Pendant six jours, une soixantaine de participantes et participants, et une quinzaine de personnes invitées de plusieurs peuples autochtones, se sont réunis en territoire anishinaabe non cédé pour une expérience universitaire enracinée qui voulait faire plus que parler d'autodétermination : la mettre en pratique.
Et si l'enseignement supérieur, c'était aussi aller à la rencontre des récits de celles et ceux qui ont parcouru le chemin, et pas seulement un lieu où l'on vient obtenir de bonnes notes?
Un lieu où l'on est logé, où l'on mange ensemble matin et midi, où l'on réfléchit ensemble, où l'on rit, où l'on pleure, où l'on est parfois profondément bouleversé, où l'on scelle des alliances? Un lieu où les savoirs sont partagés à la fois par les écrits et dans les salles de classe, mais aussi par les récits oraux de celles et ceux qui protègent les territoires, le partage intergénérationnel, les expériences vécues de gouvernance coutumière et les personnes qui portent ces savoirs?
C'est l'expérience proposée par l'école d'été « Penser l'autodétermination », une initiative réunissant l'Université d'Ottawa, l'Université Saint-Paul, l'École de leadership, écologie et équité et la Chaire de recherche du Canada en traditions intellectuelles et autodétermination(s) des Premiers Peuples.
Pour le professeur Pierrot Ross-Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche, et Nawel Hamidi, sa directrice scientifique, l'enjeu est beaucoup plus grand qu'une semaine de formation.
« Ce qu'on est en train de faire là, c'est unique »
Professor Ross-Tremblay
Ne pas seulement parler d'autodétermination, mais la pratiquer
L'idée paraît simple. Elle est pourtant profondément transformatrice : si l'on veut réfléchir à l'autodétermination des Premiers Peuples, pourquoi ne pas commencer par exercer cette autodétermination dans la manière même de faire de l'éducation et de la recherche, comme chercheuse ou chercheur, étudiante ou étudiant?
Pendant près d'une semaine, les gens des Premiers Peuples, leurs savoirs, les récits et les perspectives de personnes directement engagées dans les réalités des Premiers Peuples ont constitué la structure de l'École. Chasseurs, anciens guerriers, survivantes et survivants, historiennes et historiens, chercheuses et chercheurs innus, anishinabeg, mi'kmaq, wendats, nehirowisiwok, abénakis, mayas et autres, personnes engagées dans la protection des territoires traditionnels, chercheuses et chercheurs ainsi que membres de la communauté étudiante ont été réunis dans un même espace.
Fait remarquable, une proportion importante des personnes participantes était à la fois autochtone et issue de la diaspora.
Pour Pierrot Ross-Tremblay et Nawel Hamidi, cette diversité constitue une véritable force. Il s'agit à la fois d'inviter des expertes et experts autochtones à venir enrichir un programme universitaire conçu par les Premiers Peuples eux-mêmes, au bénéfice de toutes et tous, et de créer un espace par, pour et avec les Premiers Peuples, où leurs savoirs sont partagés et mis en œuvre. La pensée des Premiers Peuples oriente la réflexion de A à Z.
La souveraineté narrative au cœur de la démarche
C'est là que prend tout son sens ce que le professeur décrit comme la souveraineté narrative : permettre à celles et ceux qui vivent les réalités étudiées de raconter, d'interpréter et de transmettre leur propre histoire, leurs propres savoirs et leurs propres perspectives. Cette capacité à porter sa propre parole constitue l'un des fils directeurs de l'école d'été.
La forme elle-même fait partie de cette démarche. L'école a débuté et s'est terminée par une cérémonie, et les médecines ont accompagné les personnes participantes tout au long du processus. Les échanges accordent une place importante à la transmission orale, au dialogue et à la recherche du consensus, des approches qui rejoignent les façons de transmettre les savoirs de plusieurs peuples autochtones.
L'approche rejoint ainsi le travail de la Chaire, qui cherche notamment à reconnaître et à valoriser les traditions intellectuelles, les récits, les mémoires et les savoirs des Premiers Peuples comme des formes de connaissance vivantes et porteuses d'autodétermination.
Faire évoluer les pratiques universitaires
L'ambition est de faire évoluer les pratiques universitaires en les ouvrant davantage aux savoirs, aux expériences et aux réalités des Premiers Peuples.
Il s'agit notamment de compléter les approches universitaires classiques par des formes d'apprentissage et des pédagogies enracinées dans les communautés et les territoires, et nourries par les expériences vécues.
Que se passe-t-il lorsque les savoirs autochtones ne sont plus seulement ajoutés à un curriculum existant, mais contribuent à déterminer la manière dont l'apprentissage lui-même est organisé?
