La professeure Amy Salyzyn explore justement cette question dans son cours sur l’IA et la profession juridique en proposant une immersion concrète dans les technologies émergentes.
Cette année, la Section de common law devient la première école de droit à déployer officiellement LawQi, une plateforme propriétaire de formation juridique assistée par l’IA développée par un diplômé de l’Université d’Ottawa, Colin Lachance (LL.M. 2013). Le résultat : un cours dynamique qui prépare les étudiantes et étudiants à intégrer une profession où la technologie gagne sans cesse du terrain.
Un cours pensé pour une profession qui évolue
Le cours avancé de la professeure Salyzyn, qui en est maintenant à sa troisième année d’existence, est à l’image de l’évolution rapide et imprévisible de l’IA.
« C’est le genre de cours qui suit “l’air du temps”, qui évolue tout le temps. Et ça, c’est vraiment intéressant, explique-t-elle. C’est aussi un cours qui me donne la chance d’apprendre continuellement en même temps que mes groupes. »
Dans son cours, Amy Salyzyn s’intéresse à la manière dont l’IA transforme toutes les sphères du système de justice. Elle y enseigne des connaissances fondamentales sur le fonctionnement de ces technologies, une étape essentielle si on veut pouvoir les utiliser en contexte réel.
Pour ne rien perdre du flot constant d’innovations, la professeure Salyzyn intègre une veille technologique en classe : « Chaque cours commence par une revue de l’actualité sur l’IA parce qu’il y a tellement de faits nouveaux chaque semaine », explique-t-elle.
Amy Salyzyn est une figure bien connue du milieu. Lauréate de la Médaille du Barreau, l’une des plus hautes distinctions décernées par le Barreau de l’Ontario, elle a beaucoup travaillé avec des organismes comme le Réseau ontarien d’éducation juridique, Éducation juridique communautaire Ontario et la Fondation du droit de l’Ontario à la mise sur pied d’initiatives novatrices qui améliorent l’accessibilité du système de justice. Ses travaux témoignent du potentiel de l’IA et mettent en lumière son utilisation responsable.
De plus, elle a récemment reçu la nouvelle bourse professorale en recherche sur les technologies et l’avenir de la justice de la doyenne, qui vise à soutenir les professeures et professeurs menant des travaux de recherche arrimés aux priorités stratégiques de la Section de common law.
Apprendre par la pratique
Consciente que l’IA ne peut être pleinement comprise par la seule théorie, Salyzyn a présenté LawQi au début du semestre afin d’offrir aux étudiants une expérience pratique dans un environnement sûr et structuré.
« Pour comprendre à la fois les possibilités et les limites [de l'IA], il faut réellement avoir une expérience de l’utilisation de cette technologie. »
La professeure Amy Salyzyn
La plateforme permet aux étudiant(e)s d’expérimenter des outils d’IA sans les risques associés aux données réelles des clients. Elle les guide à travers des exercices qui développent à la fois leur compréhension technique et leur jugement professionnel.
Pour M. Lachance, cette approche expérientielle est essentielle. « Le développement des compétences en IA passe par son utilisation », explique-t-il.
Développé initialement dans le cadre de son travail à titre d’innovateur en résidence à l’Association du Barreau de l’Ontario, LawQi a été conçu pour combler une lacune majeure dans l’enseignement du droit : le manque d’outils d’apprentissage interactifs et autogérés permettant aux utilisateurs d’interagir directement avec l’IA tout en développant des compétences essentielles.
« Si vous voulez aider les gens à se familiariser avec l’IA, vous avez besoin d’un outil relativement complet, autonome et qui leur permette d’approfondir leurs connaissances autant qu’ils le souhaitent. Pour moi, le point de départ, explique M. Lachance, était l’idée d’intégrer un assistant IA dans l’environnement d’apprentissage. »
Un outil d’apprentissage nouveau genre
La plateforme LawQi se distingue par la place qu’y occupent la transparence et la pensée critique. Contrairement à bien des outils d’IA, elle enseigne activement à remettre en question ses réponses.
« LawQi veille à ce que l’utilisateur apprenne les pièges, mais aussi les garde-fous pour les contrer… à chaque interaction »
Colin Lachance, LL.M. 2013
— Développeur de LawQi
Le système ne fait pas que fournir des réponses, il explique aussi comment elles ont été générées et en quoi elles pourraient être erronées. Les étudiantes et étudiants prennent ainsi l’habitude de réfléchir au contenu – un réflexe qui se transpose dans leur utilisation globale de l’IA.
