Dorothea Laurent, Baccalauréat en sciences politiques et mineure en droit , 4ème année
Pays de stage : Ghana
ONG canadienne : AFS
ONG locale : Future of Africa
Je pensais me connaître plutôt bien.
Si quelqu’un m’avait demandé qui j’étais avant mon départ pour le Ghana, j’aurais eu une réponse toute prête. Je suis une Haïtienne qui a immigré au Canada très jeune. J’ai grandi en tant qu’enfant unique. Je suis déterminée, j’ai des opinions bien arrêtées, je suis sociable, facile à vivre et, en général, je n’ai pas peur de grand-chose. À 21 ans, j’avais passé suffisamment de temps avec moi-même pour croire que je comprenais assez bien la personne que j’étais.
Puis je suis partie au Ghana pendant trois mois et j’ai pris conscience d’une chose à laquelle je n’avais jamais pensé auparavant : je ne connaissais que la version de moi-même qui avait grandi au Canada.
On a tendance à considérer la personnalité comme quelque chose que l’on emporte partout avec soi. On dit : « Je suis organisée », « je suis aventureuse » ou « je suis indépendante », comme si ces qualités existaient de manière totalement indépendante de notre environnement. Me retrouver dans un environnement inconnu m’a amenée à me demander dans quelle mesure cela était vrai.
L’une des premières contradictions que j’ai remarquées était presque drôle. Au Canada, je me décrivais comme une personne de type B. Je suis généralement flexible en matière de projets, je sais gérer les imprévus de dernière minute et je n’ai pas besoin que chaque détail soit planifié à l’avance. Pourtant, au Ghana, où j’ai découvert un rythme de vie quotidien bien plus lent que celui auquel j’étais habituée, je suis devenue quelqu’un qui avait soif de structure. Je voulais que les choses commencent à l’heure prévue. Je voulais connaître le programme. Je me surprenais à m’énerver face à ce genre d’incertitude qui, chez moi, ne m’aurait normalement pas dérangée.
Je n’étais pas soudainement devenue une autre personne. Je constatais simplement ce qu’il advenait de la même personne dans un environnement complètement différent.
Cette prise de conscience m’a accompagnée tout au long de mon séjour.
Je m’étais toujours considérée comme aventureuse, par exemple. À l’étranger, je suis devenue plus prudente. Finalement, j’ai compris qu’il était peut-être plus facile d’être aventureuse dans un endroit que l’on connaît que dans un lieu où l’on ne peut pas prévoir les conséquences possibles de ses décisions. Peut-être qu’une partie de ce que j’avais pris pour de l’intrépidité n’était en réalité que de la familiarité.
En même temps, je me suis surprise à faire des choses qui m’auraient paru inhabituelles au Canada. Si je voulais savoir où trouver quelque chose, je n’hésitais plus à demander simplement à quelqu’un dans les environs. À un moment donné, cela pouvait signifier demander à un voisin où trouver des fruits frais au lieu de faire ce qui m’aurait semblé naturel chez moi : sortir mon téléphone, chercher sur Internet ou demander à quelqu’un que je connaissais déjà.
Ce sont de petites choses. Et pourtant, curieusement, ce sont ces petites choses qui m’ont le plus amenée à m’interroger sur moi-même.
L’un des exemples les plus marquants m’a été donné par quelqu’un qui est finalement devenu un bon ami. Il n’arrêtait pas de me décrire comme « pétillante » et « joyeuse » — deux mots que je n’avais pas l’habitude d’entendre pour me décrire. Finalement, il a admis que lorsqu’il m’avait rencontrée pour la première fois, il avait trouvé ma gaieté si inhabituelle qu’il s’était demandé si je faisais semblant. Il a même comparé ma personnalité à celle d’un personnage de télévision.
J’ai ri, mais cette remarque m’est restée en tête.
Je ne suis généralement pas du genre à changer l’image que j’ai de moi-même à cause de l’opinion d’autrui. Mais là, c’était différent. Ce n’était pas que je croyais soudain davantage à sa description de moi qu’à la mienne. J’étais fascinée par le fait que quelqu’un qui me rencontrait sans avoir la moindre idée de qui j’étais puisse remarquer chez moi quelque chose qui ne s’était jamais démarqué de la même manière chez moi.
Pour la première fois depuis longtemps, presque tout le monde autour de moi me découvrait à partir de zéro.
Il y a quelque chose d’étrangement libérateur là-dedans.
Personne ne savait qui j’avais été cinq ans auparavant. Personne n’avait d’anecdote sur moi datant du lycée ni d’idée préconçue de ce qui était « typique de moi » et de ce qui ne l’était pas. Je ne me suis pas réinventée intentionnellement — je crois d’ailleurs fermement à l’authenticité —, mais je me découvrais en dehors de presque tous les repères familiers dont je disposais.
Et parfois, cet environnement ne me révélait rien de nouveau. Il me rappelait plutôt quelque chose que j’avais peu à peu oublié.
Ayant grandi en tant qu’enfant unique au Canada, j’avais pris l’habitude de fonctionner de manière indépendante. Vivre dans une famille d’accueil pendant trois mois a remis cela en question. Partager un foyer impliquait de tenir compte des habitudes et des besoins des autres, de contribuer à la vie commune et de m’adapter aux autres d’une manière à laquelle je n’avais plus eu à penser depuis longtemps. Cela m’a rappelé ce qu’est le savoir-vivre : non pas simplement savoir comment se comporter, mais savoir comment vivre avec les autres.
J’ai commencé à comprendre que l’environnement dans lequel nous grandissons nous façonne discrètement. Il détermine ce qui nous semble normal, ce qui nous met mal à l’aise, ce que nous attendons des autres et même ce que nous prenons à tort pour des traits permanents de notre personnalité.
Cette prise de conscience m’a suivie jusqu’à mon retour chez moi.
À mon retour au Canada, je n’étais pas une personne complètement transformée. En fait, ce qui m’a surprise, c’est la facilité avec laquelle mon ancienne personnalité a refait surface. Mes habitudes ont repris tout leur sens. Certains comportements me sont revenus naturellement. L’ancienne moi me convenait toujours.
Mais aujourd’hui, je me demande pourquoi.
Est-ce simplement parce que c’est vraiment qui je suis ?
Ou ai-je replacé une pièce de puzzle dans l’environnement pour lequel elle avait été initialement conçue ?
Je ne pense pas que le Ghana m’ait donné une nouvelle identité, ni que j’aie laissé l’ancienne derrière moi. Au contraire, cette expérience a compliqué une question à laquelle je pensais autrefois avoir une réponse simple.
Je peux être décontractée tout en aspirant à de la structure. Je peux être aventureuse et devenir prudente. Je peux valoriser l’indépendance tout en apprenant à compter plus sereinement sur les personnes qui m’entourent. Je peux être la personne que j’ai toujours connue et continuer à découvrir des facettes de moi-même à travers le regard de personnes qui viennent tout juste de me rencontrer.
Peut-être ne sommes-nous pas destinés à avoir une seule version figée de nous-mêmes.
Pendant la majeure partie de ma vie, lorsque je me demandais « Qui suis-je ? », je répondais sans le savoir à une question bien plus restrictive : qui suis-je ici ?
Ces trois mois loin de tout ce qui m’était familier m’ont fait prendre conscience qu’il existe peut-être de nombreuses versions de moi-même que je n’ai pas encore rencontrées.
Et d’une certaine manière, elles peuvent toutes être moi.