La plupart des gens pensent rarement au placenta une fois la grossesse terminée. Après la naissance, cet organe essentiel au développement du fœtus est généralement jeté. Mais pour Shannon Bainbridge, professeure à la Faculté des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa et directrice du Placenta Lab, c’est possiblement l’un de ceux qui en disent le plus sur le corps humain. En effet, il pourrait receler des indices sur la santé à long terme de la mère et celle de l’enfant.
« J’irais même jusqu’à dire que c’est l’organe le plus important qu’on possède pendant une certaine période, mais qu’on ne conserve pas », affirme-t-elle.
Le placenta fait bien plus qu’assurer le développement du bébé. Il conserve des traces de l’environnement dans lequel s’est déroulée la grossesse et de son influence potentielle sur la santé future de la mère et de l’enfant.
« On commence à peine à l’étudier qu’on constate déjà la quantité d’informations que contient cet organe dont on ne sait à peu près rien. »
Shannon Bainbridge-Whiteside
— Professeure, École interdisciplinaire des sciences de la santé
Comprendre les signes révélateurs de la santé future
Parmi les champs de recherche les plus prometteurs de Shannon Bainbridge figure la prééclampsie, une complication hypertensive de la grossesse dont les conséquences peuvent persister longtemps après l’accouchement.
Depuis 15 ans, elle cherche à comprendre pourquoi les femmes ayant fait une prééclampsie présentent plus tard un risque élevé d’hypertension, de maladie cardiaque et d’accident vasculaire cérébral. L’analyse du placenta pourrait aider l’équipe de recherche à identifier les femmes les plus à risque, ce qui permettrait d’intervenir avant l’apparition d’une maladie cardiovasculaire.
L’intérêt de ces recherches dépasse toutefois la seule détection des risques. En effet, les travaux de Shannon Bainbridge indiquent que les causes de la prééclampsie seraient différentes d’une femme à l’autre. Et si on parvenait à les comprendre, on pourrait possiblement déterminer pour quelles raisons l’efficacité d’un même traitement n’est pas la même chez toutes les femmes.
« À l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement hautement efficace contre la prééclampsie », précise-t-elle.
En étudiant les processus biologiques à l’origine de cette pathologie, son équipe espère en distinguer les différentes formes pour ouvrir la voie à des soins plus personnalisés.
Il est particulièrement important d’intervenir plus tôt, car nombre de ces femmes sont encore jeunes. À Ottawa, on pourrait utiliser l’information recueillie après un épisode de prééclampsie durant la grossesse pour diriger les femmes concernées vers des services comme ceux de l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, où elles pourraient bénéficier d’un suivi préventif plus intensif.
Le placenta peut également fournir des indices sur la santé future de l’enfant. Dans le cadre de ses recherches, Shannon Bainbridge a montré que l’exposition à certaines substances avant la naissance pouvait endommager le placenta et nuire au développement du fœtus. Son équipe a observé des liens avec des problèmes de croissance après la naissance et des difficultés neurodéveloppementales, comme celles associées au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et à l’autisme.
Autrement dit, le même organe qui assure le développement du bébé pendant la grossesse pourrait nous éclairer sur la santé de la mère et de l’enfant bien après l’accouchement.
Analyser les traces inattendues de l’exposition environnementale
Shannon Bainbridge s’intéresse également à ce que le placenta peut nous apprendre sur notre environnement. En collaboration avec Santé Canada, son équipe a détecté des microplastiques dans chacun des placentas humains analysés dans le cadre de ses recherches au Canada.Ces minuscules particules se forment avec la dégradation des matières plastiques. Leur présence dans le placenta soulève d’importantes questions sur les effets des contaminants environnementaux durant la grossesse.
Les analyses effectuées par son équipe indiquent que certaines de ces particules pourraient provenir de la dégradation d’objets courants : bouteilles d’eau, sacs de plastique, ustensiles et contenants pour mets à emporter, par exemple.
« En fait, nous ne savons pas encore si leur présence est nocive ou non », précise-t-elle.
Ses recherches ont pour but de déterminer si certains types de plastique nuisent à la capacité du placenta d’assurer le bon déroulement de la grossesse, si les particules parviennent jusqu’au bébé et quelles en sont les conséquences sur la santé à long terme.
Les réponses à ces questions permettraient d’identifier les expositions les plus préoccupantes et d’élaborer des politiques visant à les limiter, tout particulièrement chez les populations vulnérables, comme les femmes enceintes.
Mettre à profit un nouvel outil
Outil en plein essor, l’intelligence artificielle pourrait aussi aider l’équipe de recherche à mettre au jour des informations qu’elle n’était jusqu’ici pas en mesure de déceler. Le placenta compte une quantité phénoménale de caractéristiques microscopiques, dont certaines pourraient signaler la présence de maladies. L’IA pourrait permettre de les analyser à une échelle difficilement accessible avec les méthodes d’examen classiques. En faisant émerger des tendances, elle pourrait aider les médecins à prévoir les risques de complications lors d’une grossesse ultérieure ou les problèmes de santé susceptibles de toucher la mère ou l’enfant à plus long terme.
L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise clinique, mais plutôt de fournir au personnel de la santé plus d’informations pour éclairer ses décisions.
« L’IA ne remplacera jamais les médecins, mais elle leur donnera accès à beaucoup plus d’informations tirées du placenta, qui pourront orienter les soins d’aujourd’hui et de demain », explique Shannon Bainbridge.
Le placenta est un organe temporaire, mais l’histoire biologique qu’il porte en lui pourrait être utile longtemps. L’équipe de recherche veut la décoder dans l’espoir de mieux comprendre les complications de la grossesse, d’anticiper les risques pour la santé future et de cerner des possibilités de prise en charge en amont et personnalisée.
Le placenta n’existe que pendant neuf mois, mais l’information qu’il renferme pourrait nous éclairer sur la santé pendant des années. Cet organe souvent vite oublié après la naissance pourrait bien constituer l’un des témoins les plus révélateurs des tout premiers déterminants de la santé à long terme.