Avec le soutien financier de la Fondation canadienne pour l’innovation, Constance Crompton, membre du corps professoral et titulaire de la chaire de recherche du Canada en humanités numériques, mène un vaste chantier national destiné à transformer Canadiana, le plus grand fonds d’archives canadiennes en ligne, en une plateforme de recherche intelligente et consultable, accessible au grand public.
La mémoire documentaire du Canada à portée de main
Depuis des décennies, Canadiana se pose comme l’une des ressources historiques les plus précieuses du pays. La collection renferme des documents d’archives datant du 16e siècle jusqu’à 2010. On y trouve des témoignages sur l’immigration, l’agriculture, la politique, la science et la vie quotidienne.
« Il n’y a rien de comparable au Canada. C’est LA référence, affirme Constance Crompton. Elle documente notre identité collective, nos origines et l’ensemble de notre parcours. À mes yeux, c’est un peu comme une forêt ancienne : si nous n’en prenons pas soin, il sera impossible de la reconstituer. »
Bien qu’une grande partie de ces documents soit accessible au public par l’entremise du Réseau canadien de documentation pour la recherche, la recherche d’information demeure parfois difficile. Beaucoup de documents n’existent que sous forme d’images numérisées. Les documents manuscrits sont souvent impossibles à interroger, et les métadonnées sont parfois incomplètes ou rédigées dans un langage désuet, voire péjoratif.
Le nouveau projet Collections numériques de l’avenir vise à remédier à cette situation.
Grâce à l’intelligence artificielle, à la reconnaissance optique de caractères et à des outils avancés de traitement des données, l’équipe rendra des millions de documents lisibles par machine et facilement interrogeables. Le projet intégrera également de nouvelles fonctions d’accessibilité et de visualisation, des cartes, ainsi que des portails thématiques. La communauté de recherche, la population étudiante, les généalogistes et le grand public pourront ainsi découvrir des personnes, des lieux et des récits enfouis jusque-là dans cette masse d’archives.
« Ces documents sont déjà accessibles en ligne, souligne Constance Crompton, mais pas encore d’une manière qui permette d’exploiter pleinement la richesse des connaissances qu’ils renferment. »
Des histoires méconnues qui n’attendent qu’à être révélées
Constance Crompton a pu constater directement le potentiel de ces archives dans le cadre de son cours sur les dossiers du programme des petits émigrés du Canada, dans le cadre duquel de milliers d’enfants britanniques issus de milieux défavorisés sont venus travailler au Canada entre les années 1860 et 1940.
En examinant des dossiers d’immigration liés à ce programme, Constance Crompton a découvert de façon inattendue un ensemble de documents gouvernementaux dans lesquels on débattait de la possibilité d’autoriser l’entrée au Canada d’immigrantes et d’immigrants mennonites en provenance de Russie. Les échanges se sont révélés liés à l’histoire familiale de son conjoint.
« C’était vraiment émouvant. À mesure que je lisais ces lettres, j’ai compris qu’elles témoignaient de décisions qui allaient influencer le parcours de ma propre famille. Le bonheur que mon mari, mes enfants et moi connaissons aujourd’hui au Canada trouve son origine dans les choix de personnes dont ces documents gardent la trace. »
Cette découverte illustre bien le potentiel du projet. La vaste collection de Canadiana recèle des millions de récits, mais bon nombre restent méconnus, enfouis dans des archives que l’on ne retrouve que par hasard ou au terme de recherches laborieuses.
« Au fond, l’idée, et tout l’intérêt de ce projet, c’est de mettre au jour ces histoires perdues. »
À la recherche de figures oubliées de l’histoire
Les documents d’archives reflètent les priorités, les rapports de pouvoir et les préjugés de leur époque. Ils accordent ainsi souvent une place centrale aux personnalités politiques, aux riches propriétaires fonciers et à d’autres figures influentes, reléguant de nombreuses autres trajectoires de vie à l’arrière-plan.
