Pour reprendre un terme utilisé en génie des barrages, on peut qualifier cet événement de crue « sous ciel bleu », soit une crue dangereuse qui survient alors que les conditions météorologiques offraient peu d’indices sur l’imminence du danger. La montagne a bien émis un signal détectable avant que la crue atteigne les collectivités en aval, mais ce signal n’était pas relié au système habituel d’alerte aux inondations.
Hossein Bonakdari, professeur agrégé au Département de génie civil de l’Université d’Ottawa, explique ce qui s’est produit et les leçons à en tirer sur le plan de la préparation aux catastrophes.
Q. Que s’est-il passé exactement?
Bonakdari : Tout semble avoir commencé à environ 5 200 mètres d’altitude, lorsqu’une importante masse de glace et de roche s’est détachée avant de chuter sur près de 1 200 mètres de dénivelé jusqu’au bassin du Lhende Khola. Mais l’effondrement n’a été que le point de départ. Dans sa chute, la masse a entraîné des roches, des sédiments, des morceaux de glace et de l’eau. Elle s’est transformée en un torrent chargé de débris, et semble avoir momentanément obstrué la rivière. On pourrait résumer la séquence ainsi :
effondrement de glace et de roche → chute rapide → entraînement de débris → obstruction de la rivière → formation d’un barrage naturel temporaire → rupture du barrage → inondation destructrice.
Il est important de faire la distinction suivante : ce qui s’est passé n’est pas seulement l’« effondrement d’un glacier », mais plutôt une succession d’étapes interreliées où sont intervenus glace, roche, débris et eau. Et chaque étape amplifiait l’effet de la précédente.
Q. La catastrophe a-t-elle été causée par un séisme?
Bonakdari : Les données actuellement disponibles indiquent qu’aucun séisme tectonique n’est en cause. C’est l’un des aspects les plus importants de cette catastrophe. Un signal sismique d’abord interprété comme un séisme d’une magnitude d’environ 4,4 a ensuite été réévalué. Il aurait plutôt été généré par le mouvement de masse lui-même, l’effondrement produisant un signal équivalent à une magnitude d’environ 5,2. Autrement dit :
- la montagne a bougé avec une intensité suffisante pour qu’on pense qu’il s’agissait d’un séisme
- cette distinction est cruciale en ce qui concerne les systèmes d’alerte
- le signal sismique semble avoir résulté de l’effondrement et non être une indication de la cause
- l’événement était donc détectable
Le principal problème, c’est que la détection d’un événement et le déclenchement d’une alerte en cas de crue relèvent actuellement de systèmes distincts.
Q. En quoi le signal sismique peut-il contribuer au déclenchement rapide d’une alerte?
Bonakdari : De façon générale, les systèmes d’alerte aux inondations sont conçus pour surveiller les précipitations et les cours d’eau.
Ils permettent de mesurer :
- la quantité de pluie qui tombe
- le niveau d’eau d’une rivière
- le niveau de saturation d’un bassin versant
- le volume d’eau se dirigeant vers l’aval
Les données ainsi recueillies sont très utiles pour la prévision des crues causées par les précipitations. Or, dans ce cas-ci, le phénomène a débuté en haute montagne et à l’extérieur des paramètres normalement surveillés par un tel système.
- La météo peut sembler normale.
- La rivière peut présenter un comportement normal.
- Pourtant, un effondrement majeur pourrait avoir eu lieu en amont.
Cette catastrophe montre qu’en haute montagne, les systèmes d’alerte doivent tenir compte à la fois du temps qu’il fait et des rivières, mais aussi de la montagne elle-même.
Q. Peut-on attribuer cet effondrement aux changements climatiques?
Bonakdari : Cette question exige de la prudence sur le plan scientifique. On ne peut pas affirmer que les changements climatiques ont causé cet effondrement particulier; seule une analyse détaillée permettrait de le démontrer. Cela dit, les changements climatiques modifient bel et bien les conditions environnementales dans lesquelles de tels événements se produisent. Dans l’ensemble de la région montagneuse de l’Hindou Kouch Himalaya, les glaciers, la neige, les sols gelés, les eaux de fonte et les lacs d’altitude subissent les effets du réchauffement.
Par exemple :
- En se retirant, les glaciers peuvent réduire la stabilité des parois escarpées des vallées.
- Le réchauffement peut diminuer l’effet stabilisateur de la glace présente dans les roches fracturées.
- Les eaux de fonte peuvent accroître la pression de l’eau dans les versants et contribuer à l’instabilité de certains lacs.
