Le jazz dans le sang

Ron Davis, cravat dénouée et chemise ouverte, joue du piano à queue de la main gauche et du clavier électronique de la main droite.

« La plaidoirie et le jazz sont apparentés sur le plan du processus. Ma musique est le fruit d’un équilibre contre nature entre préparation et improvisation. »

—Ron Davis.

Par Mike Foster

Pendant 18 ans, le pianiste de jazz Ron Davis (J.D. 1982) a mis en veilleuse son rêve de devenir musicien professionnel.

Ron Davis est le benjamin d'un couple juif qui a survécu aux horreurs du camp de concentration de Bergen Belsen et du camp de travail de Skarzysko-Kamienna et qui s’est établi à Toronto en 1947. Il raconte que ses parents s’inquiétaient du fait qu’une carrière de musicien ne suffirait pas à payer les factures.

« Notre famille en a été marquée à vie, explique-t-il dans une entrevue téléphonique. Mes parents étaient des gens formidables qui, malgré leur pauvreté, le manque d’instruction et une enfance volée, ont réussi à mener une vie normale de classe moyenne à Toronto. Ils avaient connu l’indigence et n’en voulaient pas pour leur fils. Ils ne voyaient aucun confort matériel dans la carrière de musicien. Ça les préoccupait beaucoup. C'est pourquoi ils m’ont encouragé à devenir avocat. »

Après des années d’insistance, il a réussi, à l’âge de huit ans, à convaincre son père de lui acheter un piano. Il se rappelle avoir joué Maple Leaf Rag à l’école, entouré d’un cercle d’admiratrices. Pendant sa jeunesse, il dévorait tant le jazz que le classique, pratiquant jusqu’à 12 heures par jour. Il a aussi étudié au Conservatoire royal de musique de Toronto et auprès de Darwyn Aitken, un ancien étudiant d’Oscar Peterson.

Mais en 1979, il a tout mis de côté pour étudier la common law en français à l’Université d’Ottawa. Il raconte son affinité avec la langue de Molière, grâce à ses parents, qui ont adopté avec enthousiasme le bilinguisme canadien et ont inscrit leur fils à l’école française à Toronto.

Pendant qu’il étudiait à l’Université d’Ottawa, Ron Davis se souvient avoir passé plus de temps dans les studios de répétition de l’École de musique qu’à étudier le droit, même s’il allait en classe et a terminé 14e de sa promotion (ex aequo).

Au milieu des années 1980, après avoir travaillé à temps plein comme avocat spécialisé en contentieux civil à Toronto pendant quelque temps, il a décidé de pratiquer le droit à temps partiel et de faire un « détour académique » pour étudier la linguistique française.

En 1993, l’Université de Toronto lui a décerné un doctorat de français et son département lui a remis un prix pour sa thèse sur la sémantique chronologique, théorie du temps et de la mémoire. Pendant les cinq années qui ont suivi, il a été professeur adjoint à l’Université de Toronto.

Mais quand Doug Banwell, un ami saxophoniste de jazz, a insisté pour qu’il se joigne à lui dans des séances d’improvisation en 1997, Ron Davis a vraiment trouvé sa vocation. D’une séance d’improvisation à l’autre, il s’est mis à jouer dans les cafés, puis sur de plus grandes scènes.

Aujourd’hui, il en est à son 10e album complet, Pocket Symphronica, et il a fait des tournées pour présenter son jazz-fusion salué par la critique en Russie, au Japon, aux États-Unis, à Hong Kong et en Pologne, sans parler de ses nombreux concerts en Ontario et au Québec. Il est musicien de jazz en résidence à la légendaire Lula Lounge de Toronto.
 

Ron Davis sits at the piano with bright lights and a fellow musician in the background.

Ron Davis sous les feux de la rampe à la Lula Lounge de Toronto lors d’un concert en mai 2014. Photo : Saul Lederman.

En mars dernier, il a joué à la salle de concert Tchaïkovsky de Moscou, en compagnie de sa femme, la chanteuse Daniela Nardi, lors d’un spectacle intitulé Espresso Manifesto, que le couple a aussi présenté au Festival de jazz de Montréal en 2013.

Son dernier album, qui doit sortir plus tard cette année sur eOne Records, comprend des arrangements musicaux pour quatuor à cordes de ses chansons originales, mais aussi du tube de Lady Gaga, Poker Face. Ce chapitre suit Symphronica, un album de fusion jazz-symphonie enregistré en collaboration avec l’orchestre symphonique de Windsor et le chef d’orchestre de renom John Morris Russell.

Même si aujourd'hui, Ron Davis se consacre surtout à la musique, il continue de travailler à l’occasion chez Fogler Robinoff LLP, fournissant notamment de l'aide juridique. Au début des années 1990, il s’est occupé de deux grands dossiers de blessures corporelles. Pour lui, le droit, la linguistique et le jazz sont liés.

