Un pompier combattant un incendie de nuit
Fabian Jones (Unsplash)
Au Canada, les étés sont marqués par des feux de forêt qui s’étendent et s’intensifient de plus en plus. Ceux de la Colombie-Britannique – qui ont mené la province à déclarer l’état d’urgence – ont conduit à l’évacuation de plus de 20 000 personnes, à des avertissements sur la qualité de l’air, à des épisodes de foudre sèche et à la formation de pyrocumulonimbus (« nuages de feu »).

Les plus récents travaux du professeur Hossein Bonakdari visent à aider les autorités canadiennes à mieux anticiper les feux de forêt grâce à une cartographie des secteurs les plus à risque au pays. Spécialisé dans les feux de forêt au Canada, ce professeur agrégé à la Faculté de génie de l’Université d’Ottawa nous parle aujourd’hui des incendies majeurs qui font rage dans l’Ouest canadien cette année et des moyens pour mieux se préparer à ce type de catastrophe.

Question : Pourquoi la Colombie-Britannique a-t-elle été frappée si durement cette année?

Hossein Bonakdari : La Colombie-Britannique a enregistré l’un de ses hivers les plus doux à ce jour, ce qui s’est traduit par un niveau record de faible couverture de neige – ce « réservoir d’humidité » qui maintient l’hydratation des forêts durant l’été – dans les fonds de vallées, à l’intérieur de la province. Et comme certaines régions de la province sont touchées par une sécheresse qui dure depuis plusieurs années, la province s’est retrouvée dans une situation particulièrement propice aux incendies avant même le premier départ de feu cette saison. D’autres provinces présentent également un risque accru, mais la Colombie-Britannique a amorcé l’année avec le déficit hydrique le plus important au pays. C’est précisément pourquoi notre carte des risques classe constamment l’intérieur de la province dans la catégorie de risque élevé.

Q : Vos recherches ont permis de créer une carte des risques – un outil qui aide à la fois à repérer les facteurs aggravants et à identifier les régions vulnérables aux feux de forêt.

HB : Notre carte satellitaire du Canada permet en effet d’identifier les régions du pays qui présentent une vulnérabilité sous-jacente ainsi que les conditions propices au déclenchement d’incendies, qui demeurent relativement stables malgré les changements climatiques. Ce qui change, toutefois, c’est la fréquence à laquelle ces facteurs sont réunis : les étés plus chauds et plus secs touchent désormais plus souvent et plus intensément les zones déjà « prédisposées » aux feux. Nous avons créé un modèle qui repose sur des facteurs stables qui évoluent lentement, comme la végétation, le relief et les régimes climatiques habituels, pour repérer les régions du Canada structurellement plus susceptibles de connaître des incendies majeurs. Comme il s’appuie sur des données satellitaires recueillies presque en temps réel plutôt que sur des moyennes historiques seulement, il est mis à jour à mesure que la végétation s’assèche ou que la sécheresse s’aggrave. Plus qu’un outil de prévision statique, c’est un indicateur dynamique du risque : il indique l’endroit où les feux risquent de se produire et le niveau d’urgence du risque selon les conditions observées en temps réel.

Q : On dit des incendies comme celui de Bald Range qu’ils sont « explosifs » ou qu’ils se propagent plus rapidement que prévu. Quels facteurs expliquent ce phénomène?

HB : L’incendie de Bald Range est l’exemple parfait d’un feu qui progresse de façon soutenue en créant lui-même les conditions favorables à son expansion. La sécheresse extrême avait déjà asséché la végétation combustible, puis la chaleur et les vents sont venus amplifier la situation. Les combustibles très secs brûlent à des températures plus élevées. La chaleur ainsi produite assèche rapidement la végétation en aval, créant des conditions propices à son inflammation immédiate à l’arrivée du feu. Autrement dit, le feu ne se contente pas de gagner du terrain : il assèche au préalable activement le combustible sur sa route. Les modèles de prévision classiques ont tendance à considérer séparément la température, la sécheresse et le vent. Or, c’est précisément pour cette raison que des progressions aussi rapides continuent de nous surprendre. Le danger ne réside pas dans un seul facteur, mais dans la convergence simultanée de tous ces facteurs à un moment où ils en sont à des niveaux extrêmes.

Q : Quel est le rôle des changements climatiques dans cette situation?

HB : Les changements climatiques modifient les conditions de fonds qui sous-tendent la variabilité. Une atmosphère plus chaude extrait davantage d’humidité du sol et de la végétation. Par conséquent, même une période de temps sec considérée comme normale assèche aujourd’hui les combustibles plus rapidement et plus complètement qu’elle ne l’aurait fait il y a 30 ans. Ce que nous observons cette année en Colombie-Britannique – soit une couverture de neige historiquement faible, une fonte des neiges précoce qui a offert aux forêts plusieurs semaines supplémentaires d’assèchement avant même le début de la saison des feux, ainsi qu’un épisode de super El Niño en développement qui pourrait figurer parmi les plus puissants jamais enregistrés – correspond à ce que les climatologues annoncent depuis des années : des saisons des feux de forêt plus chaudes, plus longues et plus instables. Les changements climatiques ne causent pas directement les incendies, mais ils rendent de plus en plus fréquentes les conditions qui en favorisent le déclenchement.

Q : De quelle manière ce nouvel outil aidera-t-il les autorités à intervenir?

HB : Au Canada, les stratégies de lutte souvent utilisées sont dites « réactives », c’est-à-dire qu’on intervient une fois que le feu s’est déclenché. Notre objectif est d’adopter une approche plus proactive en offrant aux autorités une vue d’ensemble du pays qui met en évidence les régions où le risque structurel est le plus élevé avant même le début de la saison des feux pour assurer une préparation des ressources en amont. L’outil permet également de repérer les communautés, comme les communautés autochtones ou éloignées, qui sont exposées à un risque important, mais qui n’ont pas encore retenu l’attention des autorités. Et comme le modèle reproduit plus de 93 % des zones ayant déjà été touchées par des incendies, ce n’est pas qu’un exercice théorique : les résultats ont été vérifiés à l’aide de données réelles.

À plus long terme, il offre aux décisionnaires des bases solides pour concentrer la mise en œuvre de meilleures pratiques de gestion du territoire – des opérations d’éclaircie forestière au financement des travaux de restauration après les incendies – là où elles sont vraiment nécessaires au lieu de disperser les ressources partout au pays. En somme, c’est un outil qui nous permet de nous éloigner du principe de réaction parce qu’il nous indique déjà où porter notre attention.

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