Que se passe-t-il lorsque l'université accepte de coconstruire davantage les conditions d'apprentissage et de recherche avec les Premiers Peuples?
Que se passe-t-il lorsque les étudiantes et les étudiants ne sont plus seulement des personnes qui reçoivent des connaissances, mais deviennent partie prenante d'une communauté de réflexion et d'action?
Et surtout, que se passe-t-il lorsque l'on accepte que la réponse ne se trouve pas uniquement dans les institutions universitaires, mais aussi dans les communautés, les territoires et auprès des personnes qui portent les savoirs?
Pour Ross-Tremblay et Hamidi, la réponse est claire : on peut alors faire émerger des formes d'excellence différentes et parfois inattendues.
Cette volonté de sortir des cadres habituels touche également la manière de penser les parcours universitaires. L'objectif est notamment de générer des approches qui répondent aux réalités des historiennes, historiens, chercheuses et chercheurs innus, anishinabeg, mi'kmaq, wendats, nehirowisiwok, abénakis, mayas et issus d'autres peuples autochtones, plutôt que de leur demander de s'adapter systématiquement à des structures conçues sans leur participation.
Une université qui se vit : réunion, vérité, relationalité et guérison
Pendant six jours, les personnes participantes ont certes assisté à des conférences, mais elles ont aussi vécu ensemble les récits de celles et ceux qui luttent.
Les repas du matin et du midi ont créé des occasions de discussion. Certaines personnes ont résidé sur place. Les conversations ont continué en dehors des moments officiellement consacrés aux activités pédagogiques. Des liens se sont créés entre les étudiantes et les étudiants, les chercheuses et les chercheurs, les générations ainsi que les personnes invitées.
L'école d'été propose ainsi une autre manière de concevoir l'université : comme un lieu de partage des connaissances et d'accès à l'information, mais aussi comme un espace de rencontre, de relations, de réflexion collective et éventuellement d'action.
Les frontières habituelles entre l'universitaire et le communautaire, entre la salle de classe et la terre, entre la recherche, la spiritualité et l'action deviennent beaucoup plus poreuses.
Les familles y ont leur place. Des enfants sont présents. Des parents accompagnent les personnes participantes.
Rire, pleurer, être bouleversé : la place des émotions dans l'apprentissage
Une autre particularité de l'école d'été est peut-être encore plus radicale : elle ne cherche pas à neutraliser les émotions.
On y rit. On y pleure. On y est parfois bouleversé. On remet en question certaines de ses certitudes.
Mais on le fait dans un cadre fondé sur le respect, la sécurité culturelle et le souci de réduire la violence dans l'espace académique.
Pour le professeur Pierrot Ross-Tremblay et Nawel Hamidi, c'est précisément ce que devrait permettre l'enseignement supérieur : être mis au défi, se remettre en question, aller au bout de sa pensée, sans que cette remise en question se transforme en violence.
La spiritualité et les médecines sont intégrées à l'expérience du début à la fin. Les cérémonies d'ouverture et de clôture s'inscrivent dans les protocoles de bienvenue anishinaabe.
Une école d'été qui parle plusieurs langues
Les échanges se déroulent en français, en anglais et en espagnol, avec de l'interprétation simultanée du début à la fin.
Cette dimension permet à des étudiantes et des étudiants provenant de différentes régions du monde, ainsi qu'aux personnes invitées, de participer pleinement à la réflexion.
Des personnes issues des diasporas de plusieurs pays d'Afrique, dont certaines appartiennent à des peuples autochtones, ainsi que des étudiantes algériennes formaient ensemble la majorité de la population étudiante.
Cette diversité exceptionnelle crée un espace de dialogue unique où se rencontrent des peuples engagés, chacun à leur manière, dans la défense de leurs souverainetés ancestrales, la reconstruction des mémoires fragilisées par le colonialisme, la réaffirmation de leurs institutions collectives et la poursuite d'une autodétermination pleinement vécue.
La réflexion sur les expériences des Premiers Peuples n'est pas enfermée dans un dialogue uniquement canadien.
Des savoirs qui se racontent
Parmi les voix qui ont résonné au cours de l'école d'été figuraient notamment Joséphine Bacon, poète, autrice et réalisatrice innue, ainsi que l'écrivain et sage Marcel Petiquay, nehirowisiwok, qui a partagé son récit et son livre Atcakoc : le pardon avec les personnes participantes.
