une loyauté envers l’Université d’Ottawa. Ce sont les diplômes que j’y ai reçus qui m’ont mené là où je suis aujourd’hui. »

— Steven Stein

Par Mike Foster

Le recours sans doute le plus audacieux au savoir-faire de Steven Stein est venu de Washington. Au début des années 2000, suivant les ordres de l’armée américaine, M. Stein s’est présenté à l’aéroport international Dulles avec ses bagages, mais sans savoir où il allait.

« À l’aéroport, un gars est venu vers moi, raconte-t-il. Il savait qui chercher, mais moi, non. Il avait des billets pour nous jusqu’à Francfort, puis jusqu’en Sicile. Ensuite, nous avons pris un petit avion militaire et atterri sur un porte-avions. »

Pendant deux semaines à bord du vaisseau américain George Washington, quelque part en Méditerranée, M. Stein a procédé à l’évaluation psychologique de marins et de membres des forces spéciales américaines, pour déterminer lesquels étaient les plus susceptibles de réussir leurs missions.

Depuis qu’il a fondé MHS (Multi-Health Systems Inc.) avec sa femme Rodeen il y a 33 ans, Steven Stein (maîtrise en psychologie 1976, doctorat en psychologie clinique 1978) a fait l’évaluation psychologique de concurrents d’émissions de télévision, comme SurvivorBig Brother CanadaMasterChef Canada et The Amazing Race Canada. Il a aussi été consultant pour l’armée canadienne, l’aviation américaine, le FBI, plusieurs unités spéciales du Pentagone et le siège social de l’OTAN à Bruxelles. Aujourd’hui forte de 125 employés, son entreprise publie des tests et autres outils qui servent à mesurer l’intelligence émotionnelle ou le quotient émotionnel de plus de deux millions de personnes.

Steven Stein a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment, en collaboration,The EQ Edge: Emotional Intelligence and Your Success, traduit en plusieurs langues, ainsi que Emotional Intelligence for DummiesMake Your Workplace Greatet un test pour mesurer les compétences en intelligence émotionnelle.

Dans une entrevue le mois dernier dans le cadre de la Semaine des diplômés, le PDG de MHS a expliqué comment il s’est intéressé à un nouveau champ d’expertise, l’intelligence émotionnelle, ce qui l’a mené à quitter son poste de psychologue dans un centre de traitement pour jeunes afin de lancer sa propre entreprise, d’abord installée au sous-sol de sa résidence.

Après avoir terminé ses études à l’Université d’Ottawa, M. Stein a fait de la recherche clinique sur les adolescents au comportement antisocial traités au centre régional Thistletown, un centre tertiaire pour jeunes en difficulté. Certains étaient réticents et se rebellaient contre les questions de dépistage, une étape pourtant cruciale pour choisir une thérapie cognitivo-comportementale ou un autre traitement efficace.

« Puisqu’ils avaient un comportement antisocial, ces jeunes-là ne voulaient pas répondre à mes tests, raconte le psychologue. Ils me lançaient des insultes à la tête et refusaient tout net. »

Il avait cependant remarqué que les jeunes aimaient beaucoup jouer à des jeux sur le nouvel Apple 2 Plus. Il a donc demandé à un programmeur de numériser les questions du test. Ça a provoqué un intérêt pour le test.

Photo tirée d’un article du Toronto Star le 24 février 1986, « Computer revolution hits the world of psychology » [La révolution informatique dans le monde de la psychologie].

Le Toronto Star a fait paraitre un article dans son édition du 24 février 1986 sur les conclusions de Steven Stein.

« Grâce à l’ordinateur, nous avons découvert des choses qu’ignoraient les cliniciens », explique Steve Stein, qui a écrit sur le rôle de la technologie dans son travail. « Je me suis rendu compte que l’un d’entre eux avait été abusé sexuellement. Les jeunes ne se confiaient à personne, mais révélaient des choses à l’ordinateur. J’ai découvert qu’un autre jeune utilisait toute une panoplie de drogues. Tous les cliniciens l’ignoraient, il n’y avait rien dans leur dossier à cet égard. »

M. Stein était si impressionné par le potentiel de sa méthode qu’il a décidé de l’approfondir en quittant son poste pour fonder sa propre entreprise, en compagnie de sa femme, elle aussi psychologue, détentrice d’une maîtrise de l’Université York et spécialiste de l’alcoolisme. Ils ont recruté quelqu’un pour faire de la programmation et créer un logiciel. Aujourd’hui, MHS offre des dizaines de tests, comme EQ-i 2.0 et MSCEIT. Lauréate du prix Profit 100 trois années de suite, l’entreprise connaît une croissance parmi les plus rapides et la gestion les plus performantes au pays. Steven Stein, quant à lui, figure récemment parmi les finalistes du prix Ernst & Young pour l’entrepreneur de l’année.