La Section de common law de l’Université d’Ottawa est la première et seule école de droit à avoir intégré officiellement LawQi dans son programme d’enseignement.
Une plateforme centrée sur les étudiantes et étudiants
Pour les membres de la population étudiante, l’expérience ne se limite pas au développement de compétences techniques. Elle redéfinit leur manière d’envisager l’IA et leur avenir professionnel en droit.
Wade Bryan Radmore, étudiant de deuxième année, est d’avis que la plateforme favorise une participation active : « Bien utiliser l’IA, ça commence par de bonnes requêtes, explique-t-il. Comme je devais multiplier les requêtes, je continuais de solliciter mes fonctions cognitives. Au lieu d’accepter automatiquement la première réponse, il fallait évaluer chacune d’elles. »
Cette expérience, dit-il, l’a aidé à comprendre et à atténuer l’un des principaux problèmes de l’utilisation de l’IA : le biais d’automatisation, c’est-à-dire lorsqu’on se fie aveuglément à l’information générée sans faire preuve de pensée critique.
« En apprenant les failles de l’IA et les moyens de les contourner, on est mieux outillés pour l’utiliser avec discernement, de manière efficace et éthique. »
Wade Bryan Radmore
— Étudiant de deuxième année
Concernant la valeur de l’apprentissage par l’expérimentation directe, Jillian Elizabeth Nield, étudiante de troisième année, abonde dans le même sens : « Constater par moi-même ces limites a été plus efficace que d’en entendre simplement parler dans un cours magistral. »
Les exercices de comparaison des réponses de différentes IA lui ont vite fait prendre conscience de la variabilité des résultats.
« Souvent, les réponses changeaient d’un outil à l’autre et parfois, elles contenaient des inexactitudes. Ça montre toute l’importance de réviser attentivement le contenu généré par l’IA et de le contre-vérifier auprès de sources juridiques indépendantes. »
Malgré tout, elle voit tout le potentiel de ces technologies dans la profession. « C’était intéressant de voir qu’on peut paramétrer l’IA pour qu’elle effectue des tâches juridiques précises, comme rédiger un plaidoyer en adaptant le ton ou la structure. Je me suis rendu compte que ce gain d’efficacité pouvait faire gagner beaucoup de temps aux avocats et aux avocates. »
Cette expérience a procuré à Jillian une base solide pour l’avenir.
« Ce cours m’a donné la chance de découvrir le monde de l’IA, ce qui va m’aider dans ma carrière parce que cette technologie est de plus en plus présente dans le domaine juridique. »
Jillian Elizabeth Nield
— Étudiante de troisième année
Se mettre dans de bonnes dispositions
Au-delà des outils et des techniques, la professeure Salyzyn s’emploie à cultiver la curiosité, la confiance et la pensée critique.
Dans un domaine où le changement est constant et l’incertitude, inévitable, ces qualités sont essentielles. Les étudiantes et étudiants sont encouragés non seulement à interagir avec l’IA, mais à la remettre en question, à en comprendre les limites, à en reconnaître les risques et à l’utiliser de façon responsable.
Étant donné les conséquences bien réelles d’une mauvaise utilisation de l’IA, on ne saurait trop miser sur la prudence. En effet, les histoires très médiatisées de juristes qui ont fait aveuglément confiance à l’IA sont là pour nous rappeler l’importance de la vigilance et de la responsabilisation professionnelle.
Se préparer à ce qui vient
Concernant l’avenir, tant Amy Salyzyn que Colin Lachance voient en l’IA une force transformatrice pour la profession juridique – une force qui s’accompagnera à la fois de possibilités et de perturbations.
« Ce qui s’en vient a de quoi faire peur, ça va faire beaucoup de vagues », reconnaît le développeur.
Cela dit, il fait valoir que l’IA ne remplacera pas les avocates et avocats, mais aura plutôt comme effet de modifier les attentes. « Les clients vont s’attendre à ce qu’on l’adopte et qu’on joue plus un rôle d’expert-conseil », estime-t-il.
Pour sa part, la professeure Salyzyn souligne l'importance d’envisager l’IA dans le cadre du rôle plus large que joue la profession dans la société. « En tant que gardiens de la primauté du droit, les avocats et avocates sont appelés à jouer un rôle de premier plan », souligne-t-elle.
Pour la relève en droit, cette révolution technologique pourrait à la fois compliquer et enrichir l’avenir. Comme le fait observer Colin Lachance : « L’IA sera de toutes les avenues professionnelles. »