A woman working in a farm field in Côte d'Ivoire
Je me suis rendu sur le terrain afin de comprendre les obstacles qui éloignent les jeunes de l'agriculture...

Myriam Dago, Baccalauréat en Développement international et mondialisation, 4ème année
Pays de stage : Côte d’Ivoire 
ONG canadienne : Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC/WUSC) 
ONG locale : Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC/WUSC) 

« Est-ce que vous envisageriez de travailler dans l’agriculture? »

La question semblait assez simple. Je la posais à des jeunes rencontrés dans le cadre de ma recherche sur l’employabilité dans le secteur agricole en Côte d’Ivoire. Avant de commencer mon terrain, je m’attendais à ce que plusieurs répondent non. Après tout, l’une des explications souvent avancées lorsqu’on parle de la faible présence des jeunes dans l’agriculture concerne justement leur manque d’intérêt pour le secteur.

Pourtant, les réponses que j’ai entendues étaient plus nuancées : « Oui, pourquoi pas? », « Oui, si j’ai une occasion ». Un jeune formé en informatique m’a même raconté qu’après une période sans emploi, il s’était tourné vers l’élevage de lapins, puis vers la culture de tomates. Ce qui lui manquait principalement pour poursuivre? Les moyens financiers.

Cette conversation, parmi d’autres, m’a poussée à revoir progressivement la manière dont je posais le problème. Peut-être que la question n’était pas simplement de savoir si les jeunes voulaient travailler dans l’agriculture. Il fallait aussi se demander : quelles conditions leur permettraient réellement d’y construire leur avenir?

Derrière l’image de l’agriculture

Au fil de mes échanges, j’ai découvert que la perception de l’agriculture joue tout de même un rôle important. Lorsque certains jeunes entendaient le mot « agriculture », ils pensaient d’abord au travail dans les champs et à l’effort physique. Plusieurs soulignaient aussi que les autres possibilités professionnelles liées au secteur étaient peu connues.

Cette perception m’a fait réfléchir à la manière dont nous parlons de l’emploi des jeunes.

Si une personne connaît surtout l’image traditionnelle du travail agricole, comment peut-elle envisager toutes les possibilités qui existent autour du secteur? La transformation, la commercialisation, les services, la technologie ou encore l’entrepreneuriat font également partie des chaînes de valeur agricoles.

Mais mon terrain m’a surtout appris qu’il serait trop facile de faire de cette question d’image l’explication principale.

Changer la perception de l’agriculture peut encourager davantage de jeunes à s’y intéresser. Encore faut-il qu’une fois intéressés, ils puissent réellement y accéder.

Vouloir ne signifie pas toujours pouvoir

C’est probablement la distinction la plus importante que je retiens de ma recherche.

Au fur et à mesure des entretiens et des observations réalisés notamment à Songon et à Agboville, les mêmes enjeux revenaient sous différentes formes : l’accès à la terre, au financement, aux équipements, à la formation et aux marchés. À cela s’ajoutaient les effets du changement climatique et les difficultés liées à l’accompagnement institutionnel.

Ces obstacles ne fonctionnent pas nécessairement séparément.

Une formation peut permettre à un jeune d’acquérir des compétences agricoles, mais que se passe-t-il ensuite s’il n’a pas accès à la terre ou au financement nécessaire pour commencer son activité? Obtenir une parcelle ne garantit pas non plus qu’il disposera des équipements nécessaires ou d'un marché lui permettant d’écouler sa production.

C’est ici que mon expérience de terrain a rejoint plusieurs notions abordées dans mes études en développement international. À l’université, nous sommes souvent amenés à regarder au-delà des comportements individuels pour nous intéresser aux structures qui influencent les possibilités offertes aux personnes.

Sur le terrain, cette distinction est devenue beaucoup moins abstraite.

Parler de « motivation » ou d’« esprit entrepreneurial » ne suffit pas lorsque les possibilités d’agir dépendent également des ressources auxquelles une personne peut accéder. L’un des jeunes interrogés résumait d’ailleurs sa situation d’une manière particulièrement simple : il était disposé à travailler dans l’agriculture, mais ce sont les moyens qui lui manquaient.

Une réalité encore différente pour les jeunes femmes

Mon mandat accordait également une attention particulière à l’expérience des jeunes femmes. Cette dimension m’a rappelé qu’un même secteur économique n’offre pas nécessairement les mêmes possibilités à tout le monde.

Les difficultés rencontrées par les jeunes femmes pouvaient rejoindre celles des autres jeunes, notamment en matière de financement ou d’accès aux ressources productives, tout en étant renforcées par d’autres contraintes. Les responsabilités familiales, certaines normes sociales et les conditions d’accès aux ressources peuvent ainsi influencer leur capacité à développer et maintenir une activité économique.

Cette réalité m’a permis de mieux comprendre pourquoi l’analyse du genre occupe une place importante en développement international.

Il ne suffit pas de constater qu’un programme ou une possibilité est théoriquement accessible aux femmes et aux hommes. Il faut aussi se demander si les conditions permettant d’en profiter sont réellement les mêmes.

C’est une distinction qui paraît relativement simple dans un cours. Elle devient beaucoup plus concrète lorsqu’on commence à écouter les expériences des personnes directement concernées.

Poser une meilleure question

Au début de ma recherche, je cherchais principalement à identifier les obstacles à l’employabilité des jeunes dans le secteur agricole. À la fin, je me suis rendu compte que le terrain m’avait également appris à mieux formuler le problème.

Demander pourquoi les jeunes ne vont pas davantage vers l’agriculture peut involontairement placer la responsabilité sur leurs choix : leur manque d’intérêt, leur perception du secteur ou leurs ambitions professionnelles.

Mon expérience m’a appris à poser une question différente.

Quelles conditions doivent être réunies pour qu’un jeune qui souhaite travailler dans l’agriculture puisse réellement en faire une activité viable?

Ce changement de perspective peut sembler mineur, mais il transforme la manière dont on réfléchit aux solutions. Sensibiliser les jeunes et valoriser les métiers agricoles restent importants. Cependant, ces efforts ont leurs limites s’ils ne sont pas accompagnés d’un meilleur accès aux ressources, aux compétences, au financement et aux possibilités économiques.

Mon stage avec l’EUMC m’a ainsi rappelé une leçon essentielle de mes études en développement international : derrière un problème présenté comme individuel se trouvent parfois plusieurs contraintes structurelles.

Je suis partie sur le terrain en cherchant à comprendre les obstacles qui éloignent les jeunes de l’agriculture. J’en suis revenue avec une question légèrement différente : et si, avant de demander aux jeunes pourquoi ils ne choisissent pas l’agriculture, nous commencions par nous demander si les conditions leur permettent réellement de la choisir?

C’est peut-être l’un des enseignements les plus importants que je retiens de cette recherche : écouter les personnes concernées ne permet pas seulement de trouver de nouvelles réponses. Parfois, cela nous apprend surtout à poser de meilleures questions.