« Je voulais savoir si la possibilité de subir un traumatisme, et non le traumatisme comme tel, pouvait potentiellement nuire aux jeunes filles et influencer la façon dont elles se positionnent dans le monde, explique la professeure Rajiva. La plupart des travaux examinent les violences sexuelles et les traumatismes une fois que le mal a été fait. Je me suis intéressée à ce qui se passe avant que se produisent ces événements qui, selon les statistiques, touchent de nombreuses femmes avant l’âge de 25 ans. »
Son livre Girlhoods in the Traumascape: Sexual Violence in the Everyday Lives of Young Indigenous and White Women a été publié aux Presses de l’Université de la Colombie-Britannique. Fondé sur des groupes de discussion avec des jeunes filles de 13 à 19 ans, il examine leur interprétation de la sécurité, de la peur, de la responsabilité et de la résistance dans les espaces quotidiens qui les influencent.
Apprendre à rester sur ses gardes
La chercheuse utilise le terme anglais traumascape (ou panorama des traumatismes) pour décrire les structures interconnectées – notamment la famille, l’école, les groupes du même âge, les médias, les espaces publics et le système de justice – qui enseignent aux jeunes filles à faire face à la possibilité de violences sexuelles bien avant que quelque chose survienne.
Selon Mythili Rajiva, ces messages, qui sont souvent vus comme des gestes de protection, peuvent inculquer aux filles l’idée que le danger est omniprésent et qu’elles ont la responsabilité de prévenir la violence.
« Mais les jeunes filles et les jeunes femmes font tout ce qu’on leur dit de faire, et elles subissent malgré tout du harcèlement sexuel, des agressions et des viols, fait-elle remarquer. Et ensuite, on leur dit que ce doit être leur faute, d’une façon ou d’une autre. »
Elle ajoute que, comme l’a formulé une personne participante, les parents n’apprennent pas à leurs garçons à éviter les comportements inquiétants ou déplacés.
Pour la professeure, ce panorama aide à expliquer comment les avertissements, les règles et les attentes de tous les jours influencent la manière dont les jeunes filles évoluent dans la société.
L’écoute comme moyen de prévention
La chercheuse a placé l’écoute des jeunes filles au cœur de ses travaux. Elle explique que trop souvent, les adultes écrivent au sujet des jeunes filles ou parlent en leur nom, mais qu’on ignore comment elles interprètent elles-mêmes leur propre vie.
« Si on ne sait pas ce que les filles pensent de leur vie ni quelles stratégies elles utilisent pour faire face à des situations difficiles ou dangereuses, comment pourra-t-on améliorer nos stratégies d’éducation et nos politiques pour leur venir en aide? », s’interroge-t-elle.
« Si on ne sait pas ce que les filles pensent de leur vie ni quelles stratégies elles utilisent pour faire face à des situations difficiles ou dangereuses, comment pourra-t-on améliorer nos stratégies d’éducation et nos politiques pour les aider? »
Mythili Rajiva
— Professeure à l’Institut d’études féministes et de genre de la Faculté des sciences sociales
« Les participantes aux groupes de discussion étaient incroyablement intelligentes et perspicaces. Elles comprenaient parfaitement ce qui se passait, même quand les adultes ne le comprenaient pas ou faisaient semblant de ne pas comprendre. »
Pour la professeure Rajiva, c’est l’une des leçons incontestables de cette recherche : les jeunes filles analysent déjà les risques et les contradictions autour d’elles; les initiatives de prévention doivent donc commencer par prendre leurs connaissances au sérieux.
Une sécurité différente pour chacune
En portant attention au vécu des jeunes filles, la recherche montre également pourquoi la prévention ne peut pas s’appuyer sur une définition unique et universelle de la jeunesse au féminin.
Selon la chercheuse, les idées dominantes à ce sujet s’articulent souvent autour d’une expérience blanche, occidentale, de classe moyenne, cisgenre et hétérosexuelle, dépourvue de toute incapacité. Les filles autochtones sont fréquemment exclues de cette image idéalisée d’innocence ou représentées à travers des stéréotypes néfastes.