« La plaidoirie et le jazz sont apparentés sur le plan du processus. Ma musique est le fruit d’un équilibre contre nature entre préparation et improvisation. C’est un style musical qui exige beaucoup de travail de fond et d’étude pour créer un espace d’improvisation. Dans les procès, c’était la même chose. Quand on entre dans la salle d’audience, on n’est pas sûr de ce que ça va donner. Il faut improviser, mais être très bien formé et préparé en même temps. On peut dire que le jazz est une sorte de vocabulaire. C’est une grammaire qui a sa propre syntaxe. Tous les éléments qui forment la langue sont présents dans le jazz. »

Ron Davis est connu pour son travail d’expérimentation et d’innovation, fusionnant des genres qui de prime abord sont comme l’huile et l’eau. Son 8e album, Blue Modules, mélangeait le rock et la pop au jazz post-moderne et comprenait des tubes comme Las Vegas d’Elvis Presley et Voodoo Child de Jimi Hendrix.

Pour l’avocat-musicien, se servir du jazz pour trouver des points en commun avec son public rend le genre vivant et pertinent.

« Le jazz est désormais centenaire. Les jeunes nés après 1985 voient sans doute le jazz comme la musique de leurs parents, un peu comme la musique classique. Mais à une autre époque, le jazz était une musique pop et les parents n’aimaient pas que leurs enfants en écoute. Les airs de jazz qu’on considère maintenant comme des classiques étaient jadis novateurs. Je veux vraiment capter cet esprit, en honorant la tradition du jazz, mais en même temps, je veux que les jeunes nés après 1985 s'y intéressent. Ils reconnaîtront l’air, mais jazzé, et avec toute l’énergie du jazz.

Ron Davis joue aussi avec le groupe de percussionnistes japonais Taiko de Toronto, Nagata Shachu. Il explique comment il est tombé amoureux de ce son quand il l’a entendu pour la première fois.

« J’ai tout de suite su que je devais collaborer avec ce groupe. Mais ce n’était pas évident. Nous avons trouvé un moyen de mélanger nos sons. Nous avons répété dans le parc industriel de Scarborough, avec des ateliers d’usinage pour seuls voisins. Ils sont sûrement les seuls qui font autant de bruit qu’un ensemble de percussionnistes japonais. »

Il a aussi passé un peu de temps au Japon. En 2006, la fondation du Japon lui a décerné la bourse Uchida pour les arts de la scène et il a été chercheur invité à l’Université Hosei de Tokyo. Pendant sept ans, Ron Davis a été coproducteur de Jazz for Herbie, une série de concerts-bénéfices pour le Sick Children de Toronto. Il a aussi été secrétaire de la Fondation Glenn Gould.

De retour en studio avec l’ingénieur du son Dennis Patterson et son quatuor de longue date, composé de Kevin Barrett à la guitare, Mike Downes à la basse et Roger Travassos aux percussions, tous en coproduction, comment Ron Davis se prépare-t-il à préserver sa musique pour la postérité?

« C’est comme demander à un chef qui met les pieds dans sa cuisine : ‘le plat suit-il une recette pas-à-pas, ou laisse t il place à l'inspiration?‘Avant la production, je dresse un tableau de mes chansons. Chaque projet est différent. Dans Pocket Symphronica, comme il y a beaucoup d'éléments mobiles, je n'ai pas trop laissé de choses au hasard, mais je dois aussi faire une petite place à l’inspiration. »

Dix-huit ans après être retourné à sa première passion, Ron concède que ses parents avaient tout de même raison, car même en donnant de 30 à 50 concerts par an, surtout que le marché du jazz est très compétitif à Toronto, et avec neuf albums enregistrés, il est difficile de vivre de la musique, et les choses ne risquent pas de changer. Mais le musicien a aussi improvisé son parcours professionnel, qui est unique.

« Depuis 18 ans que je suis de retour dans l’industrie de la musique, je dois dire que les choses ont radicalement changé. Les ventes de CD ont chuté et l’achat de musique en ligne prédomine pour le moment. On en est à un point où très peu d’artistes, sauf les Taylor Swift peut-être, génèrent des revenus et des profits de la vente de leurs albums. Est-ce que j’arrive à rejoindre les deux bouts? Je suis chanceux d’avoir fait des études en droit. Pratiquement tout le monde dans l’industrie de la musique fait quelque chose d’autre. »

« La première fois que j’ai entendu le slogan Défier les conventions, ajoute-t-il, j’ai pensé : ‘Voilà qui définit bien ma vie.’ »
 

Visitez Défier les conventions pour lire davantage d’histoires au sujet de la communauté de l’Université d’Ottawa.

Photo principale :
Ron Davis joue simultanément sur un piano à queue et un clavier électronique lors d’un concert à la salle Koerner Hall de Toronto. Photo : Arthur Mola.

Ron Davis checking music notes sitting at a grand piano.

Lors du spectacle Espresso Manifesto à la salle Koerner de Toronto. Photo : Arthur Mola.

 

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