Recherche en français : gros plan sur la bande dessinée scientifique

Par Marianne St-Jacques

Conseillère intermédiaire, Communications et Marketing, Bibliothèque

Recherche en français : gros plan sur la bande dessinée scientifique
À l’occasion du 93e Congrès de l’Acfas, découvrez comment les chercheuses et chercheurs francophones se servent de la BD pour diffuser leurs travaux auprès du grand public.

En 1975, Serge Tisseron jetait un pavé dans la mare en soutenant une thèse entièrement en bande dessinée intitulée « Contribution à l’utilisation de la bande dessinée comme instrument pédagogique : une tentative graphique sur l’histoire de la psychiatrie ». Non seulement cette thèse lui a permis d’obtenir le grade de docteur en médecine, mais cette approche novatrice lui a également valu les félicitations de Roland Barthes et Michel Foucault. Rien de moins! Mais surtout, cette façon de diffuser les connaissances à l’aide de planches, de cases et de phylactères a fait des petits.

Aujourd’hui, la bande dessinée scientifique – c’est-à-dire les ouvrages de BD qui s’appuient sur des travaux de recherche universitaires – est un genre en plein essor, comme l’ont relevé trois articles parus dans Affaires universitaires en 2022, 2023 et 20251.

En 2022, le chercheur Maël Rannou rapportait d’ailleurs dans Alternative francophone :

« La bande dessinée scientifique francophone vit depuis dix ans un véritable élan : après la création de collections, des auteurs se spécialisent à leur tour dans ces modes de transmission. La production de données scientifiques plus accessibles répond à une demande sociale évidente alors que la science est mobilisée par toutes et tous dans les débats quotidiens par divers agents, des scientifiques eux-mêmes aux journalistes et politiques et aux citoyens (par internet, par exemple), et que l’information manipulée a des effets de résonances de plus en plus puissants. Diffuser des données scientifiques de manière lisible, en suivant une méthode scientifique, apparaît un enjeu important et les auteurs ne peuvent pas improviser.2 »

Signe de cet engouement, les Presses de l’Université de Montréal ont lancé, en 2024, la collection « Enquêtes scientifiques » consacrée à la bande dessinée scientifique , et au sein de laquelle quatre ouvrages ont été publiés jusqu’à présent.

Parallèlement, depuis plus de 30 ans, l’Acfas – le principal organisme « consacré à l’avancement et à la promotion de la recherche, de l’innovation et de la culture scientifique en français4 » au Canada – promeut, par le biais de son Concours de vulgarisation de la recherche, la communication scientifique à l’aide de quatre médiums : le texte, l’audio, la vidéo et, bien sûr, la bande dessinée5.

Depuis 1993, ce concours encourage les chercheurs et chercheuses à adapter leurs travaux pour des non-spécialistes, ce qui contribue à la diffusion de leurs résultats de recherche auprès du grand public. Le 93e Congrès de l’Acfas, qui se tiendra du 11 au 15 mai 2026 à l’Université du Québec à Trois-Rivières, sera d’ailleurs l’occasion de dévoiler les lauréates et lauréats de la 33e édition du Concours de vulgarisation de la recherche de l’Acfas. Les prix seront officiellement remis le 12 mai prochain. 

 

Vous avez détruit la beauté du monde

La BD scientifique francophone à l’Université d’Ottawa

Compte tenu de l’intérêt pour la BD scientifique, il n’est pas étonnant de voir des chercheurs et chercheuses de l’Université d’Ottawa se tourner vers ce médium pour communiquer les résultats de leurs travaux.

C’est ainsi qu’en 2020, les chercheurs André Cellard (historien et professeur émérite au Département de criminologie), Patrice Corriveau (sociologue, criminologue et professeur titulaire au Département de criminologie) et Isabelle Perreault (historienne et professeure titulaire au Département de criminologie) se sont alliés au bédéiste Christian Quesnel pour publier Vous avez détruit la beauté du monde : le suicide scénarisé au Québec depuis 1763, aux éditions Moelle Graphik.