On y comptait aussi Véronique Basile-Hébert, Louisa Biroté, Lorena Cabnal, Christian Coocoo, Albert Dumont, Napess Ashini, Georges Mackenzie, Shanipiap Makenzie-Sioui, Waba Mako, Edmund Metatawabin et Gary Metallic.
Leur présence illustre l'un des principes fondamentaux de l'école d'été : les savoirs résident non seulement dans les publications scientifiques, mais aussi dans les récits, les expériences vécues, les mémoires culturelles, les langues, les relations aux terres ancestrales et chez les personnes qui ont la responsabilité de transmettre ces savoirs aux générations suivantes et de résister.
C'est cette conception élargie du savoir qui se trouve au cœur de la démarche : reconnaître les Premiers Peuples comme des producteurs de traditions intellectuelles vivantes, porteuses de philosophies, de mémoires, de savoirs et de façons de comprendre le monde.
L'autodétermination en recherche : l'excellence académique autochtone au service de l'action collective
L'école d'été va au-delà de la réflexion en créant des liens durables dans un esprit de coopération.
Au-delà des apprentissages individuels, l'école a également permis d'amorcer de nouvelles collaborations de recherche, de soutenir le développement d'initiatives communautaires et de consolider des réseaux internationaux autour de l'autodétermination, de la souveraineté narrative et de la protection des savoirs.
Les cinq dernières années de travaux menés dans le cadre de la Chaire ont permis de documenter les savoirs et les réalités. Les prochaines années doivent permettre aux communautés elles-mêmes de mettre davantage ces apprentissages en pratique.
L'enjeu est désormais de transformer davantage les savoirs en action et de favoriser une recherche transformatrice.
L'école pourrait ainsi devenir un rendez-vous récurrent, mais aussi ouvrir la voie à des séminaires avancés sous le Shaputuan en territoire, organisés à l'invitation des gens des communautés autour de questions précises.
L'université viendrait alors aussi au territoire, plutôt que de demander systématiquement au territoire de venir à elle.
Et si ce n'était que le début?
À terme, l'ambition est de faire évoluer cette première école d'été vers une véritable université d'été récurrente, qui pourrait réunir chaque année des étudiantes et des étudiants, des expertes et experts locaux, des chercheuses et des chercheurs autochtones ainsi que des partenaires de plusieurs universités et de différents territoires.
La prochaine étape pourrait également être la consolidation d'un réseau durable d'étudiantes et étudiants, de chercheuses et chercheurs autochtones et d'expertes et experts locaux autour des axes de la souveraineté narrative, de l'autodétermination en recherche et de la résolution de problèmes (par l'intermédiaire du Laboratoire Takuaimatishun de la Chaire).
L'ambition est de faire vivre les liens créés pendant la semaine et de faire circuler les apprentissages.
Pour y parvenir, une chose sera toutefois indispensable : la confiance.
Faire confiance aux étudiantes et aux étudiants.
Faire confiance aux expertes et experts locaux.
Faire confiance aux Premiers Peuples.
Faire confiance aux chercheuses et aux chercheurs.
Et accepter, pour les institutions, de ne pas nécessairement avoir toutes les réponses ni toujours le dernier mot. Donner une réelle valeur à la recherche de la vérité et en favoriser l'expression.
Pour le professeur Ross-Tremblay et Nawel Hamidi, c'est précisément cet espace de bienveillance, de respect et de confiance qui a permis à l'expérience de prendre une ampleur inattendue.
Les universités ont travaillé ensemble et des personnes provenant de différents horizons se sont rencontrées. Les savoirs autochtones ont été placés au centre, tout comme la parole de celles et ceux directement engagés dans l'autodétermination et la protection des territoires ancestraux.
Une autre idée de l'excellence universitaire
Au fond, cette école d'été pose une question qui dépasse largement les études autochtones.
À quoi pourrait ressembler l'université si elle acceptait d'être transformée par les savoirs qu'elle accueille?
L'école d'été « Penser l'autodétermination » n'offre pas une réponse définitive. Elle propose quelque chose de plus intéressant : une expérience, un prototype et un laboratoire vivant où l'on peut expérimenter une éducation universitaire dirigée par les Premiers Peuples eux-mêmes, fondée sur leurs protocoles, leurs savoirs, leurs expériences et leurs médecines, ainsi qu'une manière autochtone de faire de la recherche et de concevoir l'enseignement supérieur, en plaçant les relations, les territoires, les récits, les savoirs, la résolution de problèmes et les personnes au cœur de l'apprentissage.
Et peut-être est-ce justement cela, la véritable audace universitaire : ne pas seulement apprendre à penser autrement, mais accepter de changer la manière dont on pense, dont on enseigne et dont on produit les savoirs.