Une pancarte en carton sur laquelle on peut lire « HELP »
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À un carrefour très fréquenté, les voitures s’immobilisent au feu rouge et des piétons traversent dans tous les sens. Au milieu de ce va-et-vient se joue une interaction discrète : sur le terre-plein central, quelqu’un tend la main pour solliciter de l’aide. Pour certains, l’instant est fugace; pour d’autres, le geste suscite des questions, un malaise, voire des inquiétudes.

Cette scène se répète de plus en plus dans les villes canadiennes, sans qu’on en ait réellement étudié toute la portée.

Aujourd’hui, l’Université d’Ottawa rassemble des décisionnaires, des équipes de recherche et des organismes pour étudier le phénomène : quelles politiques et quels programmes les villes peuvent-elles mettre en place pour trouver l’équilibre entre l’espace public, la sécurité et la dignité humaine?

La mendicité aux carrefours urbains est aussi répandue que mal comprise, constate le professeur Huhua Cao, expert en études urbaines au Département de géographie, environnement et géomatique, et coprésident de la Conférence internationale sur l’urbanisation durable au Canada, en Chine et en Afrique (ICCCASU), un groupe de réflexion international en partenariat avec ONU-Habitat.

Il estime qu’il faut examiner ces intersections comme des espaces distincts.

« La mendicité aux carrefours urbains est au croisement de la dignité humaine, de la sécurité publique, de la perception du public et de la gouvernance urbaine. »

Le changement peut paraître subtil, mais il s’accompagne de conséquences importantes quant à la manière dont les villes interviennent. 

Les carrefours urbains : une fenêtre sur les enjeux de société

La plupart des études considèrent la mendicité comme le résultat de problèmes sociaux plus larges, notamment les inégalités, la santé mentale, la dépendance et la précarité du logement. Pour le professeur Cao, cette explication n’est pas fausse, mais elle demeure incomplète.

D’après lui, les méthodes de recherche actuelles peuvent occulter les interactions qui ont lieu aux carrefours où la mendicité est fréquente. Il suggère de les examiner sous l’angle de la gouvernance urbaine. 

Selon cette approche, les carrefours ne sont plus de simples toiles de fond, mais des lieux clés où convergent les pressions de la vie urbaine.

La circulation automobile, les déplacements et la vie publique s’y croisent, et les enjeux sociaux plus profonds deviennent particulièrement visibles. La précarité du logement, le chômage, la dépendance et l’exclusion sociale ne prennent pas naissance au coin des rues, mais c’est là qu’ils se manifestent le plus clairement.

Selon le professeur, aborder la mendicité sous l’angle de la gouvernance urbaine peut aider les équipes de recherche et les décisionnaires à mieux comprendre les personnes qui s’y livrent ainsi que les systèmes qui influencent leur situation. Cette approche permet d’aller au-delà des préjugés pour parvenir à une compréhension plus nuancée, fondée sur des données probantes.

« Nous estimons qu’il est important de s’attaquer à la fois aux symptômes et aux causes sous-jacentes », déclare-t-il.

Entre compassion et sécurité

La mendicité pose des problèmes pratiques que les villes ne peuvent pas ignorer. Il en va de la sécurité des automobilistes, des piétons, des cyclistes et des personnes qui mendient. En outre, les signes de pauvreté peuvent influer négativement sur la perception qu’ont les gens de leur environnement. Les gouvernements locaux et les organismes communautaires doivent prendre des décisions difficiles pour répondre avec efficacité et humanité.

Le professeur situe ces questions dans un ensemble plus vaste, où se côtoient la dignité humaine et la responsabilité sociale, qu’il considère comme des dimensions interreliées.

« En étudiant les interactions à ces carrefours, nous pourrions déterminer des mesures pratiques permettant d’améliorer la sécurité publique, de renforcer les réponses communautaires et de contribuer à des efforts plus larges pour lutter contre la précarité du logement et l’exclusion sociale. »

Huhua Cao
Gouvernance urbaine
« Il s’agit de comprendre ce que ces carrefours nous disent de la santé de nos villes, et de voir comment bâtir des villes plus sûres, plus inclusives et plus humaines. »

Huhua Cao

— Département de géographie et co-président, ICCCASU

Parmi ces mesures, on pourrait compter des équipes de proximité se rendant aux principaux carrefours afin de mettre les personnes en relation avec des services de logement, de santé, de dépendance et de santé mentale. S’y ajouteraient des partenariats entre les municipalités et des organismes communautaires pour offrir de l’aide et un suivi individualisé, ainsi qu’un aménagement plus sécuritaire des carrefours afin de réduire les risques pour les personnes qui mendient comme pour les autres usagers de la route.

Une discussion portée par l’Université d’Ottawa

C’est cette perspective centrée sur l’équilibre qui rend les travaux du professeur Cao si pertinents. Malgré une hausse de la mendicité partout au Canada, il y a eu peu de discussions concertées sur le sujet jusqu’à la tenue, plus tôt cette année, d’une table ronde sur la mendicité aux carrefours urbains, organisée par l’Université d’Ottawa.

À l’occasion de cet événement, des chercheuses et des chercheurs de l’Université, des conseillères et des conseillers municipaux ainsi que des représentantes et des représentants d’organismes communautaires se sont réunis pour discuter des lacunes de la recherche, des enjeux de politiques et des préoccupations publiques en matière de sécurité. 

Le professeur Cao explique que l’objectif de cette table ronde n’était pas de trouver des solutions à court terme, mais de mieux comprendre les enjeux.

D’après lui, elle a permis de dégager un constat partagé : la mendicité demeure un sujet délicat pour les villes, non seulement en matière de gouvernance, mais aussi de sécurité publique et de dignité humaine. 

À cet égard, il s’agit selon lui d’une première étape importante pour instaurer un dialogue constructif.

« Nous ne cherchons pas simplement à comprendre pourquoi des personnes se tiennent à ces carrefours pour demander de l’aide, ajoute-t-il. Il s’agit de comprendre ce que ces carrefours nous disent de la santé de nos villes, et de voir comment bâtir des villes plus sûres, plus inclusives et plus humaines. »