Constance Crompton se réjouit du potentiel qu’offre la reconnaissance d’entités par IA. En établissant des liens entre des mentions dispersées dans des milliers de documents, le projet pourrait contribuer à révéler des personnes et des récits méconnus qui ont pourtant joué un rôle important dans l’évolution du pays.
« Aujourd’hui, il arrive qu’une ancienne photographie soit accompagnée de métadonnées qui identifient un riche propriétaire foncier, tandis que d’autres personnes n’y sont mentionnées qu’au détour d’une expression comme “son épouse” ou “un guide”. Nous pourrions bientôt retrouver ces personnes anonymisées dans différents fonds documentaires et en apprendre davantage sur leur parcours, leur vécu et leur apport à la société. »
Des documents historiques plus pertinents que jamais
Dans le contexte où les questions d’identité, d’appartenance et de l’avenir du Canada gagnent en importance, Constance Crompton voit, dans l’accès à l’histoire, un outil puissant.
Les archives fournissent des preuves tangibles que l’histoire du Canada a toujours été plus diversifiée, plus complexe et plus interdépendante que ne le laissent entendre des récits simplificateurs.
« Plus notre histoire sera accessible, plus il deviendra facile de comprendre que ces personnes ont toujours fait partie de notre histoire. »
Les collections renferment notamment des documents traitant de communautés et langues autochtones, de la communauté queer, de familles de fermiers sikhs de Colombie-Britannique, des premières communautés sino-canadiennes et de générations de Canadiennes et de Canadiens dont les contributions sont restées méconnues.
« Nous ne sommes pas condamnés à nous en remettre à des stéréotypes faciles ou réducteurs. Nous pouvons connaître l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée. »
Selon Constance Crompton, la connaissance du passé peut nous aider à envisager l’avenir autrement.
« J’ai parfois l’impression que certaines personnes se sentent coincées ou découragées par l’état actuel des choses. Mais le monde n’est pas devenu ce qu’il est par hasard. »
Les femmes n’ont pas toujours été reconnues comme des personnes en droit. L’accès à l’éducation publique, les droits reproductifs et les protections accordées aux travailleuses et travailleurs sont tous le fruit d’évolutions sociales et politiques. L’histoire nous rappelle que les systèmes d’aujourd’hui ne sont pas immuables.
« Elle nous donne les outils nécessaires pour prendre des décisions éclairées sur notre avenir, explique Constance Crompton. Si nous comprenons le chemin qui nous a menés jusqu’ici, nous serons mieux outillés pour déterminer la suite. »
Au-delà de l’histoire, une ressource nationale pour l’avenir
Sous la direction de l’Université d’Ottawa et avec le soutien de partenaires des quatre coins du pays, ce projet d’envergure vise à moderniser les archives du patrimoine documentaire canadien. Il rassemble des chercheuses et chercheurs, des bibliothécaires et des spécialistes des technologies afin de mettre en valeur une collection sans équivalent au Canada.
Pour Constance Crompton, sa portée dépasse largement le cadre de la recherche historique.
Canadiana réunit des siècles d’archives agricoles, d’information sur la santé, de données économiques et d’observations scientifiques susceptibles d’éclairer la recherche sur les changements climatiques, la santé publique et les politiques publiques. En facilitant la consultation et l’analyse des documents, le projet ouvre de nouvelles pistes de découverte dans de nombreux domaines.
« C’est extrêmement stimulant de travailler dans une université capable de mener des projets d’une telle importance et d’une telle portée à l’échelle nationale, souligne Constance Crompton. Il n’existe aucune autre collection de ce genre au Canada, et l’Université d’Ottawa en est le porte-flambeau. »
Parmi ces 69 millions de pages d’histoire se cachent d’innombrables récits qui n’attendent qu’à être découverts. En référençant le contenu de Canadiana et en le rendant plus accessible et plus facilement interrogeable, le projet Collections numériques de l’avenir contribuera à mettre ces récits et les connaissances qu’ils recèlent à la disposition des personnes qui en ont besoin.