On doit les concepts d’intelligence et de résilience émotionnelles à des pionniers comme Reuven Bar-On, qui a développé le premier test en la matière, Peter Salovey, John Mayer et Daniel Goleman, ancien rédacteur en chef de Psychology Today qui a diffusé le terme grâce à son livre,Emotional Intelligence, vendu à plus de cinq millions d’exemplaires. Ces concepts expliquent pourquoi des gens dont le quotient intellectuel est très élevé agissent maladroitement dans leur vie privée ou prennent des décisions désastreuses en tant que dirigeants.

Comment les gens répondent-ils sous le coup de la colère ou du stress? Comment interprètent-ils les expressions faciales? Comment réagissent-ils devant certaines situations? Se sont-ils déjà sentis attristés pendant de longues périodes? Autant de questions que posent les tests publiés par MHS et qui sont revus et peaufinés constamment pour tenir compte des résultats de la recherche.

« L’idée, c’est de rendre la recherche universitaire accessible aux professionnels. Le test EQ-i 2.0 mesure 15 domaines spécifiques qui composent l’intelligence émotionnelle et sont regroupés au sein de cinq grandes catégories. Nous avons testé des centaines de milliers de gens pour nous assurer que ça fonctionne. Nous avons concentré nos recherches sur 133 points. Nous sommes en train de revoir le test MSCEIT, basé sur la capacité, en y soumettant environ deux millions de personnes partout sur la planète. On n’arrête jamais de réévaluer. Ça peut nous coûter un million de dollars pour mettre au point un bon test. Nous avons plusieurs types d’échantillons : militaires, gestionnaires, médecins, avocats. »

L’étalonnage des questionnaires repose sur la réaction qu’auraient la plupart des gens sensés à certaines situations. La recherche trace des profils émotionnels chez les vendeurs de talent, par exemple, ou encore les recruteurs de l’armée. Les questions sont ensuite formulées pour déterminer si les répondants possèdent ces traits de caractère.

On peut pourtant se demander s’il est sage de catégoriser ainsi les gens. Les êtres humains ne présentent-ils pas d’infinies nuances de caractères, aussi diversifiées que les flocons de neige?

« On peut mesurer beaucoup de choses chez un flocon de neige, explique le psychologue. Disons que tout ce qui m’intéresse, c’est de voir à quelle vitesse il fond. Je ne fais que mesurer des choses qui se rapportent à cette seule question. Donc, quand on parle d’un poste en particulier, on se limite à analyser ce poste et à déterminer les facteurs qui s’y rapportent. Si nous étudions le service à la clientèle, nous ferons passer un test à une centaine de vendeurs de talent et déterminerons ce qui les distingue. Puis, nous validerons ces données. L’empathie est-elle un facteur déterminant? L’entregent compte-t-il pour beaucoup? En général, on trouve facilement quatre ou cinq compétences émotionnelles qui distinguent les employés les plus performants de ceux qui le sont moins. »

Pendant ses études à l’Université d’Ottawa, Steven Stein et quelques autres étaient des « cas d’exception » qu’inspirait leur professeur Michel Girodo. Ils s’intéressaient à cette nouveauté alors assez peu connue, la thérapie cognitivo-comportementale, aujourd’hui largement répandue.

Tout en dirigeant son entreprise, le psychologue trouve le temps de redonner à sa profession. Ancien président de l’Association ontarienne de psychologie et de la Fondation canadienne de psychologie, il est également toujours prêt à aider son alma mater. Comme membre du cabinet de campagne de la Faculté des sciences sociales, il vise à recueillir 15 millions de dollars afin de rapprocher l’Université de son objectif de 400 millions annoncé le mois passé dans le cadre de Défier les conventions : la Campagne de l’Université d’Ottawa.

« Je me sens un devoir et une loyauté envers l’Université d’Ottawa. Ce sont les diplômes que j’y ai reçus qui m’ont mené là où je suis aujourd’hui. »

Malgré ses nombreuses occupations, Steve Stein trouve le temps de jouer du saxophone baryton dans une harmonie traditionnelle de 50 instruments et dans un petit ensemble de jazz. Il a hâte de participer à un concert-bénéfice l’an prochain, le 6 mai 2016. Son orchestre, Beat the Blues, jouera des airs des années 1960 pour accompagner 20 chanteurs à la salle Koerner, à Toronto, dans le but de recueillir des fonds pour la Fondation canadienne de psychologie.

Photo principale :
Steven Stein s’est prêté à une entrevue avec Tabaret lors de sa participation à la Semaine des diplômés le mois dernier. Il siège au cabinet de campagne de la FSS dans le cadre de la campagne de financement la plus importante de l’histoire de l’Université, comme il l’avait fait en 2005. Photo : Mike Foster.

Steven Stein à bord d’un porte-avions, avec des avions de chasse et l’océan en arrière-plan.

Le psychologue clinicien et PDG de MHS, Steven Stein, à bord du USS George Washington.

 

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