A student on an internship in Ivory Coast with her colleagues
C'est à partir de cette question que mon apprentissage a véritablement commencé…

Myriam Dago, Baccalauréat en Développement international et mondialisation, 4ème année
Pays de stage : Côte d’Ivoire 
ONG canadienne : Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC/WUSC) 
ONG locale : Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC/WUSC) 

Faire de la recherche dans une salle de classe et la mener sur le terrain sont deux expériences bien différentes. Je l’ai compris assez rapidement pendant mon stage en Côte d’Ivoire avec l’Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC). Arrivée avec des outils méthodologiques, une question de recherche et un plan de travail, je pensais surtout à la meilleure façon de recueillir les données dont j’aurais besoin. Je n’avais pas encore réalisé à quel point le terrain allait lui-même influencer ma manière de faire de la recherche.

Dans le cadre du projet IGNI+E, mon mandat consistait à étudier les facteurs qui influencent l’employabilité des jeunes dans le secteur agricole en Côte d’Ivoire, avec une attention particulière portée aux jeunes femmes. Mon travail devait notamment me conduire à Songon et à Agboville, où je souhaitais aller au-delà des statistiques pour mieux comprendre les réalités vécues par les jeunes et les acteurs du secteur.

Avant mon départ, mes études en développement international et mondialisation m’avaient déjà appris à définir une problématique, consulter la littérature, élaborer une méthodologie et analyser des données. Sur papier, les différentes étapes semblaient suivre une certaine logique. Mais une fois sur place, une question beaucoup plus concrète s’est rapidement imposée : comment faire avancer une recherche lorsque le terrain ne suit pas exactement le plan prévu?

C’est à partir de cette question que mon apprentissage a réellement commencé.

Apprendre à travailler avec l’imprévu

Une partie importante de ma recherche nécessitait de communiquer avec des institutions publiques et différents acteurs du secteur agricole. J’ai donc commencé par identifier des personnes-ressources, présenter mon projet, envoyer des demandes et tenter d’organiser les rencontres nécessaires à la collecte de données.

C’est à ce moment que j’ai découvert une dimension de la recherche que les échéanciers universitaires permettent parfois difficilement d’anticiper : le temps institutionnel n’est pas nécessairement celui de la chercheuse.

Certaines informations dont j’avais besoin existaient, mais y accéder nécessitait plusieurs démarches. Dans certains cas, les données étaient réparties entre différentes directions, chacune pouvant exiger une demande officielle distincte. Les délais pour obtenir des informations ou organiser certaines rencontres ne correspondaient donc pas toujours au calendrier que j’avais imaginé.

Or, mon stage avait une durée limitée. Je pouvais difficilement attendre toutes les réponses avant de commencer le terrain. J’ai donc dû revoir certaines priorités, adapter mon calendrier et trouver d’autres façons de faire avancer la recherche.

Au début, cette situation pouvait donner l’impression que je m’éloignais du plan que j’avais préparé. Pourtant, j’ai progressivement compris que s’adapter ne signifiait pas abandonner sa méthodologie. Il fallait plutôt apprendre à travailler avec les contraintes du terrain tout en conservant les mêmes exigences de rigueur.

Cette expérience a changé ma manière de comprendre la recherche. À l’université, un protocole peut parfois donner l’impression qu’une bonne recherche est celle qui respecte exactement le plan établi au départ. Le terrain m’a appris qu’un bon plan doit également laisser une place à l’imprévu.

La rigueur n’est pas synonyme de rigidité.

Quand le terrain commence à parler

Progressivement, ma recherche a quitté les documents, les courriels et les demandes officielles pour devenir beaucoup plus concrète.

Les déplacements à Songon et à Agboville m’ont permis de rencontrer différents acteurs, de réaliser des entretiens et surtout d’observer les environnements dans lesquels les réalités que j’étudiais prenaient forme. L’observation m’a parfois permis de remarquer des éléments qui n’apparaissaient pas nécessairement dans les réponses obtenues lors des entretiens.

À ce moment-là, certaines notions étudiées dans mes cours ont commencé à prendre un autre sens.

Lire dans un document que l’accès au foncier ou au financement constitue un obstacle à l’emploi agricole est une chose. Entendre des personnes expliquer comment ces difficultés influencent concrètement leurs choix professionnels en est une autre. Les concepts que j’avais étudiés n’étaient plus seulement des catégories d’analyse : ils correspondaient désormais à des expériences que des personnes me racontaient.

