Une nouvelle approche du droit

Tracey Lindberg souriant à la caméra et portant un chemisier rouge, des lunettes noires et des boucles d’oreille en argent.

« Nous disposons d’un temps limité sur cette planète. Arriver à toucher en même temps le cœur et la tête des gens, il n’y a rien de plus important. »

– Tracey Lindberg

Par Kelly Haggart

Tracey Lindberg a porté Birdie en elle pendant près de 20 ans avant que le livre ne soit publié l’an dernier. Une fois paru, ce premier roman n’a pas tardé à connaître le succès et s’est retrouvé parmi les finalistes du concours Canada Reads, à la radio de la CBC.

Le thème choisi, cette année, pour ce combat des livres – « starting over » (nouveau départ) – s’applique bien à l’histoire fascinante que raconte Birdie, mais aussi à la vie réelle de la romancière. Celle-ci, en effet, après avoir passé 20 ans à l’Université d’Athabasca, à Edmonton, à titre de professeure agrégée et de titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le savoir traditionnel, les systèmes juridiques et les lois autochtones, est sur le point de venir s’installer à Ottawa, où elle se joindra à la Faculté de droit l’automne prochain.

Depuis plus de 10 ans, Tracey Lindberg prend part à la session de janvier de la Faculté, cette session écourtée au cours de laquelle les étudiants suivent un seul cours de manière intensive pendant trois semaines. Elle revient maintenant à temps plein à son alma mater.

« Dans l’un des 94 appels à l’action qu’elle a formulés, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a demandé que le milieu de l’éducation intègre les réalités autochtones », explique-t-elle. « La Faculté de droit de l’Université d’Ottawa est extrêmement déterminée à agir en ce sens, et je souhaite y participer. »

« Cela me permettra aussi d’être présente à Ottawa pendant que se dérouleront les importants débats politiques sur la mise en place d’une nouvelle “relation de nation à nation”. J’espère que les espoirs suscités par ce mouvement sont fondés et qu’il en résultera de grandes choses. »

Tracey Lindberg a fait son doctorat à l’Université d’Ottawa après avoir obtenu des diplômes en droit de l’Université de Saskatchewan et de l’Université Harvard. Sa thèse, intitulée Critical Indigenous Legal Theory, lui a valu la Médaille d’or du gouverneur général en 2007. « Un énorme fossé sépare les peuples autochtones et non autochtones sur le plan du savoir », écrivait-elle alors, évoquant des différences dans les fondements même et les modes de la connaissance. Elle s’évertue depuis lors à combler ce fossé.

Un pas vers la réconciliation

Pour l’instant, Tracey Lindberg se consacre à Birdie, qu’elle accompagne dans un voyage extraordinaire. C’est l’entrepreneur social Bruce Poon Tip, fondateur de l’entreprise de tourisme durable G Adventures,qui a défendu le livre lors des débats de Canada Reads du 21 au 24 mars. C’est l’œuvre de Lawrence Hill, The Illegal, qui a gagné le concours, mais Birdie continuera sur sa lancée grâce à la promesse de M. Poon Tip de donner 10 000 copies du livre à des écoles secondaires partout au pays. 

« Si la réconciliation vous tient à cœur – et franchement, ce devrait être notre cas à tous – ce livre ouvre la voie », affirme Bruce Poon Tip dans son plaidoyer d'introduction. L’auteure, qui se décrit comme une « citadine de troisième génération », appartient à la nation As’in’i’wa’chi Ni'yaw (aussi appelée Nation crie de Kelly Lake), qui vit de part et d’autre de la frontière entre le nord de l’Alberta et la Colombie-Britannique. Au début du mois de mars, elle a emmené Bruce Poon Tip visiter le territoire traditionnel de son peuple et rencontrer les aînés de la communauté.

Birdie a été publié à la fin de mai 2015, soit une semaine avant que la CVR ne fasse paraître le résumé de son rapport final sur l’horrible système des pensionnats autochtones au Canada. La romancière n’était pas parfaitement à l’aise avec cette coïncidence. Elle ne voulait surtout pas que son livre accapare un tant soit peu l’attention du public au détriment de ce rapport historique.

« Toutefois, un changement est actuellement en cours dans le dialogue national au Canada. Ce moment ne saurait être plus propice pour quelqu’un qui, comme moi, souhaite remettre en question notre manière collective de traiter certaines questions », commente-t-elle. « Chacun porte en soi une bonne histoire. La chance qu’a eue la mienne, c’est de paraître à un moment où les gens cherchaient à élargir leur façon de penser. »

La voie de la guérison

Birdie raconte le processus de guérison entrepris par une jeune femme crie, Bernice Meetoos. Fuyant une situation familiale dysfonctionnelle marquée par la violence sexuelle, elle doit surmonter ces traumatismes pour se bâtir une vie meilleure. En dernière analyse, le roman livre un message d’espoir. Grâce à sa résilience, Bernice se réconcilie avec son lourd passé, fonde une nouvelle famille et réinvente sa vie aussi sainement que cela lui est possible.

