Des corps vulnérables

Mythili Rajiva

« Les expériences directes et indirectes de violence sexuelle à l’encontre des jeunes filles entraînent de profondes répercussions…»

— Mythili Rajiva

Par Elizabeth Howell

Mythili Rajiva travaillait sur sa thèse de doctorat quand une adolescente victime d’intimidation a été sauvagement battue et assassinée par ses pairs en Colombie-Britannique. Le cas de Reena Virk, en 1997, a fait l’objet d’une attention nationale. Il présentait un intérêt particulier pour Mythili Rajiva, qui étudiait l’identité chez les jeunes filles issues de minorités visibles dans la société canadienne.

« Les médias ont mis l’accent sur l’absence d’appartenance de Reena Virk et son incapacité de s’intégrer à la culture de ses pairs, dont elle voulait faire partie. Mais ils ne se sont guère intéressés à son identité raciale, rappelle la chercheuse, professeure à l’Institut d’études féministes et de genre à l’Université d’Ottawa. L’adolescente était perçue comme une étrangère parce qu’elle venait d’Asie du Sud. Le fait qu’elle ne trouvait pas sa place dans une société blanche de classe moyenne n’a pas vraiment été remis en question. »

L’histoire de Reena Virk n’a cessé de nourrir le travail de Mythili Rajiva. En 2012, la professeure se joint à l’Université pour étudier la question de la violence sexuelle à l’endroit des jeunes filles et des femmes.

« Je me sens particulièrement privilégiée de faire partie de l’Institut d’études féministes et de genre, un milieu passionnant, stimulant sur le plan intellectuel et très collégial », affirme-t-elle.

La sociologue a reçu récemment une subvention étalée sur quatre ans du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour examiner ce qu’elle appelle les « traumatismes ordinaires », ces décisions quotidiennes que les femmes prennent parce qu’elles ont peur d’être agressées : éviter de marcher seule la nuit, par exemple. Par le truchement d’entrevues avec des jeunes femmes et des travailleurs sociaux, la professeure et son équipe espèrent en savoir plus sur la définition de la violence sexuelle chez les minorités raciales et sexuelles, d’une part, et parmi les jeunes filles et les femmes handicapées, d’autre part. Leur étude portera aussi sur la cyberintimidation, qui a contribué au suicide de l’adolescente Rehtaeh Parsons, en Nouvelle-Écosse, en 2013.

Les travaux de Mythili Rajiva lui permettent d’approfondir différents sujets, comme la situation critique des jeunes filles et des femmes handicapées et autochtones, qui est sous-étudiée au Canada. Des centaines de femmes autochtones ont disparu au Canada au cours des dernières décennies, ce qui se traduit par des demandes renouvelées d’enquête nationale.

« Je théoriserais que les jeunes filles autochtones évoluent dans un contexte de peur traumatique en raison de la violence endémique dont elles font l’objet », explique la professeure.

Le projet du CRSH ne représente qu’une fraction de la recherche sur laquelle travaille Mythili Rajiva. En novembre dernier, la sociologue a cosigné, avec Amar Khoday, de l’Université du Manitoba, un chapitre deWithin the Confines: Women and the Law in Canada, ouvrage de sa collègue, la professeure Jennifer Kilty de l’Université d’Ottawa. Les professeurs Rajiva et Khoday y examinent comment les médias canadiens relatent les « crimes d’honneur », c’est-à-dire l’assassinat d’un proche, généralement une jeune fille ou une femme, que l’on accuse d’avoir couvert la famille de honte et de nuire ainsi au statut du groupe dans la société.

« Les crimes d’honneur sont présentés comme des événements exceptionnels dans le contexte canadien, poursuit Mythili Rajiva. Les médias, le gouvernement et la population continuent donc de fermer les yeux sur la violence quotidienne faite aux femmes. »

La chercheuse a aussi participé à un autre ouvrage, publié en août 2014, dans lequel les auteurs analysent les résultats d’un atelier sur la sexualité des jeunes femmes. Son chapitre met l’accent sur la violence et les traumatismes sexuels. Il s’inspire d’une présentation à laquelle Mme Rajiva a assisté durant l’atelier : une jeune femme y rapportait l’agression sexuelle d’une camarade de classe par un enseignant.

« Elle était témoin d’une façon particulière, précise la chercheuse. Sa description de ce qui s’est passé était très viscérale. Elle ne s’est pas contentée d’assister à l’agression et de penser "C’est mal". Sa réaction était incarnée, presque comme si c’était elle qui avait été agressée. »

La quête destinée à mieux comprendre à quel moment dans leur vie les femmes découvrent que la société peut être dangereuse si elles négligent certaines précautions est le fil rouge qui relie les différents champs de recherche de la sociologue. Ces connaissances pourraient bien déboucher sur des moyens mieux adaptés pour rendre la société plus sûre pour les femmes.

« Les expériences directes et indirectes de violence sexuelle à l’encontre des jeunes filles entraînent de profondes répercussions. Ces expériences façonnent l’identité de ces femmes en devenir autour de corps vulnérables qui apprennent à accepter la menace de violence comme un aspect indissociable de leur vie », déclare-t-elle.

« En tant que femme adulte, nous tenons souvent pour acquis le fait de devoir marcher dans des rues éclairées, d’avoir nos clés à la main le soir, de faire attention aux lieux que nous fréquentons, aux vêtements que nous portons, à notre comportement. À quel moment, dans la vie d’une jeune femme, cela commence-t-il? »

Cette question est au cœur du travail de recherche de Mythili Rajiva et le point de départ d’une véritable analyse de la violence et des traumatismes sexuels.

Cet article a été publié dans Perspectives sur la recherche – Été 2015.

Photo principale :
Mythili Rajiva, professeure à l’Institut d’études féministes et de genre à l’Université d’Ottawa. Photo : Peter Thornton

Mythili Rajiva

Mythili Rajiva, professeure à l’Institut d’études féministes et de genre à l’Université d’Ottawa, a reçu récemment une subvention étalée sur quatre ans du Conseil de recherches en sciences humaines. Photo : Peter Thornton

 

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