Un crapaud de l’Ouest
Unsplash
Une étude révèle que les crapauds de l’Ouest « chantants » et « non chantants » diffèrent sur les plans génétique, comportemental et écologique, ce qui a d’importantes répercussions sur leur conservation.

Si le castor et l’orignal continuent d’être des symboles de la faune de chez nous, ni l’un ni l’autre n’est exclusivement canadien du point de vue génétique. Une équipe de recherche de l’Université d’Ottawa vient toutefois de découvrir la perle rare : une population de crapauds de l’Ouest (Anaxyrus boreas) génétiquement distincte qu’on ne trouve qu’au Canada. Cette découverte met en lumière la biodiversité propre à notre pays et a d’importantes répercussions sur la conservation et la gestion de la faune.

Publiée dans la revue Diversity and Distributions, l’étude plonge au cœur de la génétique du crapaud de l’Ouest, une espèce largement répandue en Amérique du Nord, particulièrement aux États-Unis et dans les provinces de l’Alberta et de la Colombie-Britannique.

Des populations génétiquement différentes

L’auteure principale de l’étude, Jayna Bergman, et son équipe ont parcouru les étangs, les milieux humides et les lacs de l’Alberta et de la Colombie-Britannique pour récolter des échantillons sur des crapauds et des têtards. L’objectif était de réaliser des tests d’ascendance génétique pour comparer l’ADN des crapauds et déterminer leur degré de parenté.

On a ainsi découvert que les populations de crapauds de l’Ouest, auparavant dites « chantantes » et « non chantantes », sont génétiquement distinctes. Les crapauds chantants (à l’est des Rocheuses) possèdent des sacs vocaux et émettent des chants nuptiaux, tandis que les crapauds non chantants (à l’ouest des Rocheuses) en sont dépourvus et ne chantent pas.

Les nouvelles données génomiques montrent qu’il ne s’agit pas seulement de différences comportementales, mais bien de distinctions génétiques. Comme l’ADN évolue lentement au fil du temps, les populations séparées pendant de longues périodes accumulent de petites différences génétiques. En mesurant ces écarts, on a pu identifier les animaux formant un même groupe génétique et ceux qui provenaient de groupes distincts.

« Cette découverte d’un groupe génétiquement distinct entièrement confiné à une province canadienne est très inhabituelle. Ces portraits génétiques suggèrent que nous devrions en faire plus en matière de protection, surtout pour la population de crapauds de l’Ouest de l’Alberta, en raison de sa contribution unique à la diversité génétique globale de l’espèce », explique Jayna Bergman, doctorante à la Faculté des sciences et chercheuse au laboratoire de la professeure Julie Lee-Yaw.

Jayna Bergman holding a Western Toad
« Ces portraits génétiques suggèrent que nous devrions en faire plus en matière de protection, surtout pour la population de crapauds de l’Ouest de l’Alberta, en raison de sa contribution unique à la diversité génétique globale de l’espèce. »

Jayna Bergman

— Doctorante à la Faculté des sciences

Implications pour la conservation 

Les crapauds de l’Ouest, qui jouent un rôle capital dans la santé des écosystèmes, sont déjà une espèce jugée « préoccupante » par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) et figurent sur la liste de la Loi sur les espèces en péril.

Fait curieux, les crapauds de l’est des Rocheuses possèdent un sac vocal qui produit un chant nuptial distinct, tandis que les crapauds vivant à l’ouest des Rocheuses et dans les régions méridionales de l’aire de répartition de l’espèce en sont dépourvus.

« Ce "chant d’appel" entraîne une différence notable dans les stratégies de reproduction et représente peut-être le seul exemple d’un écart aussi extrême dans les chants au sein d’une même espèce », explique la professeure adjointe Julie Lee-Yaw, du Département de biologie. Elle souligne le fait qu’il s’agit d’une particularité qu’on ne trouve pas chez les crapauds non chantants, dont l’aire de répartition s’étend de la Californie à l’Alaska. Des différences d’habitat peuvent également être en cause.

Au Canada, les décisions en matière de protection de la faune dépendent fortement de l’identification de populations distinctes et s’appuient sur les différences génétiques et comportementales, ainsi que sur la présence d’obstacles au flux génétique. Dans le cas présent, les montagnes et les différences climatiques associées semblent avoir contribué à maintenir la séparation entre les deux groupes de crapauds.

Une seconde découverte surprenante

L’équipe a fait une autre découverte fascinante en identifiant un troisième groupe génétique de crapauds de l’Ouest dans le sud des Rocheuses canadiennes. Ce groupe, jusqu’alors méconnu, se trouve dans le sud-est de la Colombie-Britannique et le sud de l’Alberta, et sa présence s’étend probablement vers le sud jusqu’au Montana, aux États-Unis. Au Canada, de nombreuses espèces ont été étudiées il y a des décennies à l’aide d’outils génétiques limités, mais les techniques génomiques modernes permettent aujourd’hui d’identifier des populations et des lignées évolutives qui étaient passées inaperçues.

Selon Jayna Bergman, la prochaine étape de cette recherche comparera les crapauds de l’Ouest sur l’ensemble de leur aire de répartition pour mieux comprendre l’apparition de deux populations distinctes et savoir si les différents groupes génétiques peuvent s’accoupler, une étape essentielle pour déterminer s’ils sont en voie de devenir deux espèces différentes. 

Pronounced Genetic Structure Associated with Differences in a Reproductive Trait and Climatic Barriers in Canadian Populations of the Western Toad (Anaxyrus boreas), article deJ. Bergman, J. Enciso-Romero, G. Pauly, R. Gamlen-Greene, M. Todd, J. Lee-Yaw. DOI : 10.1111/ddi.70219.

Demandes des médias : [email protected]