À l’aide d’archives du coroner, les auteurs et l’autrice dressent une histoire du suicide mis en scène, lettres et témoignages à l’appui. En effet, comme le précise l’éditeur, « cet ouvrage est inspiré par la découverte, dans le greffe de la paix du Québec, de plus de 20 000 dossiers du coroner pour lesquels celui-ci avait conclu à un décès par suicide sur le territoire de la province de 1763 à 1986 ».

Grâce aux illustrations de Christian Quesnel, cette bande dessinée permet donc de « reconstituer le dernier acte mis en scène par le suicidé » avec sensibilité, pudeur et dignité, bien loin des « descriptions cliniques, souvent très crues, contenues dans les archives ».

Vous avez détruit la beauté du monde a d’ailleurs connu une très belle réception critique et médiatique, remportant notamment le Grand prix de la Ville de Québec 2021 (prix de la meilleure bande dessinée de langue française publiée au Québec), une récompense décernée annuellement par le Festival Québec BD.

Imaginons les soins virtuels du futur avec les francophones de l’Ontario : Enquête narrative et ateliers de cocréation

Dans un tout autre registre, en 2024, Sylvie Grosjean (professeure titulaire au Département de communication) et son équipe ont collaboré avec le bédéiste Martin PM pour créer la BD Imaginons les soins virtuels du futur avec les francophones de l’Ontario : Enquête narrative et ateliers de cocréation.

Ce court récit illustré présente de manière ludique les résultats du projet de recherche « Définir l’avenir des services de santé numériques avec les francophones en situation minoritaire de l’Ontario : une approche de co-design pour comprendre les usages et l’acceptabilité sociale des technologies numériques de santé » (2021-2024), mené par la Chaire de recherche en francophonie internationale sur les technologies numériques en santé.

Dans le cadre de ce projet, l’équipe de recherche a invité des personnes francophones à participer à des ateliers de cocréation afin d’imaginer le modèle de soins virtuels qu’elles aimeraient voir en Ontario. À l’aide de différents scénarios, celles-ci ont pu faire valoir leurs craintes et leurs préférences, traçant ainsi « les contours d’un modèle de soins accessibles, connectés, intégrés et continus pour les francophones en situation minoritaire6 ».

Quant à la BD de Martin PM, celle-ci permet de résumer la rétroaction des participantes et participants, ainsi que les trois critères d’accessibilité essentiels identifiés par l’équipe de recherche au terme de son travail d’analyse.

« C’est le Québec qui est né dans mon pays! » : carnet de rencontres, d’Ani kuni à Kiuna

Des collections à découvrir

Nous avons piqué votre curiosité? Ça tombe bien, la Bibliothèque de l’Université d’Ottawa vous propose plusieurs ouvrages de BD scientifique en français dans différentes disciplines : sociologie, anthropologie, criminologie, sciences infirmières, sciences de la santé, etc.    

C’est le cas par exemple de l’album « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » : carnet de rencontres, d’Ani kuni à Kiuna de l’anthropologue Emmanuelle Dufour (également marraine de la 32e édition du Concours de vulgarisation de la recherche de l’Acfas), publié aux Éditions Écosociété (2021). Cet ouvrage, tiré de la recherche-création doctorale de l’autrice (Ph.D. en éducation par les arts, Université Concordia), lui a notamment valu la Médaille d’or du Gouverneur général pour le doctorat.

Dans « C’est le Québec qui est né dans mon pays! », Emmanuelle Dufour se penche sur le fossé qui subsiste entre les peuples autochtones et les Québécoises et Québécois allochtones. Elle explore ainsi les différents rapports de chacun à l’identité et au territoire; la méconnaissance des allochtones pour la culture, l’histoire et les enjeux autochtones; les tensions provoquées par la crise d’Oka; et le récit colonial tel que transmis par l’école et la culture populaire.

