Dorothea Laurent, Baccalauréat en sciences politiques et mineure en droit , 4ème année
Pays de stage : Ghana
ONG canadienne : AFS
ONG locale : Future of Africa
Avant de quitter le Canada, je me serais sans hésiter décrite comme une personne indépendante. Je savais comment me rendre là où je devais aller, gérer mes responsabilités, résoudre les problèmes du quotidien et prendre des décisions par moi-même. Je n’y réfléchissais presque jamais. L’indépendance était tout simplement une qualité que je pensais posséder.
Puis je suis arrivée à Accra et j’ai découvert qu’apparemment, une partie de mon indépendance avait raté l’avion.
Tout à coup, des questions simples sont devenues compliquées. Comment je m’y rends ? Où est-ce que je prends le bon moyen de transport ? Où est-ce que je dois descendre ? Où est-ce que j’achète ça ? Est-ce que c’est le prix normal ? Combien de temps ça va vraiment me prendre pour arriver quelque part ? Des choses qui ne m’auraient pratiquement pas demandé de réflexion au Canada nécessitaient soudainement des instructions, de l’aide ou parfois un peu d’essais et d’erreurs.
Je me suis alors demandé : dans quelle mesure ce que j’appelais « indépendance » n’était-il en réalité que de la familiarité ?
Chez moi, je connais les rouages qui m’entourent. Si je dois me rendre quelque part, je peux rechercher l’adresse et comprendre les options de transport qui s’offrent à moi. Si quelque chose change, je sais généralement quelles sont mes alternatives. Si j’ai besoin d’un service particulier, j’ai une idée de l’endroit où le trouver. Même lorsque je ne sais pas quelque chose, je sais généralement comment trouver la réponse.
Je n’avais jamais réalisé à quel point la confiance découle simplement du fait de savoir comment fonctionne son environnement.
Les transports m’ont fait prendre conscience de cela de manière incontournable. Pendant mon stage, pour me rendre au travail, je devais souvent emprunter des « trotros », ces minibus partagés qui constituent un élément majeur des déplacements quotidiens à Accra. Mon trajet pouvait comporter plusieurs correspondances. Au début, m’y retrouver sur ces itinéraires ne me semblait pas intuitif. Contrairement à mes déplacements dans une ville que je connaissais depuis des années, j’ai dû apprendre par l’observation, les instructions et l’expérience : où attendre, quel véhicule prendre, où changer et comment reconnaître que j’approchais de ma destination.
Au début, ce savoir appartenait à d’autres personnes.
Finalement, il m’a appartenu.
Il n’y a pas eu de moment décisif où Accra est soudainement devenue facile à parcourir. Cela s’est fait progressivement. Un itinéraire qu’il fallait autrefois m’expliquer m’est devenu familier. Les lieux ont commencé à s’imbriquer dans mon esprit. J’ai commencé à reconnaître où je me trouvais au lieu de me contenter de suivre des indications. La ville n’avait pas changé ; c’était ma capacité à m’y déplacer qui avait évolué.
Cette expérience a changé ma conception de l’indépendance.
Auparavant, j’associais l’indépendance au fait de ne pas avoir besoin de beaucoup d’aide. Pourtant, vivre dans un endroit qui m’était inconnu m’a appris que refuser de l’aide ne m’aurait pas rendue plus indépendante. Dans de nombreuses situations, cela aurait simplement rendu les choses inutilement difficiles.
Je devais poser des questions.
Parfois, cela signifiait m’adresser à ma famille d’accueil. Parfois, cela signifiait m’adresser à des collègues ou à des personnes autour de moi. Parfois, cela signifiait accepter que, lorsque je ne savais pas quelque chose, quelqu’un d’autre le savait. Au Canada, j’ai l’habitude de trouver de nombreuses réponses par moi-même, souvent grâce à mon téléphone. À Accra, je me suis beaucoup plus habituée à l’idée qu’une autre personne puisse être ma meilleure source d’information.
Curieusement, apprendre à compter sur les autres m’a rendue plus indépendante.
