Personnes portant un masque couvrant la bouche comme si elles étaient muselées.
Le lancement d’alerte (whistleblowing) en soins de santé est un puissant geste visant à protéger les droits et la sécurité des patientes et patients, ainsi que du personnel soignant. Mais quelles sont les conséquences pour les professionnelles et professionnels de la santé qui dénoncent des pratiques dangereuses, immorales ou même illégales dans leur milieu de travail?

La professeure Amélie Perron de l’École des sciences infirmières de la Faculté des sciences de la santé s’intéresse à cette question depuis une dizaine d’années. Sa plus récente étude porte sur les suites de l’alerte : comment la direction réagit-elle à ces situations délicates? Et quels sont les enjeux pour toutes les parties impliquées? 

Protéger la qualité des soins

Infirmière spécialisée en soins psychiatriques, Amélie Perron a cofondé en 2017 l’Observatoire infirmier, une équipe de recherche dont les travaux portent sur le lancement d’alerte en santé. Les infirmières et infirmiers du Québec faisaient alors les manchettes en dénonçant publiquement leurs conditions de travail, notamment le temps supplémentaire obligatoire et ses risques pour la qualité des soins et la sécurité des patientes et patients. Ces événements ont incité la professeure à entreprendre une première étude, financée par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et lancée quelques semaines avant le début de la pandémie de COVID-19, pour recueillir les expériences de 40 lanceuses et lanceurs d’alerte infirmiers au Québec.

« Les récits portaient sur des situations survenues avant ou pendant la pandémie, et rendaient compte des soins aux patientes et patients, de leurs droits et de leur sécurité; c’était là la première motivation de nos participantes et participants, la raison pour laquelle ils avaient lancé l’alerte », explique la chercheuse. 

Les lanceuses et lanceurs d’alerte divulguaient notamment des pratiques violant les droits des patientes et patients, telles que l’utilisation abusive de mesures de contrainte, la mauvaise gestion de médicaments ou l’atteinte à la dignité de personnes en soins de longue durée. Certains témoignages mettaient en lumière des pratiques de gestion toxiques dans les milieux de travail infirmiers. D’autres encore dénonçaient des situations qui s’étaient soldées par des décès évitables.

Alors que certains lancements d’alerte ont enclenché la mise en place de mesures correctives, soutient Amélie Perron, d’autres ont eu des dénouements troublants : des dossiers bien documentés ont été ignorés par la direction et des infirmières et infirmiers ont été accusés d’insubordination et ont subi des représailles.

Dans les coulisses de la gestion

Ces témoignages ont donné lieu à une étude pancanadienne, également financée par le CRSH, qui analyse comment les membres de la gestion et de la haute administration en soins de santé accueillent l’information divulguée lors d’un lancement d’alerte. Donne-t-on suite au signalement ou encourage-t-on la culture du silence?

Selon la professeure Perron, les enjeux sont plus complexes qu’un simple conflit entre le personnel et l’employeur. Au-delà des dynamiques individuelles ou interpersonnelles, il faut regarder les facteurs organisationnels et systémiques influençant la perception et la gestion des alertes. Les gestionnaires doivent parfois composer avec des contraintes structurelles qui restreignent leur pouvoir d’intervention. Parfois, des membres de la gestion qui tentent de répondre à une dénonciation subissent eux-mêmes des représailles. Malgré le pouvoir associé à leur fonction, les cadres peuvent être vulnérables au sein de leur organisation. La professeure ajoute que cette réalité explique en partie la difficulté à recruter des cadres intermédiaires et supérieurs pour participer à l’étude. Certains participants et participantes désirant partager leur perspective se désistent à la dernière minute.

« Le lancement d’alerte ne devrait pas générer autant d’inconfort, constate la chercheuse. Il fait partie des mécanismes d’assurance qualité dans les milieux de soins et contribue à assurer la sécurité des patientes et patients, l’intégrité des environnements de travail et le respect de la loi et des droits des patientes et patients et de leurs familles. En principe, tout le monde devrait voir ça d’un bon œil. »

Malheureusement, les lanceuses et lanceurs d’alerte qui signalent des méfaits dans leur milieu de travail, tout comme les cadres qui donnent suite aux dénonciations prennent des risques considérables, déplore Amélie Perron. La professeure souligne l’importance d’améliorer les protections institutionnelles et légales pour celles et ceux qui osent parler, afin de contrecarrer la culture du silence.