Pour traiter les maladies cardiaques, il faut commencer par identifier les personnes les plus à risque. Malgré des données probantes démontrant un lien solide entre les troubles mentaux et l’augmentation du risque cardiovasculaire, la plupart des calculateurs de risque ne tiennent pas toujours compte de ces affections. Les travaux de la doctorante Sara Siddiqi, menés sous la supervision du Dr Jess Fiedorowicz et Dr Ian Colman, visent à élaborer un nouveau calculateur de risque cardiovasculaire qui intègre les troubles mentaux afin d’améliorer la prédiction, la prévention et les soins liés aux maladies cardiaques.
La santé mentale et le risque de maladie cardiaque
Pour traiter et prévenir la maladie, les médecins doivent d’abord identifier les patientes et les patients les plus à risque. Cela se fait souvent à l’aide de calculateurs de risque, des outils qui utilisent divers facteurs pour estimer la probabilité qu’une personne développe une affection donnée, notamment une maladie cardiaque. Bien qu’il existe de nombreux modèles pour évaluer les maladies cardiaques, ceux-ci présentent certaines limites. Si un nombre croissant de données probantes montre que divers troubles mentaux sont liés à une augmentation du risque de maladie cardiaque (1,2), ces troubles ne sont toutefois pas systématiquement pris en compte dans les outils de prédiction du risque de maladie cardiaque. Le Dr Jess Fiedorowicz et la doctorante Sara Siddiqi veulent changer la donne. Leurs travaux à l’ICC visent à démontrer que l’intégration des troubles mentaux à ces outils pourrait améliorer la prédiction du risque et les résultats cliniques en matière de maladies cardiaques (3).
Le Dr Jess Fiedorowicz est chef du Département de santé mentale à L’Hôpital d’Ottawa et scientifique principal au Programme de neurosciences de l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa. Ses travaux ont enrichi un corpus croissant de recherches établissant un lien entre les troubles mentaux, le risque de maladie cardiaque et les résultats cliniques (4–9). Les travaux en cours dans son laboratoire, qui s’inscrivent parfaitement dans le cadre de l’ICC, portent sur l’influence directe des troubles cérébraux sur le risque et l’évolution des maladies du cœur. Avec l’appui de l’ICC, le Dr Jess Fiedorowicz, Sara Siddiqi et leur équipe travaillent au développement et à la mise à l’essai d’un calculateur de risque de maladie cardiaque tenant compte des troubles mentaux comme variables clés. L’objectif est d’améliorer la manière dont on évalue le risque et, ultimement, la manière dont on prévient la maladie.
« Nous pouvons mieux prédire le risque lorsque des facteurs de risque particuliers sont pris en compte, et les troubles mentaux constituent un prédicteur fort et unique du risque de maladie cardiaque.On observe actuellement des inégalités dans la prise en charge des personnes présentant ces troubles. Et, même lorsque des soins sont fournis, le risque pourrait être sous-estimé.Considérer les troubles mentaux comme un facteur de risque de cardiopathie – au même titre que l’hypertension ou le diabète sucré, par exemple – peut accroître la sensibilisation, contribuer à la lutte contre la stigmatisation et permettre d’éviter la sous-estimation du risque pour ce groupe qui fait déjà face à des inégalités en matière de dépistage et de traitement des maladies cardiaques », explique le Dr Jess Fiedorowicz.
Évaluation des calculateurs actuels du risque de maladie cardiaque
D’abord, il fallait comprendre et analyser les calculateurs de risque de maladie cardiaque déjà utilisés dans le domaine. Des travaux en ce sens ont été menés par Sara Siddiqi. Doctorante au programme d’épidémiologie de l’Université d’Ottawa et stagiaire au laboratoire du Dr Jess Fiedorowicz, elle est aussi représentante des stagiaires au Conseil scientifique de l’ICC et membre du comité IDEAS (inclusion, diversité, équité, accessibilité et justice sociale) de l’ICC. Dans un article scientifique récemment publié dans le Journal of the American Heart Association, la doctorante présente sa revue systématique de la littérature scientifique, dans laquelle elle décrit les calculateurs de risque de maladie cardiaque existants qui tiennent compte des troubles mentaux afin d’en dégager les principales forces et lacunes pour orienter le développement d’un nouveau modèle (3).