- Le recul des glaciers peut exposer d’importantes quantités de sédiments meubles qui peuvent être entraînés vers l’aval lors d’un effondrement.
On ne peut donc pas dire d’un point de vue scientifique que les changements climatiques ont causé cet effondrement. On peut cependant affirmer que les changements climatiques modifient les conditions dans lesquelles ce type de défaillance peut survenir. C’est une nuance importante.
On reconnaît ainsi les risques croissants associés au réchauffement des régions montagneuses sans attribuer une catastrophe précise aux changements climatiques avant que les données probantes ne le justifient.
Q. Un événement semblable pourrait-il se produire dans d’autres régions montagneuses?
Bonakdari : La leçon à retenir dépasse largement le Népal. Les milieux de haute montagne de l’Himalaya, des Alpes, des Andes et d’autres chaînes montagneuses renferment des glaciers, des pentes escarpées, des sols gelés et des lacs d’altitude qui sont tous susceptibles d’être influencés par la hausse des températures. Les mécanismes précis varieront selon l’endroit, mais le risque fondamental demeure le même : la glace et la roche peuvent devenir instables, d’importants effondrements peuvent se produire, des rivières peuvent être temporairement bloquées et la libération soudaine d’eau et de débris peut menacer les collectivités situées en aval. Voilà pourquoi l’événement survenu au Népal doit être considéré non seulement comme une catastrophe locale, mais aussi comme un avertissement important pour les autres régions montagneuses.
Q. Que devrait surveiller un système moderne d’alerte précoce?
Bonakdari : Aucun capteur ne peut à lui seul résoudre ce problème. Il faut plutôt un système d’alerte intégré à capteurs multiples qui combine diverses sources d’information.
1. Surveillance sismique : Les instruments sismiques peuvent détecter les vibrations du sol provoquées par d’importants effondrements de glace et de roche. Des systèmes automatisés pourraient aider à distinguer ces signaux des séismes ordinaires.
2. Surveillance des cours d’eau en haute altitude : Des jauges installées en amont pourraient détecter des variations soudaines du niveau ou du débit d’eau et transmettre automatiquement des alertes en aval.
3. Observation par satellite : Les images satellites permettent de suivre l’évolution des glaciers, des lacs et des barrages naturels ainsi que d’autres phénomènes environnementaux dans les régions montagneuses.
4. Surveillance des versants instables : Les techniques radars satellitaires, dont l’interférométrie radar, permettent de repérer les mouvements progressifs précédant parfois un effondrement.
5. Capteurs au sol : Des systèmes de positionnement par satellite et d’autres instruments peuvent être installés dans des emplacements à risque élevé afin de mesurer directement les mouvements du terrain.
6. Intégration automatisée des données : Il s’agit peut-être de l’élément le plus important. Les signaux sismiques, les mouvements de versant, l’évolution des glaciers, des lacs et des cours d’eau ne devraient pas demeurer dans des bases de données distinctes. Les capteurs doivent communiquer entre eux au sein d’un système commun capable de repérer rapidement un danger et de déclencher une alerte.
7. Échange d’information transfrontalier : La ligne de partage des eaux ne suit pas le tracé de la frontière entre le Népal et la Chine. Le système d’alerte ne devrait pas davantage en tenir compte. Les renseignements sur les risques provenant de l’amont doivent traverser les frontières plus rapidement que la crue elle-même.
Q. Quelle est la principale leçon à tirer de cette catastrophe?
Bonakdari : La principale leçon est que l’absence de pluie ne signifie pas l’absence de risque d’inondation, et que l’absence de séisme ne signifie pas nécessairement que la montagne est stable. Nos systèmes d’alerte aux inondations sont devenus très efficaces pour surveiller le ciel et les cours d’eau.
En haute montagne, il devient nécessaire de porter attention aux signaux émis par la montagne. Les ondes sismiques peuvent traverser la Terre en quelques secondes, tandis qu’une vague de crue destructrice progresse beaucoup plus lentement vers l’aval. Cette différence crée une fenêtre d’alerte potentiellement précieuse. Le défi d’ingénierie est donc relativement clair : détecter rapidement la défaillance, interpréter le signal, estimer la trajectoire du danger et transmettre l’alerte en aval avant l’arrivée des eaux. Pour être efficace, l’information doit toujours devancer la catastrophe.
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Pour toute demande d’entrevue, les médias peuvent communiquer avec le professeur Hossein Bonakdari à l’adresse [email protected].