Chaque question que je posais m’apportait des informations que je pouvais utiliser la fois suivante. Chaque itinéraire inconnu finissait par devenir familier. Chaque erreur facilitait la décision suivante. Demander de l’aide n’était pas la preuve que je ne pouvais pas me débrouiller seule ; cela faisait partie de l’apprentissage.
Il y a aussi eu des moments où l’indépendance ne consistait plus tant à savoir quoi faire qu’à avoir confiance en moi lorsque je ne le savais pas.
Un après-midi après le travail, l’Uber dans lequel je me trouvais est tombé en panne dans un quartier que je ne connaissais pas. Chez moi, un contretemps comme celui-là aurait été frustrant, mais j’aurais au moins compris mon environnement et su immédiatement quelles étaient certaines de mes options. À ce moment-là, je ne disposais pas de cet avantage. J’étais loin de l’environnement dans lequel j’avais appris à résoudre les problèmes du quotidien.
Mais le problème devait tout de même être résolu.
Des expériences comme celle-ci m’ont fait prendre conscience que la forme d’indépendance la plus forte n’est peut-être pas de savoir exactement quoi faire. C’est croire que l’on peut trouver quoi faire ensuite.
Cette distinction a pris de plus en plus d’importance au cours de mes trois mois à l’étranger. Vivre loin de chez moi signifiait que les personnes qui faisaient normalement partie de mon réseau de soutien pouvaient toujours m’écouter, m’encourager et me donner des conseils, mais elles ne pouvaient pas toujours résoudre le problème auquel j’étais confrontée. Parfois, la personne la mieux placée pour m’aider était quelqu’un que je venais de rencontrer. D’autres fois, je devais simplement prendre une décision avec les informations dont je disposais.
À la fin de mon séjour, beaucoup de choses qui avaient au départ exigé toute mon attention étaient devenues banales. Je pouvais emprunter des itinéraires qui m’avaient autrefois déconcertée. Je comprenais mieux mon environnement. J’avais mis en place des routines. J’avais appris à qui m’adresser, quelles questions poser et, peut-être plus important encore, comment rester fonctionnelle lorsque je n’avais pas immédiatement de réponse.
C’est cette dernière leçon que j’ai ramenée au Canada.
Mon stage m’a également amenée à reconsidérer un aspect que l’on reconnaît rarement lorsqu’on qualifie quelqu’un d’indépendant : l’indépendance ne s’acquiert pas dans l’isolement. Elle s’appuie sur des systèmes, des communautés et des connaissances qui peuvent devenir presque invisibles lorsque nous y avons eu accès pendant la majeure partie de notre vie.
Grandir dans un endroit donné confère une certaine assurance. On connaît les règles tacites. On comprend comment les gens communiquent. On reconnaît ce qui est normal et ce qui pourrait indiquer que quelque chose ne va pas. On sait quelles ressources existent et où les trouver quand on a besoin de quelque chose. Après avoir vécu pendant des années au sein de ces systèmes, on confond facilement cette familiarité avec une autonomie totale.
Quitter le Canada m’a temporairement privé d’une grande partie de cette familiarité.
Ce qui m’est resté, c’est la capacité d’apprendre.
Je me considère toujours comme indépendante, peut-être même plus qu’avant. Mais je définis désormais ce mot différemment.
L’indépendance, ce n’est pas d’arriver quelque part et de savoir immédiatement comment tout fonctionne. Ce n’est pas refuser de demander son chemin, insister pour résoudre chaque problème seule ou prouver que l’on n’a pas besoin des autres.
Parfois, l’indépendance, c’est poser une question.
Parfois, c’est admettre que l’on ne sait pas.
Parfois, cela signifie observer comment les autres gèrent une situation avant de s’y essayer soi-même.
Et parfois, c’est simplement être capable de dire : « Je n’ai absolument aucune idée de ce que je suis en train de faire, mais je me fais confiance pour trouver la solution. »
Avant le Ghana, je savais comment être indépendante dans un monde que je comprenais.
Le Ghana m’a appris quelque chose de plus précieux : comment repartir de zéro quand je ne comprenais pas.
Alors, jusqu’où va l’indépendance ?
Peut-être aussi loin que votre volonté d’apprendre.