Citoyenneté fantôme, droits et appartenance : la recherche primée de Jamie Chai Yun Liew sur l’apatridie

Par Université d'Ottawa

Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l'innovation, CVRRI

La professeure Jamie Chai Yun Liew
Être apatride, c’est n’avoir la citoyenneté d’aucun État – sans lien juridique formel avec un pays. Cette absence de reconnaissance peut marquer le quotidien, en limitant l’accès aux droits et aux services essentiels. Privées de statut juridique et de pièces d’identité officielles, les personnes apatrides se heurtent souvent à des obstacles à la scolarisation, aux soins de santé et au logement.

C’est cette réalité qui guide les travaux de la professeure Jamie Chai Yun Liew, lauréate 2026 du Prix pour l’équité, la diversité et l’inclusion en recherche, décerné par le Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l’innovation de l’Université d’Ottawa.

Ses recherches éclairent les réalités de l’apatridie tout en ouvrant de nouvelles voies pour les savoirs issus des communautés, l’évolution des politiques publiques et la compréhension du public.

« Étant la fille d’une personne autrefois apatride, je m’intéresse de près aux mécanismes de création et de maintien de l’apatridie, explique-t-elle. Mes recherches visent à mettre en lumière comment le droit, les cadres juridiques et les institutions créent et perpétuent l’apatridie, tout en accordant une place centrale aux perspectives des personnes apatrides et de celles qui l’ont été, de leur famille et de quiconque défend leurs intérêts. »

La professeure Liew se voit maintenant récompensée à la fois pour l’objet de ses recherches et pour sa méthodologie : une démarche collaborative et éthique, centrée sur la représentation des personnes directement concernées. Ses travaux montrent que la recherche ne se résume pas à analyser les inégalités : elle peut agir sur les conditions qui les produisent.

Une terminologie, des récits et une compréhension commune à construire

La professeure Liew explore l’apatridie sous plusieurs angles et par divers moyens, ce qui lui permet d’atteindre des publics du milieu universitaire et de l’extérieur. Une part centrale de ce travail consiste à développer une terminologie capable de nommer une expérience qui ne l’était pas jusque-là.

C’est ainsi qu’elle a introduit, dans sa monographie de 2024, le terme « citoyen fantôme », qui décrit la situation des gens vivant dans un État sans y être reconnus. Ce concept percutant, qui fait le pont entre l’analyse théorique et l’expérience vécue, trouve un écho auprès de toutes les disciplines et de publics variés.

La professeure s’est également tournée vers la fiction pour explorer les dimensions de l’apatridie. « Cet exercice a permis de construire une représentation incarnée et littéraire de l’apatridie et de la migration que la recherche juridique ne peut rendre à elle seule », explique-t-elle.

Dandelion (2022) raconte l’histoire d’une femme dont la mère a disparu lorsqu’elle avait 11 ans. L’héroïne revisite son enfance en se rendant en Asie du Sud-Est pour découvrir comment l’apatridie a marqué le parcours de ses parents jusqu’au Canada.

À travers ce récit, la professeure Liew ouvre un espace de réflexion et de rapprochement. « Beaucoup de personnes m’ont écrit pour me dire que cette histoire rejoignait l’expérience de migration de leur famille ou de leur communauté », dit-elle. Son roman montre que la mise en récit peut susciter la compréhension, l’empathie et l’intérêt pour des enjeux sociaux complexes.

La recherche, un moteur de collaboration et d’action communautaire

La collaboration est au cœur des travaux de Jamie Chai Yun Liew.

Dans le cadre d’un projet intitulé Critical Statelessness Collective, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines, elle collabore avec des spécialistes d’Asie du Sud-Est afin de mieux comprendre l’expérience de l’apatridie dans différents contextes locaux.

Elle mène notamment des recherches de terrain auprès de communautés apatrides en Malaisie pour examiner comment les tribunaux itinérants parviennent à rejoindre des populations éloignées afin de régulariser leur statut d’immigration ou de citoyenneté.

« Nous élaborons également un projet qui intègre les personnes apatrides au processus de recherche dans une optique de collaboration, affirme-t-elle. Grâce à des approches participatives à l’échelle communautaire, nous les amenons à délaisser leur rôle de sujets d’étude pour endosser celui de cochercheuses et cochercheurs. Ce passage renforce la rigueur éthique, la confiance et la pertinence des connaissances produites. »

Dans le contexte canadien, la professeure s’intéresse aux travaux d’universitaires autochtones, à leurs pratiques et à leurs conceptions des mouvements de souveraineté. Elle examine également comment les communautés migrantes peuvent, lors de leur établissement, reproduire involontairement certaines conceptions coloniales de la citoyenneté et de l’inclusion.

Les travaux de Jamie Chai Yun Liew contribuent aux réflexions en cours sur la souveraineté, l’appartenance et la coexistence. La chercheuse nous invite à repenser la citoyenneté, non pas comme un simple statut légal, mais comme une relation façonnée par l’histoire, le territoire et les gens qui l’habitent.

Des travaux aux répercussions concrètes

« L’analyse du vaste corpus de lois, de politiques et de jurisprudence canadiennes en matière d’immigration et de citoyenneté constitue également une part importante de mon travail », explique la chercheuse.

Elle étudie notamment l’incidence du droit de l’immigration sur le parcours des groupes marginalisés, dont les personnes LGBTQ+ demandeuses d’asile, les femmes craignant d’être persécutées en raison de leur sexe et les familles séparées. En étroite collaboration avec des spécialistes du droit, des juristes et des cliniques communautaires, elle mène des recherches visant à éclairer les politiques publiques et à contribuer à leur réforme.

Par exemple, elle a cosigné une étude intitulée Troubling Trends in Canada’s Immigration System Via the Excluded Family Members Regulation: A Survey of Jurisprudence and Lawyers, que le Conseil canadien pour les réfugiés et des juristes ont utilisée dans leurs plaidoyers auprès des parlementaires et de la ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté afin de lever des obstacles juridiques inutiles à la réunification des familles au Canada. Ces efforts ont mené à la mise en place d’un programme pilote fédéral toujours en vigueur.

La professeure Liew fait également rayonner ses travaux auprès d’un large public au micro de son balado primé, Migration Conversations. Des personnes migrantes, des membres de la communauté de la défense des droits et du milieu de la recherche y livrent leurs réflexions et leurs expériences vécues, rapprochant ainsi la recherche, les politiques et la compréhension du public.

Ce prix reconnaît autant la qualité des travaux de Jamie Chai Yun Liew que l’approche éthique, collaborative et créative qui les sous-tend. Elle démontre ainsi que la recherche peut reposer sur un solide ancrage scientifique tout en transformant activement notre monde.