Dans le cadre de cette analyse, Sara Siddiqi et ses collègues ont recensé 31 études distinctes qui tenaient compte des troubles mentaux dans l’estimation du risque de maladie cardiaque. Bon nombre d’entre elles faisaient état d’un lien manifeste entre les troubles mentaux et le risque de cardiopathie. Toutefois, de nombreux calculateurs se limitaient à la dépression et à l’anxiété comme indicateurs de l’état de santé mentale, laissant de côté d’autres affections importantes, comme la schizophrénie, la psychose et le trouble bipolaire, qui sont pourtant aussi associés à un risque cardiovasculaire accru. Le collectif soutient que cette lacune met en évidence les limites des modèles actuels et souligne la nécessité de considérer la maladie mentale dans une perspective plus large.
Sara Siddiqi insiste sur ce point : « De nombreux calculateurs de risque pour les maladies cardiaques prennent en compte la dépression et l’anxiété, et c’est là un point fort des modèles actuels.Toutefois, il importe aussi de tenir compte des troubles mentaux graves, qui peuvent augmenter davantage le risque de maladie cardiaque. »
Dans sa revue systématique, le groupe s’est également penché sur l’utilisation et l’influence des facteurs sociaux et démographiques dans la prédiction du risque de maladie cardiaque. Même si de nombreuses études recensées incluaient des variables comme le sexe et le statut socioéconomique, rares étaient celles qui considéraient l’influence de l’intersectionnalité de ces facteurs sur le risque. Le groupe estime qu’il sera important d’intégrer cette intersectionnalité pour concevoir des modèles de prédiction du risque plus précis et plus équitables.
Élaboration d’un nouvel outil de prédiction du risque de maladie cardiaque
Après avoir cerné les principales limites des calculateurs de risque cardiaque existants, le Dr Fiedorowicz, Sara Siddiqi et leur équipe en sont maintenant à la prochaine phase de leurs travaux : la création de leur propre modèle. L’objectif est d’élaborer un calculateur de risque de maladie cardiaque plus précis en y intégrant un éventail plus large de troubles mentaux, ainsi que des facteurs intersectionnels, comme le sexe, l’origine ethnique et le statut socioéconomique.
« Nous cherchons maintenant à combler les lacunes que nous avons relevées dans la littérature tout en élaborant un modèle de prédiction du risque de maladie cardiaque qui tient compte des troubles mentaux.Nous espérons que ces travaux mèneront à la création d’un modèle de prédiction éclairé, sans stigmatisation, équitable et précis, qui pourra être utilisé dans les soins cliniques au Canada », explique Sara Siddiqi.
Pour que l’outil soit utilisable dans des contextes cliniques réels, l’équipe de recherche consultera des fournisseurs de soins primaires avant et après son élaboration pour en faire évaluer l’accessibilité et la convivialité. Ultimement, l’objectif est de mieux repérer les patientes et patients à risque de maladie cardiaque. En améliorant la façon dont le risque est mesuré, l’équipe espère favoriser des interventions plus précoces, prolonger l’espérance de vie et réduire le fardeau général que sont les cardiopathies pour le système de santé.
L’importance du lien cœur-cerveau
Ces travaux mettent en lumière l’importance de considérer le cerveau et le cœur comme des systèmes interconnectés.
« Nous savons depuis des années que les personnes souffrant de dépression ou d’autres troubles de santé mentale sont plus susceptibles de développer une cardiopathie, mais la plupart des calculateurs de risque continuent de traiter le cerveau comme s’il n’avait aucun lien avec le cœur, explique le Dr Fiedorowicz. Les maladies du cerveau et du cœur sont souvent concomitantes et peuvent s’aggraver mutuellement.Par exemple, la dépression augmente l’inflammation et les hormones du stress, ce qui a une incidence directe sur le cœur.Donc, si les psychiatres se concentrent uniquement sur l’humeur et les cardiologues, sur le cœur, on passe à côté d’une prise en charge globale, et le risque est sous-estimé.Des approches cloisonnées ne feront pas progresser la science et ne permettront pas d’offrir aux patients les soins dont ils ont besoin. »
Le fait d’inclure un large éventail de troubles de santé mentale dans l’évaluation du risque cardiaque pourrait permettre de repérer plus tôt les personnes à risque élevé et de leur offrir des soins plus appropriés. Ultimement, cette intégration de la santé du cerveau et du cœur a le potentiel d’améliorer les résultats cliniques et de soutenir les cliniciennes et cliniciens dans leur pratique, ce qui mènerait à une meilleure prévention, à des traitements plus adaptés et à de meilleurs pronostics.
Références
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