« Quand la communauté de recherche parle des expériences vécues par les jeunes filles, elle fait souvent référence aux filles blanches, explique-t-elle. Les jeunes filles autochtones font l’objet de très peu d’études, et dans les rares travaux qui s’intéressent à elles, elles sont reléguées au rang de “sujet particulier” ».
Pour démontrer le rôle de la race, du colonialisme et des privilèges sociaux dans l’expérience de la sécurité, la professeure Rajiva compare les expériences des filles autochtones et des filles blanches au Canada. Par exemple, certaines filles blanches ont décrit la surveillance parentale comme frustrante ou injuste. Mais les jeunes autochtones étaient plus enclines à décrire le fait de rester en contact avec leurs parents comme quelque chose de réconfortant, de nature à les protéger.
Pour les jeunes filles autochtones, la crainte de subir des violences sexuelles est aussi alimentée par la violence coloniale persistante, le racisme et la crise des femmes, des filles et des personnes bispirituelles autochtones disparues et assassinées. Certaines participantes avaient non seulement entendu parler de la situation, mais avaient aussi des liens avec des personnes disparues.
« Pour elles, ce n’était pas seulement une peur, mais une réalité », précise la chercheuse.
Elle a également constaté que les jeunes filles autochtones associaient souvent la violence sexuelle à la violence coloniale et à la survie de leur communauté, tandis que les jeunes filles blanches disaient plus souvent se sentir seules ou avoir le sentiment d’être individuellement responsables de leur sécurité. C’est cette comparaison qui explique pourquoi le livre utilise le terme girlhoods au pluriel : il n’y a pas qu’une seule façon d’être une jeune fille. Les efforts de prévention doivent reconnaître que les vécus et les différentes positions sociales façonnent la notion de sécurité.
Aider sans faire de reproches
Les écoles, les familles, la culture des pairs, les médias et les espaces publics influencent tous les apprentissages des jeunes filles sur la vulnérabilité et la responsabilité. Les codes vestimentaires peuvent servir à contrôler leurs corps, en remettant peu en question le comportement des garçons. Certaines institutions laissent aussi aux filles et aux femmes le soin de prendre leurs propres « mesures de sécurité ».
« C’est tout un ensemble de facteurs qui restreignent les choix et les libertés des jeunes filles et les empêchent d’être autre chose que des corps vulnérables », soutient la professeure Rajiva.
Dans ses conclusions, elle souligne qu’il est urgent de repenser la prévention. Soutenir les jeunes filles ne signifie pas ignorer les risques, mais plutôt refuser de leur faire porter elles-mêmes la responsabilité de prévenir la violence.
La chercheuse conseille de parler franchement et ouvertement de ces questions avec les filles, au lieu de simplement espérer qu’il ne leur arrive jamais rien de grave. « Et sans cesser d’aborder la sécurité de façon pragmatique, ne les punissez pas davantage en contrôlant leur corps, leurs vêtements, leur comportement ou leurs activités. »
Elle souligne également l’importance d’éduquer les garçons différemment au chapitre social, notamment en ayant régulièrement des conversations sur le consentement, le respect et la masculinité. Au personnel enseignant, aux parents, aux associations communautaires et à la classe politique, elle indique que la prévention doit s’attaquer aux structures qui rendent certains corps vulnérables à la base.
Bien que Girlhoods in the Traumascape examine les traumatismes et les violences sexuelles, la professeure Rajiva évoque aussi le changement : on peut refuser de voir la violence sexuelle comme quelque chose d’inévitable ou de penser que les filles doivent simplement apprendre à vivre avec la peur.
« Les choses peuvent changer, dit-elle. Les choses changent, mais ça demande beaucoup de travail et différents types d’actions de la part de divers acteurs. »
« Le monde n’est pas tel qu’on le voudrait, alors il faut trouver des moyens, même modestes, de l’améliorer. »
L’ouvrage de Mythili Rajiva lance un défi concret aux personnes qui en font la lecture : articuler les efforts de prévention autour des réalités décrites par les jeunes plutôt qu’autour des fardeaux qu’on leur demande souvent de porter seules.