Mais surtout, l’autrice examine son propre malaise à titre d’occupante blanche, francophone privilégiée et ignorante – malaise qui persiste au fil de ses rencontres avec plusieurs personnes issues des différentes nations autochtones au Québec. Dans le « mot de fermeture » de l’ouvrage, celle-ci explique d’ailleurs sa démarche comme suit :

« La bande dessinée “C’est le Québec qui est né dans mon pays!” : carnet de rencontres, d’Ani kuni à Kiuna constitue ainsi le versant réflexif et relationnel de mes recherches sur l’éducation autochtone. Elle se veut un outil de préparation à la rencontre, invitant chacun et chacune à écouter son propre tambour intérieur pour inscrire à son tour sa petite histoire au sein du grand récit colonial qui est le nôtre.7 »
 

Bande de chercheurs, chercheuses : un dialogue entre recherche scientifique et création graphique

Plus récemment, l’Université du Québec en Outaouais (UQO) a publié l’ouvrage collectif Bande de chercheurs, chercheuses : un dialogue entre recherche scientifique et création graphique (2026). Cette initiative multidisciplinaire a jumelé 13 étudiantes et étudiants en bande de dessinée de l’UQO avec 13 chercheurs et chercheuses de ce même établissement afin de faire connaître leurs travaux de recherche. Un projet qui, selon Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, permet aux autrices et auteurs de communiquer la valeur du travail universitaire auprès du grand public. Dans la préface de l’ouvrage, celui-ci avance :

« Cette manière de communiquer et de transmettre la science devient aujourd’hui essentielle, alors que la désinformation prend de la place et que les discours se polarisent. Pour éclairer les débats et les questionnements qui préoccupent nos concitoyens et nos concitoyennes, la science doit davantage occuper l’espace public. En s’associant à des artistes pour raconter leur recherche, les scientifiques disposent d’une avenue plus engageante pour partager leurs découvertes, expliquer les résultats de leurs travaux, ainsi que la démarche scientifique.8 »

Vous pouvez dès maintenant consulter « C’est le Québec qui est né dans mon pays! », Bande de chercheurs, chercheuses, ainsi que plusieurs autres ouvrages de BD scientifique en français tirés de nos collections.

Voici quelques suggestions de lecture à vous mettre sous la dent : 

En savoir plus sur la BD scientifique francophone, ses enjeux et son impact sur la diffusion des connaissances

Notes

1-  Maude Cucchi, « Quand la vulgarisation scientifique se décline en bande dessinée », Affaires universitaires, 10 mai 2022; Cailynn Klingbeil, « La recherche traduite en images : Des universitaires recourent aux romans graphiques pour que leurs travaux atteignent un nouveau public », Affaires universitaires, 3 mai 2023; et Maxime Bilodeau, « Les phylactères pour communiquer entre pairs », Affaires universitaires, 6 août 2025.

2- Maël Rannou, « Depuis la table à dessin : transmettre la science du côté des auteurs », Alternative francophone, volume 3, numéro 1, 2022, p. 20.

3- Voir Virginie Soffer, « “Enquêtes scientifiques”: quand la science s’illustre autrement », UdeM nouvelles, 10 octobre 2024.

4- Site web de l’Acfas, page « Qui sommes-nous », https://www.acfas.ca/acfas/qui-sommes-nous, consulté le 4 mai 2026.

5- Voir Audrey-Maude Falaradeau (dir.) et coll., Racontez-moi… 30 de vulgarisation scientifique [recueil de propositions de vulgarisation scientifique publié cadre du 30e anniversaire du Concours de vulgarisation de la recherche de l’Acfas], Acfas, 2023.

6- Voir « De la recherche à la bande dessinée… » dans Sylvie Grosjean et Martin PM [Patenaude-Monette] Imaginons les soins virtuels du futur avec les francophones de l’Ontario : Enquête narrative et ateliers de cocréation. Chaire de recherche en francophonie internationale sur les technologies numériques en santé, Université d’Ottawa, 2024.

7- Emmanuelle Dufour, « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » : carnet de rencontres, d’Ani kuni à Kiuna, Montréal, Écosociété, 2021, p. 171.

8- Voir Murielle Laberge, Jean-Charles Andrieu de Lévis, Simon Beaudry, Julien Doris et coll., Bande de chercheurs, chercheuses : un dialogue entre recherche scientifique et création graphique, Gatineau, Université du Québec en Outaouais, 2026, s. p.

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