Une rencontre m’a particulièrement fait réfléchir.

Lors d’une foire de l’emploi, j’ai demandé à plusieurs jeunes s’ils envisageraient de travailler dans le secteur agricole. Je m’attendais à rencontrer une certaine réticence. Pourtant, plusieurs réponses étaient beaucoup plus ouvertes que je ne l’avais anticipé : « Oui, pourquoi pas? », « Oui, si j’ai une occasion ».

Un jeune formé en informatique m’a notamment raconté qu’après une période sans emploi, il s’était tourné vers l’élevage de lapins puis la culture de tomates. Lorsqu’il parlait de ce qui pourrait lui permettre de poursuivre dans cette voie, la question du financement revenait rapidement.

Cette conversation m’a amenée à réfléchir autrement à mon sujet.

Je pouvais continuer à me demander pourquoi certains jeunes ne choisissaient pas l’agriculture. Mais cette question devenait insuffisante. Si certains étaient déjà ouverts au secteur, voire avaient essayé d’y travailler, il fallait également comprendre ce qui pouvait les empêcher de transformer cet intérêt en activité durable.

La question devenait alors : dans quelles conditions l’agriculture peut-elle réellement constituer une possibilité professionnelle pour les jeunes?

Au fil des rencontres, j’ai également compris pourquoi il était important de confronter plusieurs perspectives. Les jeunes, les producteurs et les institutions ne décrivaient pas toujours les réalités de la même manière. Ces différences ne signifiaient pas nécessairement qu’une perspective était plus juste qu’une autre.

 Elles permettaient plutôt de mieux saisir la complexité du problème.

C’est probablement à ce moment que j’ai commencé à voir mon sujet non plus seulement comme une question à laquelle je devais trouver une réponse, mais comme une réalité que je devais apprendre à comprendre.

Devenir chercheuse sur le terrain

Ce stage m’a finalement permis de comprendre la différence entre connaître une méthode et devoir réellement l’utiliser.

Sur le terrain, il faut savoir écouter. Il faut parfois reformuler une question parce qu’elle n’est pas comprise comme on l’avait imaginé. Il faut accepter qu’un entretien fasse émerger une question qui ne figurait pas dans le guide initial. Il faut aussi reconnaître qu’une information peut ne pas être disponible et que les données recueillies ne permettent pas toujours d’affirmer tout ce que l’on souhaiterait.

La dimension humaine de la recherche m’a également marquée. La confidentialité et le consentement n’étaient plus simplement des notions rencontrées dans un cours de méthodologie. Ils faisaient partie de chaque rencontre et de ma responsabilité envers les personnes qui acceptaient de me consacrer du temps et de partager leurs expériences.

Petit à petit, j’ai appris à être attentive à ce que les personnes me disaient, mais également à ce que mes données ne me permettaient pas de conclure. J’ai aussi compris que mener une recherche ne signifie pas arriver sur le terrain avec toutes les réponses. Une grande partie du travail consiste justement à accepter que les personnes rencontrées puissent remettre en question nos premières hypothèses.

Avec du recul, je ne dirais donc pas que mon expérience sur le terrain a contredit ce que j’avais appris à l’Université d’Ottawa. Elle m’a plutôt permis de comprendre pourquoi ces apprentissages étaient importants.

Les notions de développement, de genre, d’employabilité ou encore de politiques publiques prennent une autre dimension lorsqu’elles sont confrontées aux expériences des personnes concernées. Une réalité décrite en quelques lignes dans un article peut devenir beaucoup plus complexe lorsqu’on doit l’observer, poser des questions à son sujet et comprendre pourquoi différents acteurs ne l’interprètent pas de la même manière.

Je suis arrivée à ce stage avec des outils théoriques et méthodologiques acquis au cours de mes études. J’en repars avec une compréhension beaucoup plus concrète de leur utilité, mais également de leurs limites.

L’université m’avait appris comment construire une recherche. Le terrain m’a appris comment une recherche se construit réellement : en planifiant, en observant, en écoutant et, surtout, en sachant s’adapter sans perdre sa rigueur.

Cette expérience m’a ainsi permis de créer un pont entre deux dimensions de ma formation qui peuvent parfois sembler éloignées : ce que l’on apprend en classe et ce que l’on découvre lorsqu’il faut appliquer ces connaissances à une réalité concrète. C’est dans cet espace entre théorie et pratique que j’ai probablement le plus appris pendant mon stage en Côte d’Ivoire.