Au cours d’une passionnante conférence qu’elle a prononcée à l’Université d’Ottawa en février, Tracey Lindberg a donné un aperçu du cadre juridique cri qui sous-tend son roman. Ce système séduisant repose sur les relations interpersonnelles. Mener sa vie dans le respect des lois veut d’abord dire être un bon parent. Cela signifie notamment qu’on traite sa famille humaine (aussi large qu’en soit la définition) avec respect, bonté, douceur et humilité. Cela implique aussi qu’on traite avec respect la terre ainsi que « nos parents qui ont des ailes et quatre pattes ».

En écrivant son livre, Tracey Lindberg a cherché à y voir plus clair dans certains événements douloureux ayant marqué sa propre vie ainsi que dans les rapports difficiles entre les peuples autochtones et non autochtones du Canada. « Que deviennent les concepts de citoyenneté ou de famille lorsque la bombe du colonialisme éclate dans votre entourage? » s’interroge-t-elle. « C’est pour répondre à cette question que j’ai écrit mon roman. »

« Je n’ai pas mis 19 ans à écrire Birdie, mais l’élaboration du roman a été un processus plutôt qu’un but », explique-t-elle. Des années durant, pendant ses études de droit ou sa préparation à l’examen du Barreau, elle a eu l’habitude de laisser vagabonder son imagination. Elle s’est ainsi mise à consigner par écrit des bribes de dialogues ou de récits, pour ensuite les ranger dans un tiroir. Des années plus tard, elle s’est rendu compte que ces fragments tournaient autour d’un personnage central. Elle les a alors réunis en un tout pour former Birdie.

Four people, wearing winter jackets and ear-protecting headphones with microphones, sit in a row against the inside wall of a small plane.
En partant de la droite : Bruce Poon Tip prend une photo de lui-même en compagnie de Tracey Lindberg, Margaret Gladue, chef de famille de la Kelly Lake Cree Nation (KCLN), et Cliff Calliou, chef de la KLCN, lors d’une visite à Kelly Lake en mars 2016. Photo : Bruce Poon Tip.

Des « rampes d’accès » vers la compréhension

La romancière décrit son livre comme une « œuvre du cœur ». En tant que professeure de droit, elle est aussi appelée à pratiquer une autre forme d’écriture : celle d’articles et d’ouvrages savants bardés de notes en bas de page, qu’elle appelle ses « œuvres de tête ». L’étude du droit est riche d’histoires de toutes sortes. Tracey Lindberg souhaite élargir la manière de les raconter afin d’offrir aux gens des « rampes d’accès » qui leur permettront de mieux les appréhender.

« Mon nouveau style de présentation me permet d’entamer avec les gens un dialogue plus englobant et, me semble-t-il, plus émouvant. Nous disposons d’un temps limité sur cette planète. Arriver à toucher en même temps le cœur et la tête des gens, il n’y a rien de plus important. »

Pour le cours que donnera Tracey Lindberg l’automne prochain, les étudiants devront signer un accord de confidentialité et travailleront avec des communautés autochtones sur des problèmes juridiques réels. À la session du printemps, elle espère pouvoir donner un cours « qui étudiera le droit dans des livres comme Birdie ».

La Ministre des affaires autochtones et du Nord, Carolyn Bennett, a récemment proposé de faire du mois de juin un mois du club de lecture autochtone. Cette idée plaît à Tracey Lindberg, qui encourage les étudiants autochtones à « faire sortir leurs propres histoires au grand jour ». Ils pourraient fort bien être aussi surpris par les résultats qu’elle l’a elle-même été.

« La réceptivité du public, en ce moment, est plus grande qu’elle l’a jamais été”, dit-elle. « L’époque est riche de possibilités. Il est important de s’y ouvrir. »

Photo principale :
La juriste autochtone Tracey Lindberg revient à son alma mater l’automne prochain pour se joindre à la Faculté de droit. Photo : Stacy Swanson/HarperCollins Canada

Front cover of Tracey Lindberg’s novel, Birdie.
Bruce Poon Tip, champion de Birdie au concours Canada Reads : « Si la réconciliation vous tient à cœur – et franchement, ce devrait être notre cas à tous – ce livre ouvre la voie. » Photo: HarperCollins Canada
Haut de page